« Quoi de neuf », s’interroge le chercheur au Muséum national d’histoire naturelle Guillaume Lecointre qui signe l’introduction de ce dossier de la revue Espèces, dans les théories de l’évolution ? Ses évolutions doivent-elles modifier la conclusion de la grande synthèse du paléontologue américain Stephen Jay Gould publiée en 2002 qui y voyait une extension d’une théorie restant « solide sur ses fondamentaux » comme on dit au rugby ?
Pour Lecointre, la conclusion de Gould demeure valable, mais il faut y intégrer un ingrédient qui soulève encore de nombreux débats chez les biologistes. L’une des premières formulations de cet ingrédient remonte à… 1997 ! Mais, comme souvent en science, une idée nouvelle ne perce pas automatiquement. D’où l’accueil poli mais dubitatif lors de la publication par Jean-Jacques Kupiec d’un article proposant d’introduire le hasard des variations et la sélection naturelle - les concepts darwiniens - au plus profond de la vie, au cœur de chaque cellule des êtres vivants, pour en expliquer la genèse et la différentiation.
Des gènes partenaires
Tout habitué des manuels comme des livres de vulgarisation de la biologie devine que cette manière de comprendre le fonctionnement du vivant s’oppose à la métaphore du « programme » - un mot dicté par le parallèle avec l’informatique – génétique. Un programme génétique écrit avec l’ADN et dont les acteurs principaux, les gènes, sont censés expliquer le fonctionnement des corps, leur construction lors de l’ontogenèse, et les défauts comme les cancers.
Cet accueil dubitatif explique pourquoi Guillaume Lecointre profite de la simultanéité de la publication du livre de Gould avec un article de Michael B. Elowitz en 2002 pour pointer la première preuve d’une expression au hasard (terme savant : « stochastique ») des gènes. Et si les gènes s’expriment au hasard, où serait donc le programme ? Lecointre résume la situation : « Ce sont deux piliers théoriques de l’évolution darwinienne, la sélection naturelle et la filiation, qui entrent alors à l’intérieur des corps. Leur développement, leur fonctionnement et leur régularité ont plus à voir aujourd’hui avec la théorie de l’évolution qu’avec un supposé programme génétique ».
Niche écologique
Dans cette vision de la génétique, les gènes ne sont plus des morceaux d’un programme auquel obéiraient les cellules mais des partenaires (certes de premier plan) dans une co-construction des individus avec le cytoplasme des gamètes femelles, la transmission épigénétique et la sélection due à l’environnement lors du développement(ontogenèse), l’apprentissage avec les parents et même, pour les espèces sociales notamment, via la construction d’une niche écologique sans laquelle l’individu ne peut survivre à la naissance, voire se développer jusqu’à la capacité à se reproduire. Les humains font partie de ces espèces, comme les insectes sociaux ou certains vertébrés.
Un exemple ? Chez certains papillons, la couleur des ailes sera déterminée par le degré d’humidité de l’air lors de sa mutation vers l’état adulte dans sa chrysalide. C’est donc l’environnement qui aura sélectionné l’expression des gènes liés à la couleur et non un « programme » génétique. Paradoxe : les découvertes récentes des biologistes ont plutôt renforcé que diminué l’impact des concepts darwiniens dans la compréhension du vivant.
Ainsi l’héritage que laissent les parents dépasse de très loin les gènes transmis. De ce point de vue, les humains sont particulièrement extrêmes.
Le dossier de la revue Espèces, en plus de 80 pages, propose un panorama des résultats, hypothèses, discussions parfois vives qui animent les laboratoires de biologie. L’hérédité non génétique. La culture chez les orques et dauphins. Les nouvelles conceptions de l’arbre du vivant comme un réseau. L’origine de la vie et les frontières, floues, entre le vivant et le non-vivant. Mais aussi, une vision darwinienne de l’évolution musicale ou des mythes dont la phylogénie semble reliée à l’expansion des hommes modernes depuis l’Afrique. Le tout avec les qualités habituelles de la revue Espèces : écriture et iconographie soignées et pédagogiques. Bonne lecture !