Pourrait-on diminuer les ravages causés par les fortes précipitations en manipulant les nuages ?
En janvier, un groupe de recherche associant notamment les universités de Chiba et de Toyama a dispersé de la glace carbonique [du CO2 sous forme solide] au-dessus des nuages de neige de la baie de Toyama [sur la côte ouest du Japon]. Son objectif : mettre au point d’ici à 2050 une nouvelle technologie permettant de maîtriser le climat, dans le but d’atténuer les conséquences des typhons et autres catastrophes naturelles.
Il s’agit de la première expérience de contrôle du climat au Japon depuis les tentatives de pluies artificielles menées il y a quinze ans dans la préfecture de Kochi [dans le sud du Japon]. Dans la nouvelle expérience, qui s’est déroulée pendant quatre jours, entre le 7 et le 13 janvier, quelque 30 kilos de granulés de glace carbonique de 3 millimètres de diamètre environ ont été largués à 3 500 mètres d’altitude sur les nuages de neige à partir d’un avion à hélices.
Ensemencer les nuages
Les nuages contiennent de l’“eau surfondue”, qui a la propriété de geler instantanément au moindre stimulus. Lorsque de minuscules particules de glace carbonique sont dispersées, des gouttelettes de glace ou d’eau se forment, qui grossissent avant de tomber sous forme de grêle ou de pluie. On appelle cette technique de provocation de la pluie l’“ensemencement des nuages”.
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Réalisée à très petite échelle, cette expérience préliminaire, avec pour cible des nuages de neige hivernaux à basse altitude et faciles à observer, n’a eu aucune incidence au sol. Le 7 janvier, la caméra a filmé l’apparition d’un mince nuage d’environ 50 mètres de large, qui semblait être le résultat de la pulvérisation, mais aucune pluie ou neige n’a été constatée.
Historiquement, il s’agissait d’échapper à la sécheresse…
Échapper à la sécheresse a toujours été une préoccupation majeure de l’humanité, laquelle s’en est longtemps remise à des rituels traditionnels pour attirer la pluie. C’est à l’issue de la Seconde Guerre mondiale qu’une approche technique a émergé. On attribue la première expérience de pluie artificielle de l’histoire à la société américaine General Electric (GE) en 1946.
L’efficacité de ces méthodes n’a cependant été scientifiquement prouvée que dans certains cas, par exemple sur les nuages de montagne en hiver.
Au moins neuf pays – dont les États-Unis, la Russie, la Chine et les Émirats arabes unis – ont mené des essais de pluie artificielle ces dernières années, que ce soit pour obtenir des ressources d’eau ou prévenir les dégâts causés par la grêle sur les cultures.
Au Japon, la Compagnie d’électricité de Kyushu [sud du Japon] a lancé des essais de pluies artificielles en 1947 en vue de développer la production hydroélectrique, mais elle les a ensuite abandonnés en raison de l’essor des centrales thermiques.
Le ciel nous tombe sur la tête
Ce qui a relancé les recherches dans le domaine, ce sont les catastrophes naturelles qui se sont récemment succédé, notamment les inondations causées par des bandes de précipitations linéaires dans l’ouest du Japon en 2018 ou encore le puissant typhon qui a balayé l’est du pays en 2019.
Bandes de précipitations linéaires comme typhons se forment lorsque la vapeur d’eau provenant de la surface de la mer se transforme en énergie, ce qui entraîne la formation de cumulonimbus. Avec la hausse des températures, causée par l’augmentation de la teneur en CO2, la quantité de vapeur d’eau contenue dans l’atmosphère augmente.
La fréquence des fortes pluies a déjà commencé à augmenter. Et, selon les prévisions de l’Agence météorologique japonaise, les précipitations de plus de 200 millimètres par jour seront deux fois plus fréquentes au cours de la seconde moitié du XXIe siècle qu’à la fin du XXe siècle.
L’équipe de chercheurs prépare des opérations à plus grande échelle en vue de provoquer des précipitations avant que les nuages de pluie n’atteignent la côte ou de disperser les masses de cumulonimbus qui se développent verticalement. Grâce à l’amélioration des capacités d’observation, notamment par radar, et aux progrès des simulations météorologiques, on peut aujourd’hui évaluer avec précision les effets de l’ensemencement.
En dispersant au vent quelque trois tonnes de glace carbonique en amont des bandes de précipitations linéaires, il serait possible de réduire les précipitations de plus de 10 %. “Le jeu en vaut la chandelle”, estime Atsushi Hamada, professeur agrégé en météorologie à l’université de Toyama qui fait partie de l’équipe de recherche.
Coûts et acceptabilité sociale
La mise en œuvre à une échelle suffisamment grande pour atténuer les dégâts causés par les pluies torrentielles se heurte toutefois à de nombreuses problématiques. Les cumulonimbus estivaux atteignent parfois plus de 10 000 mètres d’altitude, nécessitant des avions à réaction capables de voler dans les couches supérieures de l’atmosphère où les courants sont stables, ce qui entraîne des coûts importants.
Par ailleurs, la manipulation des nuages de pluie risque d’entraîner une diminution ou une intensification des précipitations selon les régions. Un consensus social est dès lors indispensable.
Dans le cadre de l’expérience, l’équipe de recherche a organisé en octobre dernier des réunions d’information à l’intention des habitants locaux et multiplié les concertations préalables avec la préfecture de Toyama, les communes locales ainsi que la préfecture de Niigata et les forces terrestres d’autodéfense. Certains participants ont par exemple demandé si les avions pouvaient voler en cas de fortes pluies ou si l’ensemencement pouvait servir à lutter contre la sécheresse.
L’équipe envisage de nouveaux essais autour de la baie de Toyama cette année afin de déterminer si l’ensemencement peut favoriser les chutes de pluie ou de neige. À partir de 2029 environ, elle prévoit des expériences à plus grande échelle dans la mer de Chine orientale et sur la côte pacifique, où les dégâts causés par les pluies torrentielles sont fréquents.
“Au Japon, où affluent de grandes quantités de vapeur d’eau, les pluies torrentielles sont inévitables, explique Shunji Kotsuki, professeur en météorologie de l’université de Chiba, qui dirige l’équipe. C’est pourquoi les technologies de contrôle du climat sont indispensables. Nous souhaitons poursuivre nos recherches tout en définissant des règles qui tiennent compte des préoccupations exprimées.”
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