Le mercredi 29 avril, à l’heure du déjeuner, l’évêque de Sheffield a dirigé la prière à la chambre haute du Parlement. Puis, conformément à l’antique tradition, les nobles lords et ladys ont tourné le dos à la salle, comme des fans de foot faisant une grecque [type de célébration qui consiste notamment à se mettre dos au terrain].

Chaque jour commence par des prières, et, depuis des siècles, l’assistance prie en pivotant vers les murs derrière elle. Mais à cette occasion, un petit nombre, parmi ceux qui étaient présents, a tourné le dos pour de bon à la chambre. La séance parlementaire qui a pris fin cette semaine-là était en effet la dernière à laquelle assistaient les pairs héréditaires à la Chambre des lords.

Merci, et c’est tout

Repères

XIIIe siècle. — Le roi Édouard 1er rassemble en 1295 un Parlement composé de membres du clergé et de la noblesse ainsi que de représentants issus des comtés et des villes.

XIVe siècle. — Deux chambres distinctes émergent. Les représentants des comtés et des villes se réunissent dans la Chambre des communes. Les religieux (lords spirituels) et la noblesse (lords temporels) forment la Chambre des lords.

XVe siècle. — Les lords temporels siègent de manière quasi exclusivement héréditaire. On les désigne également par le terme de “peers”, “pairs” en français.

XVIIe siècle. — Le Bill of Rights de 1689 institue la primauté du Parlement sur le monarque. Une loi votée en 1694 instaure le principe d’élections régulières à la Chambre des communes.

XIXe siècle. — Un texte législatif crée de fait les premiers “pairs à vie” nommés par le monarque.

1911. — Le Parliament Act limite les pouvoirs de la Chambre des lords : les pairs ne peuvent empêcher l’adoption d’une loi, mais seulement en retarder le vote. Comme en France, le bicamérisme britannique est donc davantage favorable à la chambre basse du Parlement.

1963. — Les femmes sont autorisées à devenir pairs héréditaires.

1999. — Le Premier ministre travailliste, Tony Blair, limite à 92 le nombre de pairs héréditaires. Une mesure temporaire, dans l’attente d’une véritable réforme de l’institution.

2011. — Un projet de loi présenté par la coalition entre les conservateurs et les libéraux-démocrates au pouvoir propose de faire passer la Chambre des lords de 800 à 300 membres, pour l’essentiel élus. L’idée est abandonnée un an plus tard.

2024. — Le travailliste Keir Starmer s’engage à supprimer la pairie héréditaire. Un projet de loi en ce sens est déposé puis adopté en mars 2026.

2026. — Le 29 avril, les 85 lords héréditaires restant quittent définitivement les bancs de la Chambre haute du Parlement.

Au bout de sept cents ans, c’est à peine si leur départ a été évoqué. “À la clôture de cette séance, ceux des nobles lords qui siègent en vertu de leurs pairies héréditaires cesseront d’être des membres de cette chambre, a déclaré Michael Forsyth, le lord président. Au nom de la chambre, je rends hommage à leurs éminents services et leur présente nos sincères remerciements.”

Et c’est tout, juste une phrase. Avant les élections de 2024, le travailliste sir Keir Starmer a souvent évoqué la possibilité d’abolir la Chambre des lords, mais pour l’heure, cela ne s’est pas concrétisé. Voilà ce qui est en l’espèce son unique réforme, le retrait obligatoire de quelque 85 pairs héréditaires, dont 25 vont revenir en tant que pairs à vie.

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On peut supposer que lord Forsyth de Drumlean a été bien avisé de ne pas en faire toute une affaire, car c’est un développement somme toute assez insignifiant. Il serait difficile, tant sur le plan moral que démocratique, de défendre au XXIe siècle le principe d’un siège à la Chambre des lords détenu de droit par son occupant du fait de sa naissance. Et pourtant, c’est loin d’être la pire aberration de l’institution.

Place aux copains

“Je ne pense pas que le droit de légiférer devrait être héréditaire, m’a déclaré Richard Fletcher-Vane, également connu en tant que lord Inglewood, en quittant la chambre pour la dernière fois. J’avais dit la même chose lors de mon entretien d’admission à l’université.” Fletcher-Vane est un personnage hors du commun, entre autres parce que son mandat de législateur non élu a été interrompu par des périodes où il a été effectivement élu, au Parlement européen.

“La Chambre des lords souffre d’un complexe d’infériorité, confie-t-il. Elle a honte de ses compétences. Personnellement, j’ai toujours considéré qu’elle devrait jouer un peu plus des muscles, qu’elle devrait s’imposer de façon un peu plus agressive. Je suis un partisan du bicamérisme, de l’équilibre des pouvoirs. De nos jours, la chambre haute est de plus en plus une dépendance de la chambre basse.”

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Depuis que le pays s’est mis à faire valser ses Premiers ministres, la composition de la Chambre des lords a radicalement changé. Exit les héréditaires et place aux copains. En théorie, le Labour est censé avoir expulsé ceux à qui la naissance donnait droit à un siège, mais parmi les pairs à vie du parti se trouvent la baronne Pitkeathley de Camden Town et son fils, lord Pitkeathley de Camden Town.

Chambre d’enregistrement

La Chambre des lords n’est pas une démocratie, mais sur le papier, c’est une méritocratie. Alors que je tapais cette phrase sur mon portable le 29 avril dernier, apparaissait près du trône de lord président la calvitie reconnaissable entre toutes du baron Young d’Acton, dont le philosophe de père, le baron Young de Dartington, a plus ou moins inventé le mot “méritocratie”, qu’il n’approuvait guère. Le fait que son fils ait suivi ses traces dans la pairie à vie est donc sans doute un juste retour des choses.

En privé, les lords nommés plus récemment s’avouent agacés par le fait que la chambre haute semble avoir principalement pour fonction d’entériner les décisions de leurs maîtres politiques à la Chambre des communes, ce qui la prive de toute réelle utilité. Elle siège de plus en plus souvent jusqu’au petit matin. Les pairs se lèvent à une heure du matin et parlent, parlent et parlent encore, avec pour instruction de faire traîner les choses en longueur, et de donner à la chambre démocratiquement élue ce qu’elle veut. La démocratie en action, est-on en droit de se dire, du moins en apparence. Et tout cela semble un peu vain.

Demi-réforme

Ces derniers temps, en revanche, le copinage a littéralement explosé, une pratique que Starmer a adoptée avec un incroyable enthousiasme, ce qui a crispé l’électorat nettement plus que le vestige historique que représente le nombre relativement modeste de pairies héréditaires.

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Quand Charlotte Owen a été faite paire à vie par Boris Johnson à l’âge de 26 ans, elle a rapidement fermé tous ses comptes sur les réseaux sociaux, visée par une vague outrageuse de propos complotistes et d’insultes personnelles. “À la Chambre des lords, les gens l’ont traitée avec snobisme et condescendance, mais c’est l’une des meilleures, affirme la baronne Hazarika, que les auditeurs de Times Radio connaissent en tant qu’Ayesha. C’est une femme adorable, ciblée par une campagne diffamante, et qui a personnellement été à l’origine de formidables changements sur la question des deepfakes et des images de nudité réalisées par IA, le fléau de sa génération, dont la plupart des autres membres de la chambre ne savent rien et dont ils se moquent éperdument.”

Il ne nous reste qu’à attendre, dans l’espoir de comprendre ce qu’espère accomplir le Premier ministre avec la chambre haute. L’élimination des héréditaires est un geste, non une solution. Il est possible qu’il en ait eu une, à un moment donné, mais comme les nobles lords et ladys à qui il a montré la porte, il risque de s’apercevoir que le temps va lui manquer.