Je ne suis pas complotiste. Je ne crois pas plus à la vertu affichée des dirigeants politiques qu’à leurs turpitudes généralisées. Je ne suis pas complotiste ; pourtant, comme bien d’autres sans doute, je ne peux m’empêcher de penser que Jeffrey Epstein s’est enlevé la vie bien opportunément devant une caméra de surveillance tombée elle aussi bien opportunément en panne quelque temps auparavant. De la même manière, j’éprouve quelques doutes sur le fait que Lee Harvey Oswald ait agi seul, doutes qui sont renforcés par le fait qu’il a été lui-même abattu quelques jours à peine après avoir assassiné le président Kennedy.
Les thèses complotistes s’alimentent dans un vaste vivier de fantasmes, mais aussi à partir de ce qu’on pourrait appeler pudiquement des “faits troublants”. Le suicide d’Epstein, l’assassinat de Lee Harvey Oswald, voilà le genre de “faits troublants” que l’on a du mal à penser n’être dus qu’à un concours de circonstances.
Dénicher le jeteur de sorts
Les humains sont faits ainsi : ils n’aiment pas l’inexplicable, l’incertain ou le fortuit. Cela remonte à loin. Quand un jeune homme mourait dans la force de l’âge au sein d’une lointaine tribu préhistorique, les membres de la tribu songeaient immédiatement qu’il était victime d’un sortilège et se mettaient en quête d’un coupable, que l’on trouvait évidemment, et que l’on tuait, le plus souvent. La mort mise à part, on en était encore là dans les campagnes, il n’y a pas si longtemps, lorsque les vaches ou les brebis d’un troupeau tombaient inexplicablement malades. Des rumeurs persistantes se chargeaient de dénicher le jeteur de sorts.
Depuis, nous n’avons pas vraiment changé. Nous tolérons mal les événements dont les causes demeurent inconnues. Nous avons besoin, pour comprendre ce qui nous arrive, d’explications pas trop compliquées, de l’établissement d’une causalité claire. Cela nous donne l’impression de maîtriser notre destin. Notre monde doit être compréhensible et cohérent. Ce n’est évidemment pas une mauvaise chose en soi, et les plus beaux efforts intellectuels des êtres humains viennent de là, à commencer par la science.
Le diable, les Juifs, les francs-maçons
Mais la science est ardue, tout en étant fréquemment décevante. Non seulement elle n’explique pas tout, mais, en plus, elle demande des efforts considérables et du temps pour chercher à établir le plus rationnellement possible les causes de tel ou tel fait. Les théories du complot viennent alors avantageusement suppléer à cette recherche longue et laborieuse des causes. Elles ont pour elles d’expliquer tout, d’aborder sans réticences tous les problèmes, même les plus complexes, de trancher sans hésitation tous les débats.
Alors que la plupart des événements qui surviennent dans le monde sont le résultat d’un faisceau de causalités difficiles à débrouiller, à distinguer et à hiérarchiser, les théories du complot balaient toute cette complexité et vont au plus simple, puisqu’elles ramènent tout à une cause unique : le diable, les Juifs, les francs-maçons, les communistes et cryptocommunistes ou autres “agents de l’étranger”, l’“État profond”, les élites, la bourgeoisie, les capitalistes et leurs valets, les 1 % [les plus riches du monde], les immigrants, le patriarcat ou les “féminazies”, etc. Tous ces coupables se présentent comme des pieuvres aux multiples bras, dont il est aisé de soupçonner l’intervention partout et tout le temps. Sans même avoir à la prouver autrement que par une série d’anecdotes. Sans même avoir à se demander qui se cache concrètement derrière ces étiquettes bien commodes.
Ces théories complotistes procurent alors à leurs partisans à la fois la satisfaction de faire partie des élus qui comprennent et la conviction de pourfendre le mal, de se retrouver donc à chaque instant du bon côté de l’histoire. Une telle conviction contente la plupart des gens et les dispense d’aller plus loin dans la recherche de la vérité. Une fois que l’on a ainsi identifié le mal, on se repose allègrement sur ses lauriers. Pour une raison très simple : ce mal diabolique, omniprésent et omnipotent, nous dépasse. Il se situe clairement au-delà de nos forces. Il suppose des actions radicales qui trouvent plus facilement leur place dans un discours qui sert d’exutoire que dans des actions concrètes dirigées vers un but atteignable.
Signe d’une impuissance
Pour le dire clairement, il est plus aisé de dénoncer l’“État profond” que de savoir comment agir sur les mécanismes économiques qui ont abouti, dans les pays occidentaux, à la quasi-disparition de la classe ouvrière et au déclin de la classe moyenne. De la même manière, dénoncer rituellement les 1 % est bien plus facile que de proposer une réforme crédible du capitalisme mondialisé.
En ce sens, le complotisme est davantage, chez ceux qui le défendent, le signe d’une impuissance et d’une déresponsabilisation, qui se dissimule derrière une feinte lucidité. Quand il sourd des réseaux sociaux, où il trouve son terrain de prédilection, pour s’inscrire dans le domaine politique, le complotisme nourrit à la fois le nihilisme du “à quoi bon” et la confiance aveugle en un sauveur qui saura, lui, pourfendre ce mal si puissant et l’éradiquer complètement afin de rétablir l’âge d’or.
Il n’est pas humain de se contenter du monde tel qu’il est. Chercher à améliorer les choses, comme à identifier les injustices et les dysfonctionnements de nos sociétés, est non seulement raisonnable, mais évidemment souhaitable, et même inévitable. Mais cela peut certainement se faire sans sombrer dans le complotisme et sans diaboliser qui que ce soit. Un premier pas vers une conception plus rationnelle des choses pourrait être, à chaque fois que l’on est tenté de dénoncer une quelconque force occulte, d’essayer avant tout d’apporter une réponse précise, sensée, convaincante à ces trois questions : Qui ? Comment ? Pourquoi ?
L’art discret de vivre sans amis
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