COURRIER INTERNATIONAL Après Chili 1976, Dégel est le deuxième long-métrage que vous consacrez à l’héritage de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). Lui aussi se déroule en une année précise : 1992. Que représente-t-elle pour vous ?
MANUELA MARTELLI Le film commence sur des images d’archives de l’Exposition universelle de Séville, organisée cette année-là. C’est un événement que je juge crucial, révélateur : le Chili, deux ans après le retour de la démocratie, a voulu profiter de cette exposition pour montrer un nouveau visage. Il voulait prouver qu’il était entré dans une nouvelle ère, prêt à s’ouvrir au monde et à commercer avec les autres pays.
Parce que le Chili est un petit territoire, il est facile et intéressant d’y observer les effets de la mondialisation économique [alors en plein essor, après la chute du Mur en 1989 et l’implosion de l’Union soviétique en 1991]. Les idées néolibérales avaient commencé à se répandre dans le pays dès les années 1970, avec “les Chicago Boys”, ce groupe d’économistes formés à l’université de Chicago [aux États-Unis] et influencés par Milton Friedman [et qui ont conseillé la junte]. Mais ce sont les gouvernements démocratiques, après la chute de Pinochet, qui ont vraiment mis en pratique ce modèle.
Pour l’Exposition universelle, le Chili avait acheminé jusqu’à Séville un iceberg antarctique [une démarche censée refléter la modernité du pays]. Cet iceberg, avec sa partie émergée mais surtout sa partie cachée, symbolise pour moi tout ce qui était alors à l’œuvre dans le pays. D’autant qu’un iceberg, ça fond : inéluctablement, ce que l’on veut dissimuler est mis au jour.
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En 1992, vous aviez à peu près l’âge d’Inès (Maya O’Rourke), votre héroïne de 9 ans, qui passe l’hiver dans une station de ski de la Cordillère des Andes, dans l’hôtel de ses grands-parents. Dans quelle mesure ce personnage est-il autobiographique ?
L’histoire est une pure fiction. Il ne m’est rien arrivé de ce qui arrive à Inès. Mais le film explore un sentiment personnel : ce que c’était de grandir au Chili, dans les années 1990. Les émeutes d’octobre 2019 m’ont beaucoup marquée : j’ai été frappée de voir autant de jeunes descendre dans la rue [pour dénoncer les inégalités sociales], sans craindre la police. C’est alors que j’ai compris à quel point ma génération avait grandi dans la peur.
Quand j’étais jeune, nous avions peur de manifester. Et la démocratie était récente, fragile : militer était considéré comme déplacé, cela revenait à risquer de remettre en question des droits chèrement acquis. Dégel parle de cela : jusqu’à quel point une démocratie peut-elle rester une démocratie, quand vous avez peur, en disant certaines choses, de compromettre de récentes avancées ? J’essaie dans ce film de comprendre le silence de ma génération.
Présenté en sélection officielle lors du dernier Festival de Cannes, Dégel a marqué un jalon dans l’histoire du cinéma chilien, relève El Mostrador, un quotidien en ligne de Santiago : Manuela Martelli est devenue la première réalisatrice chilienne à concourir dans la sélection Un certain regard.
Le film, qui sort en France le 26 août, est encore inédit au Chili, où il sera à l’affiche à partir du 3 septembre.
“Dégel raconte la disparition d’une jeune Allemande dans un hôtel de montagne, dans le Chili de l’année 1992. Son intrigue, portée par un silence plein de tensions et de secrets de famille, est racontée du point de vue d’une fillette de 9 ans”, résume The Clinic, un autre média chilien. Lors de sa présentation à Cannes, la presse étrangère a salué l’atmosphère de mystère que parvient à créer Manuela Martelli, en recourant entre autres aux codes du film noir ou d’horreur. Le jeu des acteurs a été remarqué, tout comme la qualité de la photographie de Benjamín Echazarreta.
Le magazine américain Variety, s’il a regretté que Dégel reste parfois trop en maîtrise pour emporter totalement, considère néanmoins qu’il vient confirmer “l’élégance et le potentiel de Manuela Martelli en tant que réalisatrice”. En deux films seulement, Chili 1976 et Dégel, celle-ci s’est imposée comme l’un des noms à suivre du nouveau cinéma sud-américain.
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