En cette matinée de 1975, la chaleur de la capitale, Praia, impose sa présence physique, dense comme une brume sèche. Dans le silence d’une indépendance qui sent encore la fête, le moteur à essence d’un fourgon des Nations unies rugit en remontant l’Avenida Amílcar Cabral pour s’arrêter devant le Palais du gouvernement. À l’intérieur du bâtiment, les experts du Programme alimentaire mondial déplient des graphiques qui portent le poids d’une condamnation : le Cap-Vert n’est pas viable.

Pedro Pires, le Premier ministre de l’époque [de 1975 à 1991], ne détourne pas les yeux des chiffres impersonnels du rapport. “L’indépendance, nous l’avons déjà prise, déclare-t-il avec un calme qui tranche l’air pesant de la salle. Ce pays doit être viable… Parce que nous avons déjà décidé que nous l’étions.” Le rapport fut remisé dans un tiroir. L’obstination est restée. Le Cap-Vert s’est inventé.

C’est la juriste Ana Gommel qui nous raconte cette histoire, au cours d’une conversation en plein air dans un jardin situé entre le Parlement et la Banque du Cap-Vert. Une histoire qui circule dans plusieurs bouches, dans plusieurs îles. Les uns affirment que Pedro Pires a tapé du poing sur la table. D’autres jurent qu’il n’a même pas cillé. Tout le monde s’accorde sur un point : le rapport a été archiv