Depuis la “révolution de velours” de 2018, en Arménie, qui avait rassemblé des milliers de citoyens autour de Nikol Pachinian, alors ancien journaliste et candidat d’opposition, Erevan s’éloigne peu à peu de Moscou. En 2023, le pays a gelé sa participation à l’Organisation du traité de sécurité collective, l’OTSC, l’alliance militaire dominée par la Russie, et cherche désormais à se rapprocher de Bruxelles et Washington.

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“Après l’échec en Moldavie [la défaite de la coalition des partis prorusses] et en Hongrie [celle de l’ancien Premier ministre Viktor Orban]”, avance The Insider, le Kremlin aurait “jeté toutes ses forces en Arménie” pour empêcher une nouvelle victoire de Contrat civil, le parti au pouvoir, aux législatives du 7 juin.

Lors d’une rencontre au Kremlin, le 1er avril, Vladimir Poutine a regretté devant Nikol Pachinian que certaines forces prorusses ne puissent pas participer pleinement au scrutin, tout en assurant que Moscou ne s’ingérait pas dans les élections arméniennes. “Ce n’est évidemment pas le cas”, réplique Dossier, qui dit avoir consulté des documents internes de stratèges politiques russes “détachés” auprès de plusieurs candidats. D’après le site d’investigation russe, la stratégie consiste plutôt à soutenir “plusieurs figures capables d’affaiblir le Premier ministre arménien”, puis de peser dans une coalition plus favorable au Kremlin après le vote.

Associer la Russie au meilleur

Cette bataille a été anticipée à Moscou bien avant la campagne des législatives arméniennes de 2026, observe Dossier. Dès 2023, selon ces documents internes, des experts proches du Kremlin recommandaient de chercher en Arménie “une nouvelle force politique capable d’éviter un virage brutal vers l’Europe”. La vieille opposition étant jugée usée, il fallait d’autres appuis : “L’Église apostolique, la diaspora en Russie, aux États-Unis et en France, les oligarques arméniens de Russie.” L’idée était de changer le récit, en associant de nouveau la Russie aux “meilleures années de prospérité de l’Arménie”.

Parmi les figures scrutées par Moscou revenait sans cesse le nom du milliardaire Samvel Karapetian, fondateur du groupe de construction russo-arménien Tachir, qui avait lancé fin 2025 le bloc Arménie forte. Arrêté après avoir pris la position en faveur de l’influente Église apostolique arménienne – alors en tension avec Nikol Pachinian –, il a ensuite été poursuivi pour appels publics à la prise du pouvoir et blanchiment d’argent. Il devait incarner, selon Dossier, non pas le candidat de Moscou, mais un “sauveur du peuple arménien”. The Insider rappelle toutefois ses liens économiques avec la Russie et Gazprom. Son arrestation et ses nationalités russe et chypriote ont encore compliqué ses ambitions.

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Moscou aurait donc travaillé sur d’autres scénarios. Arman Tatoyan, ancien défenseur des droits humains de la République, qui a annoncé sa candidature en octobre 2025, est présenté dans les notes russes – citées par Dossier – comme un candidat plus “progressiste”, appelé à devenir “un acteur clé de la campagne électorale”. Selon les stratèges en communication politique russes, le candidat devait se dire “proarménien” et reconnaître que “la Russie est une réalité [avec laquelle l’Arménie doit composer]. Des centaines de milliers d’Arméniens y vivent. C’est de là que vient le gaz.” Mais surtout, ne pas promettre de retour dans l’OTSC ni céder à la nostalgie soviétique.

Une offensive de désinformation

Dans son enquête, The Insider, sans citer ses sources, décrit tout un écosystème de fondations, de centres d’expertise et d’organisations, centres d’analyse, relais prorusses et responsables liés aux services russes. À Erevan, sous l’égide de la Maison russe, des conférences et camps d’été viseraient notamment les jeunes, à qui l’on martèle que “seule la Russie peut garantir l’avenir de l’Arménie”. Toutes les informations transmises par The Insider ont par la suite été démenties par le ministère des Affaires étrangères russe.

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La campagne se joue également sur les réseaux sociaux. Le média indépendant russophone Vot Tak, qui s’appuie sur les données du projet “Bloqueur de bots” [compte sur le réseau social X lancé par des partisans du défunt Alexeï Navalny, principal opposant politique de Vladimir Poutine, il trace puis dénonce la propagande du Kremlin], affirme que le réseau de désinformation prorusse Matriochka a déployé en Arménie des moyens supérieurs à ceux engagés pour les élections américaine, allemande ou polonaise. Lancée deux cent quarante-trois jours avant le vote, ce qui en fait la campagne de déstabilisation russe “la plus précoce”, elle comptabilise déjà début mai 343 fausses vidéos visant l’Arménie et Nikol Pachinian. Ces contenus prétendaient notamment que “le Premier ministre est corrompu, qu’il a vendu le pays à l’Occident, qu’il prépare la guerre avec la Russie ou cache des problèmes de santé”.