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Chaque année, le classement de Reporters sans frontières est présenté comme une photographie objective de la liberté de la presse dans le monde — mais il mesure cette liberté à partir d’une conception très occidentale du journalisme, appliquée à des sociétés dont l’histoire politique, médiatique et sécuritaire est radicalement différente.
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Le paradoxe qatari l’illustre : en 2026, le Qatar est classé 75e malgré un écosystème médiatique structuré autour d’un agenda politique national, quand les Émirats — principal hub médiatique régional — se retrouvent au 158e rang.
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Le classement ne mesure plus seulement la liberté de la presse : il reflète aussi la proximité d’un pays avec les sensibilités idéologiques dominantes dans certains milieux occidentaux — et cette confusion entre outil d’alerte et instrument de classement moral est précisément ce qui le fragilise.
Chaque année, le classement de Reporters sans frontières est présenté comme une photographie objective de la liberté de la presse dans le monde. Il a son utilité : rappeler que des journalistes sont emprisonnés, intimidés ou tués pour avoir fait leur métier. Mais il souffre aussi d’un biais rarement interrogé : il mesure la liberté de la presse à partir d’une conception très occidentale du journalisme, puis applique cette grille à des sociétés africaines, arabes ou asiatiques dont l’histoire politique, médiatique et sécuritaire est radicalement différente.
RSF classe 180 pays et territoires selon cinq indicateurs — politique, économique, légal, social et sécuritaire — et combine des données quantitatives avec les réponses d’experts, journalistes, chercheurs ou défenseurs des droits humains sélectionnés par l’organisation. Ce choix méthodologique n’est pas neutre : il donne une place importante à des perceptions issues de réseaux professionnels souvent proches des standards libéraux occidentaux du journalisme.
Le modèle occidental érigé en norme mondiale
Le problème n’est pas de défendre la censure. Le problème est de prétendre qu’un seul modèle médiatique serait universel : celui du média conçu comme contre-pouvoir frontal, entièrement séparé de l’État, très judiciarisé, porté par une culture de confrontation permanente avec les institutions. Ce modèle correspond à une histoire occidentale particulière. Il ne permet pas toujours de comprendre les équilibres de pays où les médias remplissent aussi une fonction de stabilité, de cohésion nationale ou de médiation sociale.
Cette grille produit mécaniquement une hiérarchie morale : les pays du Nord en haut, une grande partie de l’Afrique et du Moyen-Orient en bas. En 2026, RSF estime que plus de la moitié des pays du monde — 52,2 % — se trouvent désormais dans une situation « difficile » ou « très grave ». Mais derrière cette catégorie unique se mélangent des réalités incomparables : États en guerre, économies médiatiques fragiles, pays confrontés au terrorisme, régimes autoritaires, sociétés traversées par des tensions communautaires.
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