«Malaika», quand Nairobi et Lubumbashi dialoguaient en musique
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Cette chronique propose de raconter la grande histoire à travers des chansons populaires devenues des repères collectifs. Chaque épisode part d’un morceau pour révéler ce qu’il raconte d’un événement historique, d’une époque, d’un fait social ou culturel. Cette semaine, Florence Morice nous emmène de Lubumbashi à Nairobi, en passant par Dar es Salaam, sur les traces de « Malaika », une chanson apparue dans les années 1960, quelque part entre ces trois villes. Une chanson qui raconte les intenses circulations musicales de l’époque, avant que Miriam Makeba ne la fasse connaître dans le monde entier.
C’est un soir de 2005, à Lubumbashi, en République démocratique du Congo. À la guitare, Édouard Masengo Katiti, l’un des précurseurs de ce que l’on appelle le style katangais. Une guitare sèche, jouée sans médiator, un style très en vogue dans l’est du Congo, dans les années 1950.
Ce soir-là, le musicien interprète « Malaika », un classique. Édouard Masengo affirme que c’est lui qui a fait découvrir cette chanson à Miriam Makeba, avant qu’elle n’en fasse un hymne pour tout le continent. Et cette histoire, l’historien Bogumil Jewsiewicki l’a recueillie directement auprès du musicien. « Quand j'ai rencontré Masengo il insistait sur le fait que "Malaïka" est sa chanson. Il ne disait pas que Miriam Makeba lui a volé la chanson, comme souvent on le dit, mais il soutenait qu'elle a appris la chanson de lui », raconte-t-il.
À Lubumbashi, la légende veut même que ce soit pour elle qu’il l’aurait écrite. Cette Malaïka, un ange dont il est amoureux, mais qu’il n’a pas les moyens d’épouser... Miriam Makeba elle-même, donc.
Trois pays, trois histoires autour de « Malaika »
Sauf qu'ailleurs dans la région, l’histoire est racontée différemment. Au Kenya, on attribue « Malaika » à Fadhili Williams. Il est le premier, dit-on, qui l'a enregistrée. En Tanzanie, c’est un autre musicien encore, Adam Salim, qui dit l‘avoir écrite une décennie plus tôt. Trois pays, trois mémoires, qui racontent surtout une époque. « Je ne pense pas qu'on puisse prouver l'un ou l'autre. Je pense que ce que ça montre, c'est que la culture urbaine, donc la culture des villes entre le Katanga et les villes de l'Afrique de l'Est, c'est une culture très interreliée et donc que les thèmes musicaux, aussi bien que les paroles, les textes voyagent. Malgré toutes les barrières coloniales, les hommes circulent », explique Bogumil Jewsiewicki.
Et le cœur de ces circulations, dans les années 1960, c’est Nairobi. La capitale kényane est alors un carrefour musical pour toute l’Afrique de l’Est. Et c’est donc là qu’Édouard Masengo Katiti pose ses valises, avec son cousin Jean-Bosco Mwenda. Comme à Lubumbashi — Élisabethville à l’époque — on y parle swahili. Et la ville offre aux musiciens des studios, une industrie du disque, et un marché radiophonique en plein essor. « C'est une ville où le marché pour la publicité explose. Et la publicité de l'époque, c'est pas les affiches, c'est la chanson, de courtes chansons et Masengo vit en grande partie de ça, et il vit très bien à Nairobi. Au-delà des rengaines publicitaires qu'il enregistre pour des marques comme Coca-Cola, il interprète sur les ondes ce que l'on pourrait qualifier de chansons urbaines », indique Bogumil Jewsiewicki.
Mais Masengo ne fait pas qu’y travailler. Il y apporte aussi sa manière sa manière de jouée venue du Katanga, ce finger-picking. Et oui, avant que la rumba congolaise ne conquière l’Afrique, c’est donc une autre musique congolaise qui circule déjà vers l’Est. Une musique dont s’inspirent les guitaristes kényans de l’époque : Fundi Konde, Daudi Kabaka, et Fadhili Williams, justement, est l’un de ceux qui revendiquent lui aussi la paternité de « Malaika ».
Avec Miriam Makeba, le succès de « Malaika » change d’échelle
Alors Masengo Katiti a-t-il, à cette époque, croisé Miriam Makeba, alors en exil et déjà engagée dans la lutte contre l’apartheid ? Le mystère reste entier. « Ce qui semble le plus vraisemblable, c'est que « Malaika » de Miriam Makeba est une chanson qui fait partie du répertoire urbain de l'époque. Et Miriam Makeba a probablement entendu de Masengo ou de quelqu'un d'autre, nous ne le saurons jamais, et a porté la chanson pour une carrière mondiale », conclut l'historien Bogumil Jewsiewicki.
Une chose est sûre en revanche, avec Miriam Makeba, le succès de « Malaika » change d’échelle. En 1965, elle en ralentit le temps, et reprend la chanson avec Harry Belafonte. Une femme en exil qui transforme cette chanson d’amour sans passeport en hymnes de tout un continent.
► Pour aller plus loin :
Bogumil Jewsiewicki (dir.), Musique urbaine au Katanga : de Malaika à Santu Kimbangu, L’Harmattan, 2003.
Charlotte Grabli, « Célébrités transimpériales. Sur les routes des premières stars de la guitare katangaise dans les années 1950 », Ethnologie française, vol. 52, n° 2, 2022, p. 261-273.
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