Maâti Monjib est professeur d’université, historien reconnu, militant des droits humains. Depuis 2021, il lui est interdit de quitter le Maroc – sans document, sans procès, sans explication officielle. Le 4 juin 2026, à l’aéroport de Rabat-Salé, cette absurdité a pris la forme d’une scène littéralement kafkaïenne, sous l’œil orwellien d’un État qui surveille mais ne répond pas.
Il est 14 heures à l’aéroport international de Rabat-Salé, ce 4 juin 2026. Dans un café du hall, un groupe s’agglutine autour d’un homme : le professeur Maâti Monjib. Ils sont venus nombreux – depuis Rabat, Casablanca, Benslimane et Safi – pour soutenir leur collègue, leur camarade, leur ami. Un patchwork de militants des droits humains de différents courants politiques – gauche et islamistes –, d’enseignants-chercheurs, d’avocats et d’anciens prisonniers politiques, mobilisés à l’initiative du Comité national de suivi du dossier du Dr Maâti Monjib.
Une grâce royale sans effet
Car la situation de Monjib est proprement intenable. Depuis près de trois ans, il est privé de son droit fondamental à la libre circulation. Mais l’interdiction de voyager n’est que la partie visible d’un arsenal répressif minutieusement déployé : suspension de son poste universitaire, suspension de sa pension de retraite, suspension de sa couverture médicale, saisie de ses biens, blocage de ses comptes bancaires.
“Je vis une situation intenable. Bien que j’aie bénéficié d’une grâce royale le 29 juillet 2024”, dénonce-t-il. La grâce a été accordée. Les droits, eux, ne sont toujours pas restitués.
À 14 h 30, Monjib se dirige vers le guichet d’Air France. Il est attendu à Paris les 8 et 9 juin pour le colloque “Décolonisations et mémoires des indépendances maghrébines (1956-2026)”, organisé par de prestigieuses institutions universitaires françaises, dont le Centre arabe de recherches et d’études politiques (Carep). Son billet est retiré. Il avance vers les agents de la police aux frontières de la Direction générale de la sûreté nationale.
Pas de document. Pas d’explication
“L’agent m’a informé oralement que l’ordinateur n’affichait pas mon nom.” Pas de document. Pas d’explication. Juste une machine et, derrière elle, le vide.
La suite ressemble à un roman – et pas n’importe lequel. “L’agent m’a informé oralement que l’ordinateur n’affichait pas mon nom. Malgré mon insistance, il a refusé de me laisser passer ou de me donner une explication convaincante. Je suis une nouvelle fois interdit de mon droit fondamental de voyager et de circuler librement”, raconte Monjib. Pas de document produit. Pas de base légale invoquée. Un ordinateur et, derrière lui, le silence de l’État.
Le même scénario s’était joué à peine une semaine plus tôt au même endroit, et se répète depuis 2021 – toujours sans explication officielle, toujours sans support légal présenté.
“Je précise que les prisonniers d’opinion graciés comme moi en 2024 ont pu obtenir leurs passeports et voyager normalement. Cette situation impacte ma vie familiale : je suis privé de pouvoir rendre visite à ma famille en France ou de participer à des activités scientifiques qui relèvent directement de mon travail de chercheur”, proteste-t-il à sa sortie de l’aéroport.
À la demande de son comité, il revient dans le hall et demande à rencontrer le directeur de la police de l’aéroport. Réponse laconique d’un agent : “Il n’y a pas de responsable sur place, il faut se rendre à Rabat.” Monjib et ses soutiens exigent un document écrit justifiant l’interdiction.
Surveillance orwellienne
Aucun ne sera produit. Comme chez Kafka, la justice est invisible – mais la surveillance, elle, est omniprésente. À chaque geste de Monjib, les téléphones s’allument. Des agents filment, d’autres semblent transmettre en temps réel à leur hiérarchie. Big Brother n’a pas disparu : il a troqué la caméra fixe contre le smartphone.
“Ils veulent me faire taire, mais je ne reculerai jamais face à l’arbitraire.” Essoufflé, marqué par des années de grèves de la faim, il tient quand même la pancarte.
Monjib ne cède pas. Il improvise un sit-in, brandit une pancarte et dénonce à voix haute, devant des voyageurs interloqués : “L’arbitraire et le non-respect de la grâce royale.” Il continue, la voix ferme : “J’exige des explications officielles de la part des autorités marocaines.”
Autour de lui, les agents des différents services de sécurité se resserrent. Téléphones levés, oreillettes branchées. C’est alors que son corps le rattrape. “Ma santé ne me permet pas de poursuivre”, lâche-t-il, essoufflé. Monjib a été incarcéré en décembre 2020. Il a mené plusieurs grèves de la faim entre 2015 et 2026. Il en porte encore les séquelles. La résistance a un prix physique qu’il continue de payer.
La mobilisation des défenseurs marocains des droits humains
Le Comité tient son sit-in devant l’entrée de l’aéroport. Souad Brahma, présidente de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et membre du Comité déclare à Enass : “Nous étions présents en signe de solidarité avec Monjib, avec l’espoir qu’il puisse voyager comme tout citoyen. Nous regrettons qu’on lui refuse ce droit sans la moindre justification. Nous sommes face à une grave violation des droits humains, de la Constitution et des conventions internationales ratifiées par le Maroc. Le Comité dit haut et fort : stop à ces pratiques.”
Me Mohamed Nouini, membre du Comité, abonde : “Monjib a été interdit de travailler et spolié de l’ensemble de ses droits. Nous considérons qu’il est ciblé de manière systématique par les autorités marocaines. Nous appelons les voix sages de ce pays à mettre fin à cette situation inique.”
Pour rappel : Maâti Monjib est professeur à l’université Mohammed-V-de-Rabat. Il a vécu en exil au Sénégal durant plusieurs années. Il est l’auteur de deux ouvrages de référence sur l’histoire politique marocaine : La Monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir (L’Harmattan) et Ben Barka (Michallon, coécrit avec Zakya Daoud). Depuis 2015, il fait l’objet d’un harcèlement judiciaire – d’abord pour “atteinte à la sûreté de l’État”, puis pour “blanchiment d’argent”, des charges qu’il a toujours rejetées. Il a bénéficié d’une grâce royale en juillet 2024.
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