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Depuis vingt-cinq ans, le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières s’est imposé comme l’un des principaux baromètres internationaux. Son constat pour 2026 est alarmant : jamais la situation mondiale n’avait atteint un niveau aussi bas depuis la création de l’index en 2002.
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Reconnaître le rôle indispensable de RSF comme vigie internationale n’interdit pas d’interroger sa méthode, ses catégories et ses présupposés : car un classement peut porter, parfois malgré lui, une vision particulière, souvent occidentale.
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Un classement crédible devrait intégrer davantage d’indicateurs locaux. Sans cela, RSF reste utile pour alerter, mais insuffisant pour comprendre — et risque de transformer un outil de défense du journalisme en instrument de classement moral du monde.
« Outil de plaidoyer important », « cité par les médias du monde entier » et utilisé par des institutions comme les Nations unies ou la Banque mondiale : c’est ainsi que Reporters sans frontières présente son propre Classement mondial de la liberté de la presse. Depuis vingt-cinq ans, ce classement s’est imposé comme l’un des principaux baromètres internationaux de la liberté d’informer, en évaluant 180 pays et territoires selon cinq indicateurs : politique, économique, légal, social et sécuritaire. Son constat pour 2026 est alarmant : jamais, depuis la création de l’index en 2002, la situation mondiale n’avait atteint un niveau aussi bas. RSF recensait, dans son bilan 2025, 503 journalistes détenus dans le monde, dont 121 en Chine et 48 en Russie, tandis que plusieurs dizaines de professionnels de l’information ont été tués au cours de l’année. Plus que jamais, la liberté de la presse doit donc être défendue.
C’est le cas par exemple en Afrique où elle joue un rôle nécessaire. L’organisation documente les violations, alerte sur les arrestations, accompagne les journalistes menacés et contribue à structurer des réseaux locaux de défense de la presse. En Afrique subsaharienne, où RSF classe 24 pays sur 48 en situation « difficile » et 5 en situation « très grave », ce travail de veille reste indispensable. Au Sénégal, par exemple, RSF a recensé plus de 70 atteintes au travail des journalistes entre 2021 et 2024, dont plus de 60 journalistes arrêtés, agressés, interrogés ou détenus. L’organisation a aussi lancé un projet de trois ans, de 2025 à 2028, pour renforcer la sécurité des journalistes et former 14 points focaux régionaux chargés de documenter les violations de la liberté de la presse. L’objectif est de disposer de relais locaux capables d’identifier rapidement les arrestations, agressions, menaces ou pressions judiciaires, puis de les faire remonter de manière fiable. Ce type de dispositif est utile car il permet de ne pas dépendre uniquement des grandes capitales ou des médias internationaux pour mesurer la réalité quotidienne du travail journalistique sur le terrain.
Mais reconnaître le rôle indispensable de RSF comme vigie internationale n’interdit pas d’interroger sa méthode, ses catégories et ses présupposés : car un classement peut porter, parfois malgré lui, une vision particulière, souvent occidentale.
Le modèle occidental érigé en norme mondiale
Le problème n’est pas de défendre la censure. Le problème est de prétendre qu’un seul modèle médiatique serait universel : celui du média conçu comme contre-pouvoir frontal, entièrement séparé de l’État, très judiciarisé, porté par une culture de confrontation permanente avec les institutions. Ce modèle correspond à une histoire occidentale particulière. Il ne permet pas toujours de comprendre les équilibres de pays où les médias remplissent aussi une fonction de stabilité, de cohésion nationale ou de médiation sociale. Cette grille produit mécaniquement une hiérarchie morale : les pays du Nord en haut, une grande partie de l’Afrique et du Moyen-Orient en bas. En 2026, RSF estime que plus de la moitié des pays du monde se trouvent désormais dans une situation « difficile » ou « très grave ». Mais derrière cette catégorie unique se mélangent des réalités incomparables : États en guerre, économies médiatiques fragiles, pays confrontés au terrorisme, régimes autoritaires, sociétés traversées par des tensions communautaires.
La crédibilité du classement est également affectée par certains choix pour le moins surprenants. C’est le cas de la Thaïlande, classée 92e en 2026. Ce rang peut surprendre au regard de la fragilité politique du pays, de l’influence persistante de l’armée et surtout du poids de la loi de lèse-majesté, qui peut conduire à de lourdes peines de prison pour toute critique de la monarchie. RSF souligne elle-même que cette menace judiciaire pèse sur les médias, que des journalistes couvrant des manifestations peuvent être traités comme des militants, et que la police reste prompte à les intimider ou les frapper lors de mobilisations.
« Cette grille produit mécaniquement une hiérarchie morale : les pays du Nord en haut, une grande partie de l’Afrique et du Moyen-Orient en bas. Derrière la catégorie unique « difficile » ou « très grave » se mélangent des réalités incomparables. »
De même, l’organisation place le Qatar au 75e rang mondial, avec un score élevé et relativement proche de celui des États-Unis qui sont 64e. Or RSF reconnaît elle-même que ses médias restent souvent alignés sur la ligne officielle de l’État et que la politique intérieure demeure un sujet sensible. La promotion de l’islam politique à travers le monde par le Qatar, qui ont pourtant limité la liberté de la presse à chaque fois qu’ils ont accédé au pouvoir, n’est pas non plus mentionnée.
À l’inverse, le classement très bas des Émirats arabes unis apparaît difficilement compréhensible. Aucun journaliste professionnel ne semble aujourd’hui détenu dans le pays, tandis que Dubaï s’est imposée comme le principal hub médiatique régional, choisi par de nombreuses rédactions, agences de presse et chaînes internationales pour couvrir le Moyen-Orient. Preuve en est : l’AFP a elle-même décidé de transférer son siège régional de Chypre vers Dubaï, confirmant la centralité croissante de l’émirat dans l’écosystème médiatique international. Ce positionnement paraît d’autant plus surprenant que les Émirats sont placés très loin derrière des pays où des journalistes sont pourtant emprisonnés, comme le Niger, 120e, le Mali, 121e, ou le Burkina Faso, 110e.
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Pour un diagnostic individualisé plutôt qu’un palmarès moral
Un classement crédible devrait intégrer davantage d’indicateurs locaux : solidité économique des médias, formation des journalistes, pluralisme linguistique, accès numérique, sécurité physique, présence d’acteurs non étatiques armés, influence des groupes idéologiques, rôle des plateformes et poids des médias internationaux. Sans cela, RSF reste utile pour alerter, mais insuffisant pour comprendre.
« Comparer 180 pays avec une même grille donne une impression de clarté, mais écrase souvent des réalités incomparables. L’outil est utile pour alerter, mais discutable lorsqu’il devient un palmarès moral. »
Plus encore, la pertinence même d’un classement unique mérite d’être interrogée. Comparer 180 pays avec une même grille donne une impression de clarté, mais écrase souvent des réalités incomparables. L’outil est utile pour alerter, mais discutable lorsqu’il devient un palmarès moral. Ne vaudrait-il pas mieux établir des diagnostics individualisés, avec des recommandations concrètes adaptées à chaque pays ?
La liberté de la presse ne peut pas être réduite à la conformité avec le modèle occidental du journaliste contre-pouvoir. En Afrique comme au Moyen-Orient, les réalités médiatiques sont plus complexes. Les ignorer, c’est transformer un outil de défense du journalisme en instrument de classement moral du monde.
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