[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 20 mars, et republié le 26 juin 2026]
Comme on ne peut pas raisonnablement parler de Banksy sans parler de capitalisme, je vous livre l’anecdote de Diego Rivera et des Rockefeller en guise d’introduction. En 1933, les magnats du pétrole ont commandé à cet artiste mexicain, célèbre à l’époque, une peinture murale pour leur nouveau centre commercial qui en jetait plein la vue à Manhattan [le Rockefeller Center]. Ils avaient choisi un thème pitoyablement approprié : “L’Homme à la croisée des chemins, regardant plein d’espoir vers un avenir meilleur.”
Avec une obstination touchante, Rivera [1886-1957] a peint un motif où on voit Lénine saisir les mains d’un ouvrier noir et d’un ouvrier blanc, une symbolique pas vraiment subtile et qui ne correspondait pas du tout aux esquisses qui avaient été autorisées. Les Rockefeller se sont empressés de lui demander de recouvrir cette peinture de l’ennemi du système. Rivera a refusé. Les Rockefeller lui ont versé sa rémunération et ont fait détruire la peinture.
Cela vous donne une idée de la façon dont on peut exprimer des critiques par l’art dans l’espace public, tout en restant dans le fameux système. Et fournit également un point de départ à la question suivante : était-il légitime ou dans l’intérêt du public de révéler l’identité de Banksy ? Ce qu’une équipe de l’agence de presse Reuters vient probablement de réussir [dans une enquête fleuve publiée le 13 mars, elle a dévoilé le nom du street-artiste de Bristol : il s’agirait d’un certain Robin Gunningham, qui utiliserait parfois le pseudonyme de David Jones].
Au nez et à la barbe de l’“establishment”
L’art tel que le pratique Banksy n’est possible dans toute sa pureté que quand le créateur demeure anonyme ; lorsqu’on ne peut pas lui adresser de convocation au tribunal, ni de facture de nettoyage. L’urban art [ou “art urbain”], du moins dans sa forme originelle, dénonce le statu quo rien que par son existence. Si, si.
L’espace public est un des domaines où se déploie le pouvoir du “grand capital” et de l’“establishment”, pour n’employer que deux expressions dont l’extrême gauche comme l’extrême droite aimeraient bien avoir l’exclusivité. Il se prête bien à la publicité pour des partis, des voitures, des séries Amazon et de la lingerie de et avec [la mannequin allemande] Heidi Klum et sa fille.
Ici un premier constat provisoire, avec dose de pathos de rigueur : il serait donc démocratique que quelqu’un y manifeste son opposition et son mécontentement. D’après Mark Stephens, l’avocat de Banksy, l’anonymat protège “la liberté d’expression dans la mesure où il permet aux créateurs de dire la vérité aux puissants sans devoir craindre de représailles, de censure ou de persécutions”. Ce n’est pas faux.
Son anonymat, sa marque
Et peu importe que l’art de Banksy soit communément bien accueilli ou mette gravement en danger le système. Qui a visité l’exposition murale “House of Banksy” [qui a été proposée dans plusieurs villes à travers le monde, sans l’autorisation de l’intéressé] a sans doute remarqué que nombre de ses œuvres y paraissaient soit banales, soit frappantes. Dans l’espace pour lequel elles étaient conçues [les murs des villes], elles sont cependant efficaces. Surtout compte tenu des risques qu’elles demandent.
D’un autre côté, Banksy peut à peine marcher tellement il croule sous l’argent depuis quelques décennies. Pour rester sur le terrain de l’establishment et du pouvoir, il est probablement aussi riche que Friedrich Merz [le chancelier fédéral allemand] et Keir Starmer [le Premier ministre britannique] réunis. En matière d’agenda setting, il a en outre probablement plus d’influence que le pape.
Cela s’explique entre autres parce qu’il est une marque, au meilleur sens capitaliste du terme. Une marque qui repose essentiellement sur le fait que son identité peut être révélée à tout moment. Non, plus percutant : le plus intéressant chez Banksy, c’est son identité. L’opinion publique ne brûle pas de découvrir sa prochaine œuvre, mais de le voir se faire prendre à l’occasion de sa prochaine œuvre.
Les règles du jeu
Ce n’est pas aussi tautologique que cela en a l’air. Comme l’intérêt pour Banksy réside principalement dans la possibilité qu’il soit démasqué, on a envie qu’il soit démasqué. C’est le jeu. Si on veut jouer, on respecte les règles. Ou on trouve le moyen de les changer. Il y est parvenu étonnamment souvent jusqu’à présent.
À part ça, comme Banksy le clamait déjà en 2001 dans Banging Your Head Against a Brick Wall [“Se taper la tête contre un mur de briques”, non traduit] : “Nous ne pouvons rien faire pour changer le monde tant que le capitalisme n’est pas tombé.” Et “en attendant, nous allons tous acheter des trucs pour nous consoler”.
Vhils, l’art dans la ville
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