Près de quarante ans après les sacres épiscopaux de 1988, à l’origine d’une première rupture avec le Vatican, la Fraternité traditionaliste Saint-Pie X a reproduit cet acte à portée « schismatique » en consacrant quatre évêques mercredi 1er juillet dans son fief historique d’Ecône, en Suisse.
C’est la première fois que la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX), une communauté catholique traditionaliste fondée par l’évêque français Marcel Lefebvre et dont le nombre de fidèles est estimé à 600 000 dans le monde, sacre des évêques depuis 1988. Cette journée est « historique », a déclaré pendant l’homélie l’abbé italien Davide Pagliarani, supérieur général de la communauté.
En ignorant l’ultime appel lancé cette semaine par Léon XIV, les quatre nouveaux évêques – les abbés français Michel Poinsinet de Sivry et Marc Hanappier, l’abbé américain Michael Goldade et l’abbé suisse Pascal Schreiber – se trouvent de facto excommuniés, ainsi que les deux derniers évêques dont la fraternité disposait jusqu’à ce jour.
La FSSPX voit toutefois les choses autrement : « Nous estimons que toutes peines et censures (…) n’ont aucune valeur », a annoncé Foucault le Roux, son secrétaire général, au début de la célébration.
Un « acte schismatique »
Cette grand-messe en latin d’environ quatre heures, célébrée dans un faste liturgique dominé par le pourpre et l’or, s’est déroulée en plein air devant des milliers de fidèles sur la prairie d’Ecône, au pied d’une montagne, à l’endroit même où Marcel Lefebvre avait consacré quatre évêques il y a trente-huit ans.
Une vaste scène couverte a accueilli le déroulement de l’office, ainsi que plusieurs centaines de prêtres et de sœurs, tandis que des écrans ont permis aux fidèles de suivre la célébration à l’extérieur de la tente. Au cours de la cérémonie, les quatre abbés se sont allongés face contre terre pendant le chant de la litanie des saints avant de recevoir l’imposition des mains de l’évêque, geste central de l’ordination sacerdotale, puis l’onction du saint chrême au chant du Veni creator.
Comme en 1988, les évêques sont consacrés sans juridiction attitrée, une situation qui, selon elle, exclut tout schisme et toute excommunication, mais le Vatican ne l’entend pas ainsi. Pour le Vatican, consacrer un évêque sans l’accord du pape est un acte d’insubordination direct, qui entraîne une excommunication automatique des évêques (consacrés et consacrants) et caractérise un « acte schismatique ».
Le pape Léon XIV avait lancé un ultime appel à la Fraternité, lui demandant, dans une lettre datée du 29 juin, de « renoncer à son projet », soulignant qu’en cas d’« acte schismatique », les sacrements – comme le mariage ou la confession – administrés par les évêques ne seraient plus reconnus par l’Eglise catholique.
Main tendue de Léon XIV
Mais la fraternité assure être « ni schismatique ni hostile à l’Eglise ». « Pour nous, d’être schismatique, c’est la pire chose qui peut nous arriver, on préfèrerait mourir plutôt que d’être schismatique », a affirmé cette semaine à l’Agence France-Presse (AFP) l’abbé Michel Rion, professeur de théologie au séminaire d’Ecône, un des cinq séminaires dont dispose la FSSPX dans le monde.
Cette communauté rejette en bloc les évolutions de l’Eglise depuis le Concile Vatican II (1962-1965), qui a profondément transformé l’institution. Ses fidèles sont attachés à une interprétation stricte de la tradition doctrinale et liturgique, notamment la messe de rite « tridentin », qui se caractérise par l’usage du latin et un prêtre officiant dos à l’assemblée.
En 1988, le pape Jean-Paul II avait déjà lancé un appel à la Fraternité pour la dissuader d’ordonner de nouveaux évêques, en vain. Cette ordination avait alors entraîné une excommunication immédiate, qui avait été levée en 2009 par le pape Benoît XVI.
Son successeur François avait rétabli à partir de 2015 la validité des confessions et des mariages célébrés par des prêtres de la Fraternité. Léon XIV leur avait aussi tendu la main en octobre dernier en célébrant la messe en latin dans la basilique Saint-Pierre de Rome, alors même que François avait fortement limité ce rite.
La Fraternité, qui compte aujourd’hui 751 prêtres, 264 séminaristes et près de 800 lieux de culte desservis dans 77 pays, justifie son initiative par une « nécessité » : elle ne compte aujourd’hui que deux évêques en activité, ce qui limite sa capacité à assurer sa croissance. Bien qu’influente dans certains milieux conservateurs, elle demeure minoritaire au sein de l’Eglise catholique et ses quelque 1,3 milliard de fidèles.