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Né à Fès, formé à la Sorbonne, envoyé au Vietnam pour observer des digues — Yves Lacoste est une figure de la géographie française dont l’œuvre refuse autant la prétention sociologique que la superficialité des listes.
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Dans cet entretien inédit de 2023, il évoque ses rapports avec le monde militaire, la géopolitique de l’Ukraine, la sagesse d’Ibn Khaldun et la figure d’Hérodote, premier géographe avant Alexandre.
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Une conversation menée au seuil de la guerre, par un homme qui n’a jamais cessé de chercher, de piquer, de questionner.
Yves Lacoste vient de décéder. Pour redécouvrir sa pensée et ses analyses, nous publions cet entretien inédit réalisé en février 2023. L’entretien a été conduit par Swan Dubois Galabrun
Cet entretien a été réalisé le 2 février 2023. J’étais alors au IIe bataillon. Il était prévu pour une publication pour le Journal de Saint-Cyr. Mais pour des raisons de calendrier et de transitions de rédaction, cet entretien n’a jamais été publié. Cela explique que les questions soient souvent tournées vers la chose militaire même si, finalement, les réponses livrent des choses plus générales, et c’était bien là le but : connecter la chose militaire avec une discipline dans toute son amplitude. J’avais obtenu des éditions Maspero son numéro de téléphone et une entrevue chez lui, élégamment arrangée par Béatrice Giblin. J’ai ainsi pu être reçu dans son étonnant appartement, qui ne pouvait pas mieux représenter ce qu’est le logis d’un géographe au vu des objets qui s’y entassaient et qui y étaient comme des métonymies de morceaux de vie, rassemblés là dans ces objets faute de pouvoir être mieux gardés auprès de soi. Après une sorte de pèlerinage pour m’y rendre, j’ai le souvenir d’un bon moment passé avec un homme jovial, et dont les retours nombreux au sujet de sa défunte épouse m’ont laissé deviner un amour fidèle et touchant.
Yves Lacoste n’était pas théoricien de la guerre, mais ce qu’il avait écrit valait bien mieux. Cela sonnait comme une sagesse du fond des âges, comme la source de tout ce qui venait ensuite. Il semblait dire la vérité des paysages qu’on avait la chance de parcourir.
L’intéressant avec Yves Lacoste est qu’il n’est pas la figure de proue qu’il devrait être, ni pour les géographes, ni pour les disciples de la géopolitique. C’est ça, la géographie de Lacoste, une géographie qui refuse le propos vain sur les fleuves de France, ou d’être une pseudo sociologie faite de tableaux désagréables. Parce que la géographie de Lacoste est bien plus profonde, elle est un émerveillement et un étonnement. Un émerveillement de la beauté de la nature, et un étonnement de cette beauté, poussant toujours plus à chercher les causes, à comprendre, à créer un discours qui en rende compte. C’est un discours rationnel sur l’extrême beauté du paysage. Un discours animé du désir de comprendre, comprendre comment le temps et les éléments ont créé cette vallée traversée d’un fleuve ou cette forêt posée sur le flanc d’une montagne. C’est sans doute pour cela qu’il ne fut jamais géopoliticien, mais toujours géographe, conscient que cela aurait atrophié la force de ce savoir, le réduire, parce que cette géographie dans sa nature, sa méthode et ses objets, est bien supérieure à de vulgaires listes qui jamais ne toucheront le fond du problème. Comme Braudel, qu’il admirait, il y avait dans ses écrits une forme de poésie rationnelle, seule capable de créer le désir de savoir plutôt qu’une froide érudition ; elle trahissait son intuition aiguë d’un monde où temps et espace vont de paire et où la géographie est une voie pour exprimer la beauté de ce que leur relation produit
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Yves Lacoste – Je suis né à Fès, au Maroc, peu de temps après ce qu’on a appelé la guerre du Rif, et mon père, qui était jeune géologue, faisait sa thèse sur l’étude des collines du sud du Rif, qui plongent dans la Grande plaine du Rharb. Ses patrons géologues l’avaient poussé dans cette zone encore incertaine parce qu’avec ces plongées sous la terre, ça ressemblait à la configuration des gisements pétroliers en Irak, et ça devenait donc très intéressant.
Ensuite, quand j’ai eu 10 ans, mon père avait attrapé la tuberculose vraisemblablement avec des gens de son escorte, donc il ne pouvait plus demeurer au Maroc et il nous a mis ici même (son appartement de Bourg-La-Reine où se tient notre conversation) ma mère, mes frères et moi. J’y suis donc depuis début 1939.
Mes rapports avec le Maghreb : j’ai eu envie de retour. Une fois passé l’agrégation de géographie à la Sorbonne, j’ai eu envie de faire ma thèse de doctorat au Maroc. Mais c’est l’année où le Sultan est déposé par un général – parce que parfois les généraux font des bêtises (il esquisse un sourire et un regard malicieux à mon intention, puis rit franchement) – qui le force à partir à l’île de la Réunion si je me souviens bien, et la série de troubles que cela a entraînés m’aurait empêché de faire des « terrains ». L’Algérie semblait alors tranquille. Ça allait durer peu de temps (rires). Je me suis retrouvé au lycée Bugeaud à Alger.
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