L’étrange tandem formé par Giorgia Meloni et Mette Frederiksen a fait ses débuts sur les réseaux sociaux le 10 août. “Beaucoup pourraient s’interroger sur notre collaboration”, écrivent-elles dans le message, conscientes de l’originalité de leur union. Leur objectif ? Tirer profit de la situation, malgré leur sortie de route à la suite de la crise de Ceuta, lorsque les deux dirigeantes avaient tenté de monter l’Europe contre l’Espagne “immigrationniste”. Pourtant, en apparence, les deux seules femmes à diriger un gouvernement de l’Union européenne ne pourraient pas être plus éloignées.

Contexte Des prises de position communes lors de la crise de Ceuta
  • 1er août : appuyés par 20 États membres de l’UE, face à la crise migratoire à Ceuta, l’Italie et le Danemark cosignent une lettre où elles réclament une réunion extraordinaire des États membres. Rome et Copenhague demandent notamment “de lutter sans relâche contre l’immigration clandestine” en “examinant les politiques susceptibles de constituer des facteurs d’attraction, telles que la régularisation d’un très grand nombre de migrants en situation irrégulière”.

  • 10 août : Frederiksen et Meloni cosignent un post sur les réseaux sociaux, où elles affirment “ne pas accepter une immigration incontrôlée vers l’Europe”, et où elles invitent l’UE à “réaliser des hubs de rapatriement pour les migrants dans des pays tiers”.

L’une, Meloni, est à la tête du gouvernement le plus à droite de l’Union européenne. L’autre, Frederiksen, est aux commandes du bloc de gauche qui a reconquis le Danemark après les élections législatives de mars dernier. L’une (Meloni) est une outsider revendiquée, cheffe d’un parti qui s’est construit dans l’opposition. L’autre (Frederiksen) est une habituée du pouvoir, plusieurs fois ministre, stratège des alliances impossibles, à la tête d’une vaste coalition qui s’étend des libéraux aux socialo-écologistes. La première est au diapason de la galaxie Maga, en quête d’une seconde chance avec Donald Trump. La seconde est l’ennemie jurée du président américain et sa première opposante dans la confrontation autour de la volonté d’annexion du Groenland par les États-Unis.

Et pourtant, l’état de nécessité a pris le pas sur les divergences politico-idéologiques. La leader danoise a fait de l’immigration le cheval de bataille de sa carrière, ce qui lui a permis de se maintenir au pouvoir au terme d’une longue crise. Elle a exprimé une position qui pourrait agir comme un ciment au sein de sa coalition hétéroclite et fragile. Quant à Giorgia Meloni, elle s’est extraite de l’impasse dans laquelle elle s’était piégée à la suite de la crise de Ceuta, tout en envoyant un double message à ses critiques de gauche, comme de droite, au sujet de l’immigration.

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À la gauche, elle dit : tout le monde n’est pas comme vous et votre ami Pedro Sánchez, il existe un progressisme “éclairé”, comme celui de Frederiksen, prêt à faire bloc à mes côtés pour défendre les frontières de l’Europe. À ses détracteurs d’extrême droite qui prônent la remigration et crient à la trahison des promesses faites aux Italiens, elle fait remarquer : moi, j’obtiens des résultats ; j’influe sur les orientations de l’Europe ; je parviens à convaincre jusqu’à mes “ennemis”, tandis que vos guerres intestines ne mènent à rien.

Le choix de ce duo insolite s’avère inédit sur la scène européenne, où la gestion de l’immigration a toujours constitué un gouffre infranchissable entre la droite et la gauche. Un thème qui a été systématiquement source d’accusations réciproques (les uns qualifiés d’“immigrationnistes”, les autres de “racistes”) et d’appels à l’identité dans les deux camps. Jamais les divisions n’avaient été surmontées en termes aussi explicites, dans un message commun adressé directement à l’Europe.

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Jamais on n’avait surpassé le refus évident d’une immigration incontrôlée pour proposer, comme l’ont fait les deux Premières ministres, une vision partagée des valeurs que devrait défendre l’Union européenne. Jamais on n’avait vu une dirigeante conservatrice renoncer à une polémique contre la gauche “amie des clandestins”. Ni une progressiste déposer les armes face à la “droite xénophobe” pour soutenir un éventuel rapprochement.

Peut-être n’est-ce que de l’opportunisme, une stratégie pour s’extraire du pétrin de l’après-Ceuta, mais, quoi qu’il en soit, le bouleversement est assuré dans les deux camps. Des deux côtés émerge la remise en cause d’un tabou bien précis : jusqu’ici, on ne parlait pas avec “ceux-là”. Si la politique ne se cantonne pas à un spectacle et une chasse aux occasions à saisir, une telle initiative devrait avoir des conséquences.