En salle mercredi 3 juin, Toutes mes sœurs brosse un tendre portrait de l’adolescence. Et tend un miroir à la société iranienne en révélant les répercussions de l’éducation, de la tradition, et des événements extérieurs sur l’intimité des jeunes filles et des femmes.
En filmant de 2007 à 2025 ses nièces Zahra et Mayha, de la petite enfance à l’âge adulte, Massoud Bakhshi capture les aspirations de toute une génération aux prises avec les bouleversements de l’histoire jusqu’au mouvement Femme, vie, liberté.
Le cinéaste téhéranais a déjà exploré le pardon et les relations familiales dans ses longs-métrages de fictions Une famille respectable, projeté au Festival de Cannes en 2012, et Yalda, la nuit du pardon (2019). Ici, il traite ces mêmes thématiques sous une forme documentaire, tout en abordant le profond désir de justice et de liberté qui agite la jeunesse iranienne.
COURRIER INTERNATIONAL : En filmant vos nièces, aviez-vous dès le début l’ambition d’en faire un film ?
MASSOUD BAKHSHI : Oui, mais au départ je voulais réaliser un film sur l’enfance jusqu’à l’âge de 7 ans. Puis lorsqu’elles sont entrées à l’école, c’est devenu plus intéressant. Alors j’ai poursuivi le tournage jusqu’à la fin de cette éducation nationale, jusqu’à l’équivalent du baccalauréat. Car j’ai vu qu’elles changeaient de façon radicale. On sentait déjà qu’il y avait un changement dans l’air autour des femmes. De façon générale, l’Iran, avec cette population très jeune, est un pays en mouvement permanent.
Et, lorsque l’on grandit, on change radicalement. Comme je voyais ce qui se passait à l’extérieur, je savais que cela serait de plus en plus intéressant de filmer les réactions de mes nièces aux événements [le mouvement Femme, vie, liberté de 2022].
Vous faites un choix de mise en scène particulier en concentrant la caméra uniquement sur elles et en incluant des scènes les montrant en train de regarder les images que vous avez filmées d’elles pour qu’elles les commentent.
Je voulais montrer l’effet et le reflet des événements dans la société sur elles, pour raconter l’histoire de toute une génération. Le film s’ouvre sur mes nièces dans le noir pour se finir sur un plan d’elles très ouvert, reflétant leur parcours d’émancipation. Quand elles avaient 10 ans, j’ai commencé à avoir des questionnements moraux sur mon droit de montrer ce film, car je ne leur avais pas demandé la permission, donc j’ai décidé d’inclure une sorte de mise en abyme, comme un film dans le film pour le leur montrer et leur demander la permission sur le montage final.
Dans votre film, vous révélez une intimité familiale dans une société où il est rare que celle-ci soit révélée publiquement. Comment questionnez-vous votre place de cinéaste ?
C’est le cœur de mon film : qu’a-t-on le droit de montrer ou non ? J’ai choisi comme épigraphe une citation d’un grand mystique perse, Shams de Tabriz [1185-1247], sur le miroir, qui peut être très dangereux et fragile, pour refléter mes propres questionnements. [“Voici le pacte : si le miroir te révèle un défaut, ne le jette pas au sol, n’en brise pas le tain. Au grand jamais ! Loin de moi le moindre grief envers le miroir. Tends-le-moi à présent et vois mes manières loyales.”]
Et j’ai décidé de filer la métaphore à travers les scènes où elles regardent le film, celles où elles se regardent dans les miroirs, ce qui est très naturel en grandissant, et au niveau psychologique. Symboliquement aussi, on est face à une nouvelle génération très connectée et qui cherche son identité, sa place et ses droits, et en même temps à se connaître soi.
En filmant les discussions familiales entre vous, les nièces, leur mère et leur grand-mère, vous donnez à voir une réalité plus complexe et nuancée de la société iranienne, loin de toute binarité.
Les scènes de discussions avec la mère et la grand-mère sont tellement naturelles : au sein de chaque famille, il y a ce genre de débats qui montrent aussi des confrontations générationnelles. On juge souvent cette jeune génération qui ne lirait pas et serait toujours trop connectée. Mais je pense à présent que c’est à moi d’apprendre de cette génération, car leurs membres sont tellement ouverts et connectés au monde, et intelligents. Mes nièces sont souvent pudiques et silencieuses, mais cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas conscientes de ce qu’il se passe, au contraire.
Ce qui est rassurant, c’est qu’aujourd’hui elles comprennent la nécessité de ce film : ce n’est pas seulement leur enfance, mais celle de toute une génération que je montre. Ça nous a rapprochés. Le film ne plaira pas nécessairement à la génération de la mère ou de la grand-mère, mais elles doivent l’accepter. Malgré tout ce qu’il se passe, les femmes en Iran ont réussi à ressentir cette liberté et à montrer que c’est à la tradition d’accepter le changement qui est là de fait.
C’était impressionnant de voir à quel point elles arrivent à dialoguer ensemble : tout n’est pas manichéen, la société a ses contradictions, tout est beaucoup plus complexe.
Cette lutte pour la liberté passe-t-elle par l’art et le cinéma ?
J’étais émerveillé et étonné par leur attrait pour l’art. Mayha apprend la guitare seule dès l’âge de 16 ans en s’achetant elle-même son instrument et compose des chansons engagées. Elle représente cette génération si indépendante. Le contraire des clichés que j’avais sur eux, trop accros à leurs portables. Toute la jeunesse est armée aujourd’hui de l’art, de la littérature, du cinéma. C’est très puissant : cela peut changer les choses de manière très profonde. Même si la guerre [que mènent les États-Unis et Israël contre l’Iran] complique les choses pour le peuple iranien. Notre société est bien plus complexe que l’image caricaturale qui en est faite à l’extérieur.
En tant que cinéaste, je crée et provoque des discussions, et stimule les jeunes, parfois pudiques quand il s’agit de questionner leurs parents. Ce dialogue, dont la caméra est le médium, est un exercice qui permet de trouver un bon modèle de démocratie en dialoguant, sans entrer dans le conflit ou la violence avec des personnes qui ne partagent pas notre avis. Ce dont la société iranienne a besoin.
Courrier International est partenaire de ce film.
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