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Géopolitique

Jean Pisani-Ferry : « Nous nous étions tellement habitués à notre dépendance que nous avions fini par y voir l’ordre naturel des choses »

Le commerce international se transforme en profondeur sous l’effet des tensions géopolitiques et de l’essor des services. L’Europe doit urgemment se libérer de sa double dépendance envers la Chine et les Etats-Unis, plaide l’économiste dans sa chronique.

Jean Pisani-Ferry : « Nous nous étions tellement habitués à notre dépendance que nous avions fini par y voir l’ordre naturel des choses »
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C’est en 2008, année de la grande crise financière, que les échanges internationaux ont atteint leur niveau le plus haut, en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) mondial. Depuis cette date, ce ratio fluctue d’une année à l’autre, sans suivre une tendance nette. Il n’y a certainement pas de « démondialisation » – et les premières données indiquent que le protectionnisme de Donald Trump ne s’est pas traduit par un repli mondial des échanges – mais on constate un coup d’arrêt : le rapport entre échanges et PIB mondial, qui avait doublé entre 1980 et 2008, est stable depuis.

Cette atonie masque cependant une transformation en profondeur de l’échange international : la priorité absolue donnée à la baisse des coûts (l’efficience) cède le pas à la résilience ; la frontière entre l’économique et le géopolitique s’efface ; et les services, jusque-là composante mineure des interdépendances, en représentent une part croissante.

L’accident de Fukushima, en 2011, et plus encore le choc dû au Covid-19 de 2020 ont ouvert les yeux des entreprises sur la fragilité d’un système économique organisé autour de la seule recherche de l’efficience. La productivité que permet l’allongement sans limite des chaînes de valeur internationales se paye en effet d’une très grande vulnérabilité. Les pénuries de masques, de respirateurs et de médicaments lors de la crise sanitaire ont induit un réexamen durable des priorités.

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Cette prise de conscience s’est doublée d’un rappel : contrairement à ce qu’on a longtemps cru, la sphère économique ne peut pas être isolée de la sphère géopolitique. L’Europe en a brutalement pris conscience en 2021, avec la réponse de Pékin à l’ouverture d’un bureau de représentation de Taïwan à Vilnius : le boycott qui s’ensuivit se traduisit immédiatement par un effondrement des exportations lituaniennes vers la Chine.

Cette « arsenalisation » (weaponisation) des interdépendances économiques n’allait pas rester sans suite. Quelques années plus tard, la Chine, qui contrôle l’essentiel des matériaux critiques, allait s’en servir pour faire plier Donald Trump et l’obliger à aller à Canossa quelques semaines après avoir annoncé l’augmentation des droits de douane sur les exportations chinoises. Au printemps 2025, l’industrie automobile européenne allait ainsi être la victime collatérale de l’imposition par Pékin de contrôles sur les exportations de terres rares.

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