[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 17 décembre 2022, et republié le 22 mai 2026]

Il n’y a pas de Celtes. Jamais un tel peuple n’a existé. Il n’y a jamais eu de nation, de territoire, de tribu ou de langue celte. Le nom vient du mot grec pour “étranger”, keltoi, ressuscité par Edward Llwyd, un antiquaire gallois du XVIIe siècle. Il supposait que des gens parlant des langues proches les unes des autres devaient à l’origine n’avoir constitué qu’un seul peuple. Tout le reste n’est que mythes et conjectures, auxquels s’ajoute la conviction chez les Irlandais, les Écossais, les Gallois et les Cornouaillais qu’ils sont tout sauf anglais.

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Et pourtant, en dépit de décennies de travaux universitaires démontrant le contraire, les Celtes refusent de mourir. Leur amalgame en tant que peuples “non anglais” de l’entité géographique baptisée les îles Britanniques est une toxine qui a empoisonné la composition du Royaume-Uni, en faisant l’un des rares États d’Europe dont l’intégrité est constamment instable. Son Union s’est effondrée en 1922, avec l’indépendance de l’État libre d’Irlande [devenu la république d’Irlande en 1949], et sa pérennité est de nouveau remise en question [par les velléités indépendantistes en Écosse et les nationalistes nord-irlandais]. [En septembre], la tournée de Charles III dans les trois “nations” a eu quelque chose de désespéré.

La théorie de la double invasion

Depuis l’époque de Llwyd, nombreux sont ceux qui ont postulé qu’une invasion massive de “Celtes” avait eu lieu à un moment au IIe ou au Ier millénaire avant J.-C., sans doute par la mer du Nord. Des fouilles réalisées au XIXe siècle en Autriche et en Suisse ont semblé fournir la preuve d’une unique civilisation européenne s’étendant de l’Asie mineure, à l’est, au Portugal, à l’ouest. La théorie voulait qu’elle ait complètement occupé les îles Britanniques. Dont les antiques habitants avaient été submergés, et parlaient des versions d’une langue celte longtemps encore après le retrait de l’Empire romain, au Ve siècle de notre ère.

Puis les Celtes avaient été remplacés par les “Anglo-Saxons”, d’autres peuples venus du continent européen, au cours d’une invasion si destructrice qu’en à peine quelques générations les gens qui vivaient dans ce qui deviendrait l’Angleterre s’étaient mis à parler une langue qui n’était plus du tout celte : le vieil anglais. Ce récit décrivant un archipel doté d’un patrimoine culturel double, encadré par deux invasions et deux asservissements distincts, a été populaire pendant des décennies.

Combler un vide chronologique

Au fil du temps, les universitaires ont fini par considérer les deux invasions comme fictives. Dès les années 1950, J. R. R. Tolkien – professeur de vieil anglais à Oxford – ne voyait dans la notion de peuple celte unique qu’une absurdité, “un sac à malices” et un “crépuscule légendaire”, avant de faire d’eux d’adorables Hobbits. À partir des années 1990, l’anthropologue Malcolm Chapman a décrété que les Celtes avaient été inventés “pour combler un vide chronologique”. Le mot était désormais source d’une telle confusion qu’il aurait mieux valu le proscrire.

Avec le développement de l’archéologie étayée par l’ADN, également dans les années 1990, on a pu croire que le débat était clos. Rien ne prouvait qu’il y avait eu des invasions ou des remplacements de population, bien qu’il y ait eu des migrations internes périodiques. Les habitants des îles Britanniques étaient pour la plupart arrivés à la fin de la dernière ère glaciaire, depuis l’Ibérie, en remontant le long du littoral atlantique. Barry Cunliffe, archéologue et historien de la culture celte, en a conclu que ces “peuples de la mer” divers s’étaient répandus dans les îles et avaient adopté des versions d’une langue “celte ibère” par le biais des échanges commerciaux, sans doute durant l’âge du bronze. Selon lui, ces peuples ne sont donc pas devenus des Celtes, mais des “locuteurs de langues celtiques”, même s’il a par la suite regretté de ne pas les avoir plutôt baptisés des “locuteurs de langues atlantiques”.

Ce qui laissait en suspens la question de savoir si les langues celtes s’étaient diffusées dans toutes les îles Britanniques. L’ADN montre que là où les rivages orientaux des îles ont été largement colonisés depuis l’Europe du Nord, il était fort possible que ces peuples aient parlé une version de la langue qu’ils avaient toujours parlée. Autrement dit, une langue proto-germanique des peuples occupant le pourtour de la mer du Nord. Cela ne faisait pas plus d’eux des “Germains” que leurs voisins occidentaux étaient des “Celtes”.

Pas de preuve d’un massacre des Celtes

Là, le récit traditionnel était en outre brouillé par l’idée de la deuxième “invasion”, censée s’être produite au lendemain du repli des Romains, vers 410 de notre ère. En se fondant virtuellement sur un unique témoignage, celui d’un moine gallois du nom de Gildas, une incursion saxonne était supposée avoir éradiqué ou chassé tous les “Bretons” de la partie orientale de la Grande-Bretagne.

Il s’est révélé des plus ardus de démentir l’existence d’une telle incursion saxonne. La professeure Susan Oosthuizen, en analysant des indices allant de la génétique aux traces d’occupation des sols, n’a trouvé aucune preuve que les “Celtes” auraient été massacrés ou refoulés vers l’ouest après le départ de Rome. Comme l’a aussi souligné l’anthropologue américain Jared Diamond, l’éradication de tout un peuple à une telle échelle aurait nécessité le déploiement d’une armée gigantesque.

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Il faut se montrer prudent quand on prétend chercher des racines anciennes à des conflits modernes. Une étude ADN réalisée en 2015 sur le “peuplement des îles Britanniques” démontre que leur répartition est d’une diversité remarquable. Les gens du Devon sont génétiquement distincts de ceux qui sont d’origine cornouaillaise, juste à côté ; les habitants du nord du pays de Galles de ceux du Sud, les habitants du Lancashire de ceux du Yorkshire voisin. Il n’y avait pas de “peuple” irlandais ou écossais cohérent sur le plan génétique, et encore moins de peuple celte – seulement une myriade de clans ou de tribus. Ce qui est indéniable, c’est une séparation entre l’est et l’ouest des îles Britanniques, qui explique que les plaines de l’Est se sont développées plus vite sous les Romains et après leur départ.

Aucune coalition contre les Anglais

Cette division géographique a rapidement eu une incidence sur l’évolution politique des îles. Aux IXe et Xe siècles, l’Angleterre a fédéré une heptarchie, sept royaumes. Héritière de la tradition civique et militaire des Romains, elle a prospéré à partir des plaines fertiles de l’Est. Les Anglais se sont alliés et ont fait la démonstration de leur puissance, avançant vers le Nord et l’Ouest, subjuguant le sud-ouest, le nord-ouest et le sud de l’Écosse, terres où l’on parlait des langues celtiques. Jamais, pendant cette expansion, les peuples du pays de Galles, d’Écosse et d’Irlande ne se sont associés pour faire face aux Anglais.

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Ce que l’on a appelé plus tard le “premier Empire anglais” n’a jamais été formellement conquis, même par les Normands, qui se sont efforcés de sécuriser leurs frontières occidentales et septentrionales avant tout par l’assimilation. Les envahisseurs ont implanté dans ces régions des nobles normands ; à l’origine, tant les Fitzgerald en Irlande que les Stewart en Écosse étaient normands. En Irlande, la plupart se sont adaptés à la culture locale et se sont battus entre eux ; quand ils en trouvaient le temps, ils affrontaient les armées d’invasion venues d’Angleterre. Tout ce qu’ils avaient en commun avec leurs voisins prétendument “celtes” au pays de Galles et en Écosse, c’était la haine des Anglais.

Un centralisme anglais à toute épreuve

Au Moyen Âge, le traitement réservé par l’Angleterre au pays de Galles, à l’Écosse et à l’Irlande a alterné entre négligence et répression. Contrairement à d’autres régions d’Europe, il n’y avait pas une once de fédéralisme dans les îles Britanniques. Londres passait constamment outre aux décisions des Parlements de Dublin et d’Édimbourg.

Quand les Tudor sont montés sur le trône, assimilation et union étaient devenues des réflexes impériaux. En 1405, le pays de Galles a été assujetti à la couronne d’Angleterre, sa langue et sa culture ont été oblitérées par la loi. En 1536, Henri VIII a décidé que le pays de Galles serait “incorporé, annexé et uni” à l’Angleterre. Constitutionnellement, il a disparu pendant presque cinq siècles. L’Écosse a préservé une certaine indépendance du temps des guerres des Trois Royaumes, dans les années 1600, mais des pots-de-vin ont permis de la convaincre de rejoindre le pays de Galles au sein d’une union avec l’Angleterre en 1707.

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L’Irlande est restée à part. Condamnés aux yeux de Londres par leur fidélité au catholicisme, les Irlandais se sont révoltés contre la domination protestante. Les Anglais n’ont tiré aucune des leçons de la guerre d’indépendance américaine, tuant dit-on quelque 50 000 Irlandais durant la rébellion de 1798. Ils ont fermé le Parlement de Dublin et, à partir du 1er janvier 1801, ont imposé une nouvelle union avec l’Angleterre.

Les Irlandais laissés seuls

Les nations “celtes” ont connu des sorts divers en deux siècles de domination du Parlement de l’Union, sous la férule de l’Angleterre. Le pays de Galles s’est installé dans son état de subordination, tirant parti de ses richesses agricoles et minières. Le sud de l’Écosse a prospéré dans le nouvel Empire britannique. Glasgow est pour ainsi dire devenue la deuxième ville de Grande-Bretagne, tandis que les “Lumières” d’Édimbourg étaient saluées par Voltaire en ces termes : “Nous nous tournons vers l’Écosse pour trouver toutes nos idées sur la civilisation.”

Désormais en déclin, les langues celtiques ont suscité l’intérêt des collectionneurs, la fièvre de la “celtomanie” s’emparant de toute l’Europe. Napoléon lui-même se proclamait descendant d’empereurs celtes. Beethoven composait des chansons irlandaises et écossaises. Mais quand l’écrivain sir Walter Scott est devenu vice-président de la nouvelle Société celtique royale d’Écosse, en 1920, jamais il ne lui est venu à l’esprit d’inviter les Gallois ou les Irlandais à s’y joindre, pas plus qu’il ne s’est hasardé à s’exprimer en langue celtique.

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Le celtisme irlandais, lui, a servi de paravent à une résurgence nationaliste. La langue irlandaise s’est muée en un talisman permettant d’échapper aux griffes de l’Angleterre. Une Ligue gaélique a été fondée en 1893, mettant en avant la langue irlandaise en guise de “rhétorique mobilisatrice”, mais les Irlandais se plaignaient du manque de soutien des Gallois et des Écossais, à qui ils reprochaient de vouloir se concilier les Anglais.

Ascension cruciale du Parti travailliste

L’ultime affrontement pour l’indépendance de l’Irlande, entre 1916 et 1922, a été une guerre entre l’Irlande et les Anglais, menée par les seuls Irlandais. Quand leur chef, Éamon de Valera, s’est adressé au Premier ministre britannique Lloyd George en gaélique, ce dernier lui a fort à propos répliqué en gallois, moment symbolique montrant l’incapacité des Celtes à communiquer et à s’allier.

Quand l’Irlande est devenue indépendante, l’événement a été accueilli avec indifférence par les Anglais, comme s’ils étaient satisfaits d’être débarrassés d’un fardeau. Or elle a sans doute correspondu au début de la période la plus stable de “l’union” au Royaume-Uni. L’ascension du Parti travailliste a joué là un rôle crucial, lui qui reposait sur la force électorale de deux régions industrielles, le pays de Galles et le Sud écossais.

Dès lors, le nationalisme gallois et écossais n’a plus été l’apanage que d’extrémistes excentriques. En 1979, quand les électeurs gallois et écossais se sont vu offrir leurs propres assemblées, ils ont refusé.

Préserver l’unité par la décentralisation

Quoi qu’il en soit, la renaissance du nationalisme au tournant du XXIe siècle est l’un des grands phénomènes de la politique britannique moderne, un phénomène certes passé inaperçu au début. Il a entre autres pour cause les nouvelles tensions autour des identités régionales dans toute l’Europe, mais aussi la centralisation impitoyable du gouvernement de Londres. En 1989, Margaret Thatcher a imposé de nouveaux impôts locaux à l’Écosse, un an avant l’Angleterre, et la réaction des Écossais a contribué à sa chute. Huit ans plus tard, Tony Blair a remis la question de la dévolution sur le tapis, et cette fois, les Écossais et les Gallois ont accepté.

Depuis, les mouvements indépendantistes en Écosse et au pays de Galles ont atteint respectivement 50 % et 30 % dans les sondages. Si ni l’un ni l’autre ne semblent sur le point d’obtenir leur indépendance à court terme, les jeunes électeurs y sont favorables, ce qui vaut également pour la réunification irlandaise en Irlande du Nord. Le vent a tourné, et il semble annoncer la fin du premier Empire anglais, tout juste un demi-siècle après la fin du dernier Empire britannique.

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Les ennuis des unionistes n’ont rien de nouveau. C’est un défi qu’ont dû relever la plupart des gouvernements d’Europe occidentale au cours du siècle écoulé. En réaction, l’Espagne, l’Italie et la France ont marché sur les traces de l’Allemagne et se sont orientées vers la décentralisation. En Bavière, en Sicile, en Corse, en Catalogne et au Pays basque, les gouvernements centraux ont concédé toujours plus d’autonomie pour préserver la démocratie. Ce qui a abouti, le plus souvent, à une authentique dévolution de la souveraineté, y compris dans le domaine fiscal. Après l’avoir autrefois moquée, voilà que l’on s’ingénie maintenant à copier la Confédération helvétique.

Liberté de façade

Même dans le cadre de la dévolution de 2000, Londres n’a accordé qu’une liberté de façade à l’Écosse et au pays de Galles dans le secteur des taxes et du budget. Avec pour résultat que, comme en Irlande du Nord, les économies des deux nations sont devenues encore plus dépendantes des subventions londoniennes.

Il est faux, et politiquement insultant, de mettre dans le même sac Écossais, Gallois et Irlandais en tant que “Celtes”, par opposition aux Anglais. Ce sont des peuples distincts, chacun ayant sa propre histoire.

Le fait que le Parlement britannique, en plus d’un siècle, ait été incapable de créer une union stable en dit désespérément long sur sa maturité politique. Les conservateurs ne sont pas en mesure de débattre de concepts fédéralistes comme la “dévolution totale” ou “l’indépendance light”. C’est à cause de tels préjugés qu’ils ont perdu l’Irlande. Et ils semblent aujourd’hui disposés à perdre aussi l’Écosse. Ce qui serait une tragédie aussi malheureuse qu’évitable. Mais si les îles Britanniques se divisent effectivement en trois, ce ne sera pas la faute des “Celtes”, mais clairement celle des Anglais.