Thérapeute à Washington, Karen Lewis reçoit beaucoup de célibataires insatisfaits de leur sort. Elle aime leur proposer cet exercice : “Imaginez que vous ayez une boule de cristal. Vous vous y voyez trouver le partenaire idéal dans, mettons, dix ans, pas avant. Que feriez-vous de ce temps, libéré du fardeau d’avoir à chercher l’amour ?”

“Je pourrais enfin me détendre”, entend-elle souvent répondre. Ou bien : “Je ferais tout ce que j’ai attendu de faire.” L’une de ses patientes avait toujours rêvé d’avoir un beau service de table – comme on en demande sur sa liste de mariage. “Pourquoi ne pas vous le faire offrir maintenant ?” a suggéré la psychologue. Ni une ni deux, sa patiente a demandé ces belles assiettes à ses proches pour son anniversaire suivant.

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Pour Karen Lewis, qui travaille sur le célibat depuis des années et a écrit With or Without a Man. Single Women Taking Control of Their Lives [“Avec ou sans homme. Des femmes célibataires reprennent la main sur leur vie”, non traduit], il n’est pas question d’inviter quiconque à renoncer aux rencontres amoureuses. Ce qu’elle suggère, en revanche, c’est de ne pas mettre sa vie sur pause pendant cette phase. Et ça n’est pas si évident, manifestement.

Une recherche épuisante

Dans le monde des rencontres, les applis sont reines. Pour trouver quelqu’un, il faut faire défiler les profils, parfois des milliers, puis échanger des messages, et organiser un rendez-vous, et recommencer, encore et encore. Un processus qui prend du temps, et qui grignote aussi votre énergie, votre motivation, votre optimisme. Pour Cameron Chapman, toute jeune quadragénaire installée dans la Nouvelle-Angleterre rurale, chercher l’amour fait partie de ces rares choses qui ne deviennent pas plus faciles avec le temps : après chaque nouveau raté, vous croyez un peu moins à la prochaine rencontre.

Alors certains abandonnent. Pour cet article, je me suis entretenue avec six personnes qui, comme Cameron Chapman, ont fait ce choix. Elles ont toujours envie d’être en couple (et se lanceraient volontiers si l’occasion se présentait d’elle-même), mais elles sont trop souvent passées de l’enthousiasme à la déception pour avoir envie de s’y coller de nouveau.

Une vie à soi

Arrêter de chercher l’amour, ce n’est pas seulement effacer les applis, ou arrêter d’inviter à sortir des connaissances ou d’aborder de sympathiques inconnus. C’est regarder dans la boule de cristal, comme le suggère Karen Lewis, et y voir qu’on ne trouvera jamais la relation qu’on a tant attendue. Prendre acte de cette éventualité peut être douloureux. Libérateur aussi, car cela permet de faire le deuil de l’avenir qu’on espérait, et donc de redéfinir, pour soi et par rapport à soi, ce que peut être une vie épanouissante.

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Cameron Chapman n’a pas toujours détesté les rendez-vous amoureux. Quand elle s’y est remise, après une séparation, elle était pleine d’allant : “Il n’y a pas de rendez-vous raté. Il n’y a que de jolis moments, et des brunchs sympas.” Mais peu à peu, face au manque de choix dans sa petite ville, le découragement l’a gagnée. Certaines personnes n’étaient que de passage, avec d’autres ça ne matchait pas. Elle a cessé les rendez-vous via des applis en 2017, avant de quitter totalement les plateformes il y a quatre ans.

Et puis, au début de 2023, elle a décidé de retenter, le temps d’une semaine minimum. Pendant cette période, elle a fait défiler des centaines de profils, et matché avec deux. L’un d’eux, comme elle a fini par le découvrir, n’avait pas précisé être déjà dans une relation polyamoureuse. “J’en suis arrivée à compter les minutes qu’il me restait jusqu’à la fin de cette semaine”, confie-t-elle. C’est après ce dernier test que la conclusion pour elle est tombée : “Ces brunchs sympas, je n’en veux plus.”

Jadis, avant que les applis ne deviennent le moyen le plus répandu de faire des rencontres, les couples se formaient souvent dans les cercles d’amis, d’amis d’amis, ou de collègues. Entre sorties sans enjeu et rendez-vous galants, la frontière restait floue. Aujourd’hui, la quête de partenaire a parfois des airs d’injonction implacable. Mai Dang, 34 ans et cheffe de programme à Washington, repense souvent à ce que lui a répondu un ami à qui elle parlait de son souhait de fonder un jour une famille : “Et tu fais quoi, pour y arriver ?”

Une attente paralysante

Les livres, les podcasts et les influenceurs qui s’adressent aux célibataires cherchent toujours ou presque à les aider à mieux chercher l’âme sœur – plus efficacement, avec plus d’assurance, l’esprit plus ouvert. Rares sont ceux qui rappellent que l’amour est aussi une affaire de chance et que, comme le dit Karen Lewis sans y aller par quatre chemins, non, chaque pot n’a peut-être pas son couvercle.

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En grandissant, on comprend tous, ou presque, qu’on ne fera peut-être pas le boulot de ses rêves, ou qu’on ne sera pas riche et célèbre. Sur le couple, les enfants, la construction d’une vie à deux, c’est plus compliqué : nous avons pour beaucoup été élevés dans l’idée que ce sont là les piliers d’une vie réussie. Mais rien de tout cela n’est acquis, et ça n’est pas facile de l’accepter. Et tant que ça n’est pas acquis, précisément, on peut se sentir comme pétrifié, dans l’attente de quelque chose, de quelqu’un.

Pour Karen Lewis, ce célibat prolongé et non désiré est une forme de “perte ambiguë”. Le concept a été forgé dans les années 1970 par la chercheuse en sciences sociales Pauline Boss, qui travaille sur l’absence psychologique du père. À l’époque, en pleine guerre du Vietnam, il lui apparaît rapidement que le phénomène s’applique aussi à l’absence physique, à commencer par celle de ces prisonniers de guerre dont les familles ne savent pas si elles doivent faire le deuil ou attendre le retour.

Une absence de maîtrise

Quand la perte est ambiguë, quand on ne sait pas si l’on a perdu ou non quelqu’un, il est presque impossible d’aller de l’avant. Le célibat perpétuel, sans être aussi tragique, peut donner à celui qui le vit un même sentiment de suspens. Si depuis longtemps vous vous projetez avec un partenaire, et que cette personne imaginée ne se matérialise pas, comment savoir s’il faut continuer d’espérer ou bien passer à autre chose ? “Cette indécision crée un immense inconfort”, résume Karen Lewis.

Tous ceux avec qui je me suis entretenue disent leur exaspération devant ce sentiment de ne pas maîtriser sa vie sentimentale. On peut décider de se faire des amis, de déménager, de changer de travail, mais pas de faire apparaître un compagnon de vie. Arrêter de chercher a été leur issue. Jeffrey B. Jackson, spécialiste des thérapies familiales et professeur à la School of Family Life de l’université [mormone] Brigham Young, rappelle cette prière qui est au cœur de la démarche des Alcooliques anonymes : il s’agit d’avoir “la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses qui peuvent l’être et la sagesse de les distinguer”.

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Une posture qui n’est pas sans risque. Et si vous ratiez le rendez-vous qui aurait tout changé ? Parmi les personnes que j’ai rencontrées, il y a cette femme qui, après avoir décidé de supprimer ses applis et de congeler ses ovocytes, a rencontré quelqu’un sur une appli, avec qui elle est en couple aujourd’hui. Quand on les interroge sur le plus grand regret que leur a laissé leur quête sentimentale, les personnes évoquent bien plus souvent les occasions manquées que les fois où elles ont été rejetées, assure Geoff MacDonald, psychologue à l’université de Toronto et chercheur sur le célibat.

Une vie plus légère

Tout à votre quête de l’idylle, à l’inverse, vous risquez aussi de passer à côté d’autres possibles. Quand elle a décidé d’arrêter de chercher, il y a deux ans, Nicole Vélez Agosto, une psychologue de 38 ans, s’est sentie libérée de “l’angoisse du ‘Est-ce qu’il va m’appeler ?’ ou ‘Est-ce que je lui plais ?’” explique-t-elle. “Et quand on se débarrasse de ça, waouh, que la vie semble légère.”

Délestées de cette charge mentale, elle et les autres personnes que j’ai rencontrées ont tourné leur attention sur autre chose. “Quand j’étais mariée, ma vie tournait autour de mon mari”, se souvient Cameron Chapman. Elle ne connaissait même pas vraiment ses centres d’intérêt, à elle. Maintenant qu’elle est célibataire, et pas en recherche, elle s’est mise à la randonnée, et prend des cours de danse burlesque et de danse du ventre.

Ce qu’il y a de mieux dans le célibat, pour la majorité des personnes interrogées par Geoff MacDonald et son équipe ? “La liberté.” Et le plus dur ? La solitude. Pourtant, ceux que j’ai rencontrés souffrent apparemment moins de la solitude depuis qu’ils ne cherchent plus de partenaire, et ils apprécient davantage aussi bien leurs moments seuls que leurs relations existantes.

Cameron Chapman peut plus librement rendre visite à sa mère, âgée, et elle a pu consacrer beaucoup de temps à son père avant qu’il ne meure, il y a quelques mois. Et maintenant qu’elle ne cherche plus à rester disponible pour une possible aventure sentimentale, elle bavarde avec tout le monde au bar du coin : jamais elle ne s’est fait autant de nouveaux amis.

Sortir des sentiers battus

Se projeter en dehors du couple peut bouleverser toute l’idée qu’on se faisait de son existence. Contraint d’envisager d’autres voies, vous pouvez vous retrouver hors des sentiers battus. Nicole Vélez Agosto a adopté une petite fille, qu’elle élève seule. Quand sa fille a été hospitalisée dernièrement, deux amies proches sont venues à la rescousse. D’autres célibataires disent avoir accepté le fait qu’ils ne fonderaient pas de famille, et s’être tournés vers d’autres objectifs : une reconversion professionnelle, l’écriture d’un livre, l’achat d’une maison, la pratique du surf.

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Quand on arrête de chercher l’amour, bien sûr, il y a des bons jours et des mauvais. Déjà, cesser d’espérer ne se commande pas. Et parfois la vie se charge de vous rappeler que vous n’avez pas choisi ça – à la Saint-Valentin, par exemple, ou quand il vous arrive quelque chose d’énorme et que vous n’avez personne avec qui le partager. La perte reste ambiguë.

Le besoin de clarté est naturel. “Quand ça se complique, nous allons souvent vouloir simplifier”, dit Jeffrey B. Jackson. Il appelle ceux qui se sentent prisonniers dans les limbes du célibat à se poser une question : “Comment pourrais-je dès aujourd’hui m’atteler à me construire la vie que je veux, moi, tout en continuant à chercher l’amour ?”

Quitter la “salle d’attente”

Peut-être que cela passe par aller acheter de la belle vaisselle, et en profiter pour envoyer un message à un profil qui vous plaît. Peut-être est-ce s’inscrire à une activité à laquelle vous prendrez du plaisir, que vous y rencontriez ou non un visage qui vous attire. Peut-être s’agit-il de faire marquer une pause à votre vie sentimentale, et non d’y renoncer pour toujours. Jeffrey B. Jackson a d’ailleurs constaté, au travers de ses études cliniques, que la plupart des gens finissaient par repartir en quête de l’amour.

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Il faut du courage pour persévérer malgré les déceptions et autres mauvaises expériences. Mais il en faut aussi pour dire stop, d’autant que c’est un choix trop peu valorisé, trop peu considéré même dans notre société. C’est peut-être un peu extrême, mais les personnes que j’ai rencontrées ont bien essayé de rester en recherche amoureuse sans rien lâcher sur leurs autres aspirations, et elles ont trouvé ça invivable.

Ce n’est pas se débiner que d’arrêter de chercher un partenaire, c’est affirmer et reconnaître l’immense valeur de tout le reste. Comme le résume Shani Silver, présentatrice du podcast A Single Serving [littéralement, “Portion individuelle”], qui a renoncé au dating depuis janvier 2019 : “Voir sa vie comme une salle d’attente de l’amour, c’est passer à côté de sa vie.”

Ce qui me rappelle les mots de Drew Clement, 37 ans : “[Après que j’ai arrêté de chercher l’amour], toute ma conception de la vie a changé”, m’a-t-il résumé. Il allait souvent à des concerts, mais là aussi il restait toujours sur le qui-vive – s’il croisait le regard de quelqu’un dans la foule, il passait tout le reste de la soirée à lui envoyer des sourires ou à chercher comment lui demander son numéro de téléphone. Maintenant qu’il a arrêté d’attendre, il passe toute la soirée les yeux rivés sur la scène, il profite de la musique. De la vie, en somme.