[Cet article a été publié le 7 décembre 2024, nous le republions à l’occasion de notre journée spéciale Portes ouvertes pendant laquelle tout Courrier international est en accès-libre.]

Cela fait à peine vingt minutes que je discute avec l’anthropologue et psychologue Alan Fiske quand il se met à parler d’un chaton égaré. “Si vous voyez un chaton dehors, vous allez vouloir le récupérer pour éviter qu’un camion ne lui roule dessus. Vous allez vérifier s’il a faim et lui donner chaleur et sécurité. Vous aurez de la compassion pour lui”, explique-t-il.

Je n’aime pas particulièrement les chats et je ne suis pas non plus une personne très sentimentale, mais ses mots me donnent des frissons. Ma poitrine se serre et mes yeux commencent à picoter.

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Ce que je ressens, c’est le kama muta, une émotion mal connue qu’Alan Fiske étudie depuis plus d’une décennie. D’après le chercheur et ses collègues, le kama muta est apparu pour créer des liens entre nous et les renforcer. “Il nous pousse à nous soucier des autres”, explique Jon Zabala, chercheur à l’université du Pays basque.

Sentimentalisme ou puissance ?

Cette émotion, que nous éprouvons à l’occasion de certains des événements les plus importants de nos vies – les naissances, les mariages et les funérailles –, est couramment exploitée par les auteurs, les réalisateurs et les équipes de marketing pour renforcer l’impact émotionnel de leurs histoires. Les plus cyniques trouveront peut-être le concept mièvre et sentimental, mais des travaux récents suggèrent que le kama muta est une force puissante en politique.

L’intérêt d’Alan Fiske pour le kama muta est né il y a plus de dix ans, lors d’un séjour en Norvège avec ses amis et collègues Thomas Schubert et Beate Seibt, psychologues. Un jour, la conversation a bifurqué vers les films pour enfants et les films de super-héros, et Thomas Schubert a voulu savoir pourquoi il pleurait à la fin.

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Après avoir réfléchi à la question et échangé sur le sujet, les trois amis ont commencé à soupçonner que cette réaction immédiate et involontaire reflétait une émotion qui n’avait encore jamais été étudiée par des scientifiques. “Tous les psychologues font un rapprochement entre les pleurs et la tristesse”, explique M. Fiske. Or les larmes que décrit M. Schubert sont associées à des événements positifs. Quand on regarde un film de super-héros, par exemple, on a plus souvent envie de pleurer quand les amis du héros viennent à sa rescousse, soit dans un moment d’espoir, que quand celui-ci est écrasé et vaincu. “On était tellement intrigués par cette émotion qu’on a commencé à l’étudier”, raconte M. Fiske, qui enseigne à l’université de Californie à Los Angeles.

“Transporté par l’amour”

Les chercheurs ont d’abord dû recueillir le plus d’informations possible sur la façon dont les gens vivaient cette émotion et les moments où ils l’éprouvaient au moyen d’entretiens approfondis, d’expériences et d’observations ethnographiques. En parallèle, Alan Fiske a commencé à réfléchir à un terme qui permettrait de la décrire. Après de longues réflexions, il a décidé d’opter pour kama muta, un vieux mot sanskrit qui signifie “transporté par l’amour”.

Ces premiers travaux de recherche ont révélé une série de caractéristiques qui, ensemble, permettent de définir le kama muta comme une construction scientifique. Ainsi, d’après les chercheurs, il s’agit d’une émotion brève et positive (ou douce-amère) souvent décrite au moyen de métaphores associées au mouvement : on est ainsi “transporté” ou “chamboulé” par l’émotion. Elle provoque une sensation de chaleur dans la poitrine, de la chair de poule et des frissons dans le cou, et fait monter les larmes aux yeux, et elle affleure quand une intensification subite des “relations de partage collectif” se produit, que ce soit avec des amis, des proches, des amants ou entre des membres d’une même communauté.

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Les déclencheurs sont extrêmement variés. “L’exemple classique, c’est celui du vieil ami que l’on n’a pas vu depuis des lustres et que l’on retrouve soudainement”, explique Janis Zickfeld, professeur adjoint à l’université d’Aarhus et coauteur de l’étude aux côtés de Thomas Schubert, Beate Seibt et Alan Fiske. Mais il en existe de nombreux autres : une voisine âgée qui vous prépare une soupe quand vous êtes malade, un poème que vous entendez réciter qui décrit des épreuves que vous avez vous-même vécues, une cérémonie de commémoration organisée en l’honneur de héros militaires qui ont fait des sacrifices pour vous et pour votre pays. Dans chacune de ces situations, la chair de poule et les larmes qui nous viennent aux yeux sont dues aux liens humains forts dont on est témoin ou que l’on vit nous-même.

Une vaste enquête sur l’émotion

Le kama muta nous rend plus présents et plus engagés dans nos relations. Il nous encourage à faire preuve de davantage de compassion et de bienveillance envers la personne ou les personnes qui font naître l’émotion, certes, mais aussi envers autrui.

Alan Fiske explique :

“On apprécie davantage les relations que l’on a. L’émotion elle-même dure à peine trente secondes ou une minute, mais la motivation qu’elle suscite persiste dans le temps.”

C’est, d’après lui, ce qui fait qu’on peut avoir envie de serrer un étranger dans ses bras dans un concert. Le kama muta pourrait par ailleurs permettre d’expliquer l’habitude qu’ont les Swifties de distribuer des bracelets d’amitié à d’autres fans.

L’anthropologue a découvert que la plupart des gens reconnaissent instantanément les descriptions qu’il fait du kama muta, même s’ils n’ont jamais entendu le terme ou la définition auparavant. “Cela a été toute une révélation de constater que les gens éprouvent des émotions dont ils ignorent l’existence. Ça ne m’est jamais arrivé de donner une conférence sur le sujet à un public qui n’avait aucune idée de quoi je parlais”, explique-t-il.

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En 2018, Fiske et ses collègues ont publié les résultats d’une vaste enquête sur le kama muta réalisée dans 19 pays, parmi lesquels les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Portugal, l’Inde, la Chine et le Japon. Dans certains cas, les chercheurs avaient demandé aux répondants de décrire un épisode de leur vie qui avait déclenché “des larmes positives”. Dans d’autres, l’équipe avait montré aux participants des vidéos illustrant sous une forme ou une autre l’intensification d’une relation, comme un clip dans lequel on voit un couple s’embrasser à différentes étapes de la vie. Ils devaient ensuite remplir un questionnaire détaillé sur l’expérience qu’ils venaient de vivre.

Comme prévu, les répondants étaient beaucoup plus susceptibles de déclarer ressentir les différents éléments du kama muta après qu’on leur avait posé ces questions ou montré ces vidéos que lorsqu’ils étaient encouragés à songer à des événements tristes ou amusants, ou qui suscitent l’émerveillement. L’équipe a ainsi pu confirmer qu’elle avait découvert une construction psychologique valide qui se distingue des autres émotions mieux connues.

Des effets corporels

On ne devrait pas s’étonner que le kama muta soit reconnaissable partout dans le monde. Après tout, tous les êtres humains ont besoin d’avoir des relations bienveillantes, et il est donc naturel que nous ayons développé une émotion qui nous incite à entretenir des liens forts. Les gens qui éprouvent cette émotion ont plus souvent tendance à être d’accord avec les affirmations suivantes : “J’ai envie de dire à une personne à quel point elle compte pour moi” ; “Une impulsion me pousse à serrer quelqu’un dans mes bras” ; ou “J’ai envie de poser un geste hypergentil pour faire plaisir à quelqu’un”.

Dans des travaux de recherche menés plus tard, Janis Zickfeld a constaté une légère hausse de la température cutanée au niveau de la poitrine après le visionnement de vidéos suscitant le kama muta : les clips faisaient ainsi presque littéralement “chaud au cœur”. Fait intéressant, toutefois, les rythmes cardiaque et respiratoire des participants avaient tendance à chuter après avoir ressenti l’émotion. “Ça pourrait être quelque chose qui a un effet apaisant sur le corps : il est [momentanément] stimulé, puis l’émotion le ramène au niveau de base”, conjecture M. Zickfeld.

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Au fil de l’histoire, conteurs et écrivains ont utilisé le kama muta pour captiver leur public. M. Fiske évoque par exemple le moment où Ulysse rentre chez lui à Ithaque et retrouve enfin sa femme après vingt années d’aventures. “À la lecture du texte, on perçoit clairement cette émotion”, dit-il. Plus récemment, de nombreuses personnes ont dit l’avoir éprouvée en voyant Wall-E retrouver Ève dans le film de science-fiction romantique éponyme sorti en 2008.

Les clips viraux suscitent aussi souvent le kama muta. Les vidéos de chats mignons, dont la vulnérabilité éveille notre instinct parental, offrent un bon exemple. D’après une étude réalisée par Kamilla Knutsen Steinnes, chercheuse à l’Université métropolitaine d’Oslo, plus le chaton est mignon, plus l’intensité du kama muta que ressentent les participants est élevée. “On tombe en quelque sorte amoureux du chaton. YouTube est un important vecteur de kama muta. Les gens publient ces vidéos parce qu’ils aiment ressentir cette émotion, et les gens qui les regardent ont ensuite envie de les partager”, raconte Alan Fiske. Sa vidéo YouTube préférée est celle qui raconte l’histoire de Sarah et Juan, un couple qui s’est connu au lycée, qui est en réalité une publicité pour la marque de chewing-gum Extra. “En marketing, le kama muta est partout”, conclut-il.

Une incitation à créer du lien

Des spécialistes de la santé mentale ont commencé à mesurer le potentiel que recèle cette émotion pour guérir la psyché. D’après Kristyna Alessandrini, chargée de cours à l’Institute of Integrative Counselling and Psychotherapy, à Dublin, de petits gestes humains très simples, comme préparer une tasse de thé à un patient ou se promener dehors avec lui, influencent considérablement la réponse à la thérapie. “Les patients sont touchés par ces moments de partage. Ça semble vraiment compter pour eux dans le processus de guérison”, explique-t-elle. Elle conclut des entretiens réalisés avec d’autres thérapeutes au sujet des expériences qu’ils ont eues avec des patients ou qu’ils ont eux-mêmes vécues en thérapie que le kama muta pourrait être à l’origine de ce phénomène. “Il y a souvent cet effet d’incitation… Les gens ont envie de créer des liens avec d’autres comme l’a fait leur thérapeute avec eux.”

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D’autres chercheurs se sont intéressés aux rituels susceptibles de susciter le kama muta dans de grands groupes. M. Zabala a récemment étudié l’expérience vécue par les participants au festival Korrika, une course de relais ininterrompue sur le territoire du Pays basque. Le témoin contient un message écrit en euskara, la langue basque, et l’événement s’accompagne souvent de musique et de discours. “Ça symbolise l’héritage de l’euskara. L’idée est que l’euskara et ne disparaîtra pas tant qu’il y aura des locuteurs.” Comme on peut s’y attendre, l’expérience collective renforce le sentiment d’identité commune entre locuteurs d’euskara, et c’est le kama muta ressenti pendant la cérémonie qui sert de catalyseur.

Aimer et être aimé

Les responsables politiques peuvent utiliser cet élément à leur avantage. Des études ont montré qu’à l’approche de l’élection présidentielle de 2016, les publicités de campagne des démocrates et des républicains avaient eu pour effet de susciter le kama muta chez leurs supporteurs et d’accroître leurs intentions de vote. Même qu’avec le bon message, l’émotion pourrait contribuer à dépasser les clivages politiques : une expérience récente a en effet montré que le kama muta avait tendance à améliorer la vision qu’ont les républicains des démocrates et inversement. Il n’est pas nécessaire que les vidéos soient ouvertement politiques : l’histoire romantique de Sarah et Juan, les deux personnages de la publicité de chewing-gum, aurait ainsi contribué à renforcer la confiance de certaines personnes envers leurs adversaires politiques. Les effets les plus notables ont cependant été constatés lorsque les vidéos visionnées provoquent à la fois le kama muta et un sentiment de fierté nationale, comme lorsque Ray Charles a interprété America the Beautiful avant l’un des matchs de la World Series de baseball, quelques semaines après les attentats du 11 Septembre.

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Plus de dix ans après avoir eu sa première conversation sur le sujet, Alan Fiske se considère aujourd’hui comme un “fin connaisseur” de l’émotion et de toutes ses nuances. “Je me place volontairement dans des situations où je suis susceptible de l’éprouver, et je m’arrête pour y consacrer toute mon attention, explique-t-il. Ce qu’il y a de bien quand on sait la reconnaître, c’est qu’on peut la savourer… Quand on ressent le kama muta, on prend conscience qu’on est une personne aimante et que d’autres personnes nous aiment.”