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Culture

Le « français régional » d’Haïti sous la loupe du linguiste Renauld Govain

Par Robert Berrouët-Oriol Linguiste-terminologue Ancien responsable de la coopération inter-universitaire à la Banque de terminologie du Québec (Gouvernement du Québec, Office québécois de la langue française) Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d??

Le « français régional » d’Haïti sous la loupe du linguiste Renauld Govain
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14 juillet 2026
Le « français régional » d’Haïti sous la loupe du linguiste Renauld Govain
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Le « français régional » d’Haïti sous la loupe du linguiste Renauld Govain

  • by Rezo Nodwes
  • 14 juillet 2026
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Par Robert Berrouët-Oriol

(Gouvernement du Québec, Office québécois de la langue française)

du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH) 
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)

Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones

Le linguiste haïtien Renauld Govain a publié en 2020 un article de référence, rigoureux et fort bien documenté qui doit être revisité, « Le français haïtien et le « français commun » : normes, regards, représentations ». Paru en mai 2020 dans le numéro 23 de la revue Altre Modernità (Università degli Studi di Milano, Italie), cet article semble être encore peu connu parmi les linguistes, les enseignants et les didacticiens alors même qu’il s’appuie sur un appareillage conceptuel cohérent et pertinent et sur une recherche originale menée sur le terrain. Docteur en linguistique, enseignant-chercheur et ancien Doyen de la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti, coordonnateur du Laboratoire langue, société, éducation (LangSÉ), Renauld Govain est également membre du Comité international des études créoles. Coauteur du livre de référence « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti » (par Robert Berrouët-Oriol et al, Éditions Zémès et Éditions du Cidihca, 2021), Renauld Govain a publié plusieurs articles de premier plan sur le créole, parmi lesquels : « Enseignement du créole à l’école en Haïti : entre pratiques didactiques, contextes linguistiques et réalités de terrain », in Frédéric Anciaux, Thomas Forissier et Lambert-Félix : voir Prudent (dir.), « Contextualisations didactiques. Approches théoriques », Paris, L’Harmattan, 2013 ; « L’état des lieux du créole dans les établissements scolaires en Haïti », revue Contextes et didactiques, 4, 2014 ; « Le créole haïtien : description et analyse », dans Renauld Govain (dir.), Paris, Éditions L’Harmattan, 2018 ; « Enseignement/apprentissage formel du créole à l’école en Haïti : un parcours à construire », revue Kreolistika, 2021. Renauld Govain est l’auteur de nombreux articles scientifiques en dialectologie, en créolistique et en phonologie, notamment « Normes endogènes et enseignement-apprentissage du français en Haïti » (Études créoles, no 1 et 2, 2008), et « Le français haïtien et l’expansion du français en Amérique » paru dans « Le(s) français dans la mondialisation », de Véronique Castellotti (dir.) (EME Intercommunications, 2013). Renauld Govain est aussi l’auteur de « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol » (Éditions L’Harmattan, 2014), de « Les rituels de contact en contexte interpersonnel » (Jebca Éditions, 2016), et de « La Francophonie haïtienne et la Francophonie internationale : apports d’Haïti et du français haïtien » (Jebca Éditions, 2021). Renauld Govain a soutenu en 2009, à l’Université Paris VIII, une thèse de doctorat intitulée « Plurilinguisme, pratique du français et appropriation de connaissances en contexte universitaire en Haïti ». En 2018, il a publié l’article « Haïti et les pratiques linguistiques dans la Caraïbe : vers l’établissement d’une créolophonie caribéenne intégrative », dans Watson Denis (dir,), « Haïti, la Caricom et la Caraïbe. Questions d’économie politique, d’intégration économique et de relations internationales » (C3 Éditions). Auparavant, en 2014, il a fait paraître l’article « Influence de l’anglais et de l’espagnol sur le créole haïtien dans le cadre de la mondialisation », dans A. Carpooran (dir.), « Langues créoles, mondialisation et éducation ». Actes du XIIIe Colloque international des études créoles (University of Mauritius), 5-9 novembre 2012, République de Maurice. Renauld Govain a procédé, le 1er juin 2022, à l’Université Paris VIII, à la soutenance du son mémoire en vue de l’obtention de l’« Habilitation à diriger des recherches » (HDR) en sciences du langage. Le titre de ce mémoire postdoctorat est « La question linguistique haïtienne : histoire, usages et description ». 

L’article « Le français haïtien et le « français commun » : normes, regards, représentations » comprend à l’entame le « Résumé » introductif de la démonstration qu’effectue Renauld Govain : « Une langue n’est jamais pratiquée de manière uniforme d’une communauté linguistique à une autre, voire d’un lieu à un autre à l’intérieur d’une même communauté. Ainsi, le français pratiqué en Haïti que Pompilus (1981), Saint-Fort (2007) et Govain (2008, 2009, 2013) nomment le français haïtien (FH) est une variété de parler francophone propre à Haïti et différente à bien des égards des autres variétés de parlers francophones. Le FH n’est donc pas identique en tout point aux autres variétés de parlers francophones mais il existe entre toutes ces variétés une zone d’invariance qui garantit l’intercompréhension. C’est que le français, arrivé dans l’espace qui va devenir Haïti au cours de la première moitié du XVIIe siècle, va évoluer différemment des variétés de français qui vont se développer ici et là : le temps, l’espace et les générations agissent sur les pratiques linguistiques. Les spécificités du FH proviennent de l’émergence de normes endogènes facilitées par des expériences locales diverses, le créole haïtien, l’anglo-américain et l’espagnol. Elles se manifestent notamment au niveau lexico-sémantique, mais aussi phonologique, et dans une moindre mesure morphosyntaxique. Des différences lexico-sémantiques entre le FH et le français commun font naitre des faux-amis pouvant conduire à des problèmes d’interprétation chez les locuteurs de ces variétés. Cette contribution propose une brève description du FH à partir des productions d’étudiants de 1ère année d’Université ».

Au plan historique, Renauld Govain part donc du constat que la variété de français en usage au pays n’est pas en tout point identique à celle parlée dans le reste de la Francophonie. Cette variété s’est implantée à Saint-Domingue, elle a évolué en se différenciant de celle que pratiquaient les Français de l’époque et elle se caractérise par des normes endogènes (Govain 2008) témoignant de spécificités locales diverses et du contact de langues. En introduisant tôt dans son texte la notion de « norme endogène » en lien avec la réalité du contact de langues en présence dans l’espace colonial, Renauld Govain expose ainsi la toile de fond de sa démonstration sur le mode d’une question : « Quelles sont les spécificités du français haïtien ? » De manière tout à fait pertinente, l’auteur précise que « Comprendre la norme endogène passe par la compréhension de la norme en soi. Selon Prudent (2008), la norme est conceptuellement flottante parce que se référant à la fois aux régularités les plus fréquentes de la langue (le normal), aux contraintes à la transmission du système (le normé) et au respect dû aux autorités (le normatif). Reprenant la dichotomie saussurienne, Coseriu (1967) définit la norme à partir du système, de la norme elle-même et de la parole. Certaines de ces expressions sont socialement acceptées et constituent la norme ; ces formes de parole sont disponibles dans le répertoire linguistique d’une communauté (Py 2000). La norme est fonction du système et il n’y a pas de système qui n’intègre pas un corps de normes sur lesquelles repose son fonctionnement. Elle fonde les jugements des locuteurs en matière de grammaticalité. Généralement, elle n’est ni nommée ni décrite, mais existe dans l’inconscient linguistique des locuteurs. C’est en s’y référant qu’ils ajustent, corrigent, reprennent des énoncés, des expressions ou des mots après avoir aperçu qu’ils se démarquent de ce qui fait consensus dans la communauté linguistique ».  

L’intellection du concept de « norme endogène » n’est pas de première évidence lorsqu’on observe son articulation à la fois symbolique et sociale. Renauld Govain le précise comme suit : « La notion de normes endogènes n’est pas très facile à définir. Elle a émergé avec Manessy (1978) et Valdman (1983), puis dans Chaudenson (1989b), Dumont (1991), Manessy (1992, 1994, 1997). Elle est l’usage dominant de la langue dans une communauté et est envisagée par rapport à une norme explicite importée d’une autre communauté linguistique. Implicite et anonyme, elle caractérise l’usage commun de la majorité des locuteurs et non forcément celui d’un groupe dominant sur le plan socioculturel. Si elle est dominante linguistiquement, elle n’est pas toujours valorisée socialement. La difficulté à la définir « provient de ce que la normalité qui la fonde n’est perçue que dans l’interaction même. Elle ne donne qu’exceptionnellement lieu à des représentations conscientes, lorsqu’elle acquiert une fonction emblématique ou identitaire » (Manessy, normes 218) ».

L’interaction entre les usages sociaux de la langue et les normes endogènes, conscientes et/ou idéalisées, éclaire le fait que « Le français haïtien est une variété de parler francophone propre à Haïti et différente à bien des égards d’autres variétés de parlers francophones. La variété est souvent « donnée comme une évidence alors qu’il s’agit d’une idéalisation. Elle suppose que les traits variables convergent en un tout cohérent et contribuent à constituer des objets énumérables » (Gadet 8) ». Cette manière de situer les interactions linguistiques permet à l’auteur de faire un utile lien conceptuel avec la notion centrale de « variété », qui est « une forme linguistique propre à une région, un groupe d’individus en rapport avec la profession, l’âge, des facteurs socioculturels, écologiques, etc. Elle peut aussi être un état synchronique de la langue commune prise d’un point de vue macro. Elle est liée aux représentations des locuteurs de leurs langues ou leurs parlers, à la conscience et à la reconnaissance de cette différence (Govain,  français 85) ».

La démonstration de Renauld Govain s’apparie à des notions centrales en dialectologie et en sociolinguistique, à savoir celle de « variété » et celle de « variation linguistique ». Celle-ci consigne (a) la variation temporelle (ou diachronique), (b) la variation géographique (ou diatopique), (c) la variation sociale (ou diastratique), et (d) la variation situationnelle aussi appelée variation stylistique (ou diaphasique). Les modalités d’apparition et de fonctionnement de ces différents types de variation dans le corps social permettent d’appréhender les « variétés » d’un système de communication assurant l’intercompréhension entre les locuteurs d’une langue commune –ici le français, là le créole, ailleurs le fon ou l’arabe. Ainsi, l’appel à notion de « variété » permet à l’auteur d’établir la distinction entre « norme » et « norme endogène » de la manière suivante: « Si la norme se réfère aux principes généraux de fonctionnement d’une langue, la norme endogène renvoie à une forme particulière de la langue propre à une région, un groupe de locuteurs. Se référant à une langue seconde (LS), elle désigne un usage particulier d’une langue dans une communauté où cette langue est vécue comme une langue importée même si au fil des générations elle peut devenir langue maternelle (LM). Elle est endogène parce que fabriquée de l’intérieur et inconsciemment par les locuteurs qui passent outre les contraintes imposées par l’école et d’autres institutions conservatrices et diffuseuses de la norme explicite. Le français haïtien est une variété interlectale, un espace discursif dynamique marqué par des code-switchingscode-mixings, interférences, cumuls de français et de créole à des points des énoncés ne pouvant être décrits par une « grammaire de langue » (Prudent, diglossie) ».

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