La ferme Carr Farms, dont le siège social est installé à Schlater, une petite ville du Mississippi, dans le comté de Leflore, emploie régulièrement des ouvriers agricoles pour réaliser des travaux saisonniers, tels que la récole de riz et de soja.
Mais en mai 2025, cinq travailleurs noirs américains, Michael Anthony Nash, Jimmy Shaw, Vinnie Cason, Grant Lewis et Charleston Taurvonta Harris, ont porté plainte contre Gregory Carr, le propriétaire de la ferme, pour qui ils ont travaillé de 2018 à 2026. Il est accusé de “discrimination raciale fondée sur la citoyenneté, et de vol de salaires”, au profit d’Afrikaners arrivés aux États-Unis grâce au visa de travail H-2A, constate le quotidien sud-africain Daily Maverick.
Historiquement, le travail agricole du Mississippi revient aux “familles noires profondément enracinées” dans l’État, écrivait en 2021 The New York Times. Mais il y a deux décennies, l’arrivée d’ouvriers agricoles blancs venus d’Afrique du Sud, munis de visas de travailleurs temporaires – le visa H-2A – a bouleversé cette tendance, et l’instrumentalisation de ces visas par les employeurs a commencé à alerter les autorités.
Relents de racisme
Le Mississippi Centre for Justice (MCJ), cabinet d’avocats à but non lucratif qui œuvre pour la justice raciale et économique dans le Mississippi depuis 2003, s’est emparé de l’affaire de la ferme Carr. “Le MCJ a jusqu’à présent intenté sept actions en justice au nom des travailleurs agricoles noirs du Mississippi” dans des affaires similaires, constate le Daily Maverick.
L’État du Mississippi porte un lourd passé lié à l’esclavage humain dans les plantations de coton (qui a été officiellement aboli en 2013), à “des années de métayage et de fermage, enfermant de nombreuses familles noires dans un cycle de pauvreté”, à quoi s’ajoutent les horreurs commises par le Ku Klux Klan (KKK) en 1962 contre les Africains-Américains.
Dès la première action en justice du MCJ en 2021, “le ministère du Travail a mené une enquête et les exploitations agricoles du Mississippi ont commencé à rémunérer équitablement leurs travailleurs”, souligne un avocat du cabinet, Gregory Schell, au média sud-africain News 24. Mais cela n’a pas duré.
Dans le cas de la ferme Carr, le propriétaire et employeur est accusé “d’avoir délibérément classé à tort des citoyens américains noirs comme ‘entrepreneurs indépendants’” afin d’éviter les cotisations et impôts dus sur leur travail, précise le communiqué du MCJ. Une obligation légale qui s’inscrit pourtant dans le cadre du programme de visa H-2A.
De plus, dans les documents déposés dans le cadre de la poursuite judiciaire, le Daily Maverick constate un écart salarial entre les cinq citoyens américains et les travailleurs afrikaners qui s’est “considérablement creusé” entre 2018 et 2025 dans la ferme Carr : “Alors que les travailleurs américains étaient payés à un taux constant de 10 dollars (8,70 euros environ) de l’heure pour tout le travail effectué au cours de cette période, les salaires des travailleurs étrangers H-2A [Afrikaners, dans ce cas] – qui étaient liés aux taux de salaire à effet négatif du Mississippi – augmentaient chaque année.”
Carr est aussi accusé d’avoir privilégié l’emploi de travailleurs afrikaners, au détriment des clauses d’utilisation du visa H-2A. “Avant d’embaucher des travailleurs étrangers, un employeur doit prouver au ministère du Travail qu’il n’y a pas suffisamment de citoyens américains compétents” disponibles pour effectuer ce travail, constate le Daily Maverick. Clause qui n’a pas été respectée.
Obsession trumpienne
Cette affaire est loin d’être un cas à part. The New Yorker reportait, en mars 2026, que six ouvriers agricoles noirs du comté de Sunflower avaient également intenté une action en justice fédérale contre la ferme Nelson-King Farms en 2021, qui a confirmé “les soupçons selon lesquels les Sud-Africains blancs étaient mieux payés”.
Un professeur de l’université d’État de Morehead, interviewé par l’hebdomadaire américain, constatait ainsi que les Sud-Africains représentaient la source de main-d’œuvre agricole H-2A dont la croissance est la plus rapide aujourd’hui aux États-Unis. “Le nombre de titulaires de visas a augmenté de plus de 400 % et le nombre de Sud-Africains participant au programme a été multiplié par 14”.
Pour les employeurs du Mississippi, le statut des Afrikaners a ses avantages. “L’une des conditions du visa H-2A est que les travailleurs ne peuvent travailler que pour l’employeur qui les a parrainés”, souligne Gregory Schell, ce qui leur permet de les garder sous la main sans craindre qu’ils partent travailler pour un concurrent. Les Afrikaners sont aussi “tout à fait capables et disposés à travailler sept jours sur sept. Ils viennent ici sans leur famille pour une seule raison : gagner le plus d’argent possible”, constate de son côté News 24 ; alors que les ouvriers locaux “ont une famille ici, et souhaitent avoir leurs week-ends”.
De plus, dans le Mississippi, les ouvriers agricoles afrikaners peuvent gagner “au moins quatre fois plus que dans leur pays d’origine”, soulignait le New Yorker.
“L’obsession” de Donald Trump pour les “allégations de groupes d’extrême droite selon lesquelles les Sud-Africains blancs, notamment les agriculteurs, seraient victimes d’un génocide en cours”, écrivait le New Yorker, a également encouragé cette politique d’accueil et d’attribution de visas de travail aux Afrikaners, alors que l’entrée aux États-Unis reste interdite aux réfugiés fuyant la guerre et les persécutions partout dans le monde.
L’histoire de l’esclavage entre enfin au musée
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !