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La Grande Guerre eut d’importantes répercussions au Danemark, en Suède et en Norvège, qui ne furent pourtant pas belligérants.
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Les trois royaumes parvinrent à faire valoir leur neutralité, mais leur commerce extérieur fut asphyxié par les Alliés, déterminés à les contraindre à interrompre leurs échanges avec l’Allemagne.
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Entre blocus, guerre sous-marine et pénuries, l’illusion de la neutralité — qui conduira, après 1945, à des choix opposés : l’Alliance atlantique pour Copenhague et Oslo, le non-alignement pour Stockholm, jusqu’à l’adhésion suédoise à l’OTAN en 2024.
En Scandinavie, la grande affaire de l’été 1914 aurait dû être l’exposition baltique de Malmö, qui rassembla alors tout ce qui se faisait de beau, de moderne et d’utile dans les pays du Nord, y compris l’Allemagne et la Russie. Cette manifestation aurait même dû attirer davantage de visiteurs que les Jeux olympiques de Stockholm de l’été précédent. L’attentat de Sarajevo ne souleva donc pas de fortes inquiétudes dans un premier temps. D’ailleurs, le 7 juillet, conformément à ses habitudes, Guillaume II partait paisiblement sur son yacht croiser dans les fjords norvégiens. Mais lorsque le président Poincaré, au retour de Saint-Pétersbourg, annula le 25 juillet, depuis Stockholm, la visite prévue à Copenhague, on se prépara au pire.
Quand la nouvelle de la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie fut connue le soir du 1ᵉʳ août, l’opinion prévalut que la Suède resterait difficilement en dehors du conflit. Des bruits d’explosions venus de la Baltique furent même attribués à une canonnade entre navires suédois et russes. La mobilisation fut proclamée dès le lendemain et le dispositif de défense suédois fut rapidement mis en place. Au Danemark et en Norvège, la gravité des évènements ne devint évidente qu’avec la déclaration de guerre britannique le 4. Car, en entrant dans le conflit, la Grande-Bretagne le rendait irréversible.
Désormais, les Scandinaves se trouvaient dans « la ligne de tir » (skottlinjen) des belligérants.
Les banques furent vidées de leurs dépôts, les prix flambèrent et les navires marchands restèrent au port.
Une région en guerre
Une flottille de sous-marins britanniques passa immédiatement en mer Baltique où elle coopéra avec la marine russe pour couper la route du fer, espérait-on déjà, entre la Suède et l’Allemagne. L’amiral Fisher souhaitait en effet orienter l’effort de guerre britannique non pas vers la France, mais vers l’espace baltique. Son ministre de tutelle, Churchill, avait même envisagé dès le 31 juillet d’envahir le Danemark et la Norvège alors qu’il n’y avait pas de plan allemand équivalent. Il existait en revanche un plan russe qui consistait à frapper préventivement la flotte de guerre suédoise, qui devait être soit bloquée dans sa base de Karlskrona, soit détruite, car l’amirauté russe en était persuadée : la Suède se joindrait au Reich, lui permettant la suprématie navale dans la région. Le Renseignement suédois eut vent de ce projet et la flotte fut mise à l’abri dans l’immense archipel de Stockholm.
L’embrasement de l’Europe eut pour conséquence de resserrer les liens entre les trois États, qui proclamèrent simultanément leur neutralité le 8 août. Il ne s’agissait pas là de cette « neutralité perpétuelle » que le droit international garantissait à la Suisse depuis 1815 et à la Belgique depuis 1839. Le Storting (Parlement) norvégien avait bien adopté en 1902 une résolution idéaliste visant à obtenir un tel statut, mais ce fut la doctrine suédoise, dite plus tard de « non-appartenance à des alliances en temps de paix visant à la neutralité en temps de guerre », qui fut retenue. En décembre 1914, alors que, contre toute attente, la guerre paraissait devoir durer, les trois monarques se retrouvèrent à Malmö avec leurs ministres, afin de tenter d’arrêter une position commune. Car des divergences subsistaient.
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La Norvège, vaste territoire peuplé de seulement 2,4 millions d’habitants, avait une position géographique qui l’exposait moins que ses voisins à l’influence allemande. Son économie était tournée vers le grand large et son commerce extérieur par habitant était le plus élevé au monde. Les océans étaient le lieu de travail de nombreux Norvégiens, marins du commerce ou de la pêche. 52 000 travaillaient dans la marine marchande nationale — la 3ᵉ au monde — et il s’y ajoutait un nombre considérable travaillant à bord de navires étrangers. Le pays était proche du Royaume-Uni, avec lequel il entretenait des relations privilégiées. Si le roi Haakon VII — beau-frère de Georges V — et le gouvernement de centre-gauche de Gunnar Knudsen étaient connus pour leurs discrètes sympathies pour l’Entente, le patronat tenait à ne surtout pas mettre en péril le commerce avec l’Allemagne, son deuxième partenaire.
Peuplé de 2,8 millions d’habitants, mais traitant un commerce extérieur considérable, le petit Danemark était partagé entre les sentiments anglophiles, voire francophiles, d’une partie de l’opinion et la légitime méfiance qu’inspirait la puissance du Reich à ses frontières terrestres ; le souvenir cuisant de la défaite de 1864 face à la Prusse et de la perte du Schleswig-Holstein n’avait pas été entièrement effacé par les substantiels échanges avec l’Allemagne.
La Suède, avec ses 6 millions d’habitants, était dotée d’importantes ressources minières et d’une solide industrie. Son potentiel militaire était estimé par Paris à 700 000 hommes mobilisables. La Russie était évidemment l’adversaire que tout un passé lui désignait, et la cause de l’Allemagne avait été épousée par bien des Suédois : noblesse, armée, université, clergé luthérien. La presse y reprenait largement les dépêches de l’agence Wolff, et la perspective de récupérer la chère Finlande — perdue en 1809 — en cas de défaite des armées du tsar inclinait le pays à une attitude bienveillante envers les puissances centrales. Le conservateur Hjalmar Hammarskjöld, professeur de droit et ancien membre de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, dirigeait un gouvernement minoritaire avec le soutien du Palais. Dans l’entourage du roi Gustave V et de la reine, née princesse de Bade, un groupe d’activistes militait en faveur d’une alliance ouverte avec Berlin.
En Europe du Nord, les conservateurs étaient donc réceptifs aux arguments allemands et la plupart des libéraux acquis à la cause de l’Entente, avec de fortes réserves quant à l’autocratie tsariste. Pour bien des sociaux-démocrates, dans l’opposition, une victoire de l’Allemagne eût été « une victoire du pays ayant le plus de chances d’accéder au socialisme », en raison de son degré d’industrialisation et de la puissance du SPD. La victoire de la Russie, moins développée et dont le socialisme était faible et divisé, n’eût rien apporté de semblable. L’Allemagne victorieuse, c’était la révolution en Russie sans que les chances du socialisme allemand fussent amoindries. La Russie victorieuse, c’était « la réaction raffermie en Europe pour longtemps ». Quant à la France — vue du Nord, un belligérant secondaire —, des voix évoquaient parfois l’Alsace-Lorraine, mais aussi « les responsabilités de la bourgeoisie française revancharde » ou « la cour faite au tsarisme par le chauvinisme français ».
Cette germanophilie fut ébranlée par la violation de la neutralité belge. « Le crime contre la Belgique a été un coup contre notre propre cœur », écrira le leader socialiste suédois Branting, et, alors que la Suède était prédestinée à voir la déflagration européenne avec des yeux allemands, « il retourna le peuple suédois dans ses couches profondes ». Ces réactions gênèrent en effet considérablement l’entreprise allemande de ralliement de la Suède. À deux reprises, en 1915 puis en 1916, Stockholm refusa fermement une telle alliance, au grand dépit de Sven Hedin, le célèbre explorateur de l’Asie centrale, ou du député et géographe Rudolf Kjellén, celui-là même à qui nous devons le concept de géopolitique.
Principal acteur économique de la zone depuis deux siècles, la Grande-Bretagne conservait de fortes positions en Scandinavie, du moins en volume. Elle dominait la mer du Nord, par laquelle passait le grand commerce des neutres. Dans sa volonté d’asphyxier le Reich, elle fit connaître dès le 4 août une liste de « produits de contrebande » qui n’était déjà plus tout à fait conforme aux accords internationaux de 1909 qu’elle n’avait d’ailleurs jamais ratifiés. Le 2 novembre, toute la mer du Nord fut unilatéralement déclarée « zone de guerre » : les navires neutres ne purent plus y circuler librement et durent se plier aux règles draconiennes édictées par l’Amirauté britannique.
L’Allemagne, de son côté, victime de ce blocus, devait à tout prix obtenir que les Scandinaves lui fournissent les denrées dont elle avait besoin. Elle aussi avait des moyens de pression : ses nombreux produits finis dont les sociétés nordiques avaient besoin ; ses sous-marins dans la mer du Nord ; sa flotte de surface qui, par le canal de Kiel, élargi en 1913, pouvait passer d’une mer à l’autre ; la possibilité enfin d’une occupation de la péninsule du Jutland, impossible à défendre pour le Danemark.
De fait, la neutralité profita surtout à l’Allemagne, qui continua à importer du fer et du bois suédois, des chevaux et des conserves danois ainsi que du poisson, du cuivre et des pyrites norvégiens. Certains produits importés des États-Unis furent également réexportés à prix d’or vers les ports allemands, dans ce qui constituait le seul moyen de contourner le blocus. Ce commerce permit aux grands propriétaires danois, aux industriels suédois et aux armateurs norvégiens d’amasser de confortables fortunes. La situation favorable de l’emploi, la croissance de la production et des salaires empêchèrent dans un premier temps les choses de dégénérer.
Les ports de Scandinavie décuplèrent leur activité, grouillant de trafics, de rumeurs et d’espions.
En 1915, on fut très inquiet de voir surgir les flottes franco-britanniques qui, en forçant les détroits pour ravitailler l’allié russe malmené par les Centraux, auraient sans doute entraîné le Danemark et la Suède dans la guerre. On fut donc soulagé de voir le projet des Alliés — un débarquement conjoint avec les Russes en Allemagne du Nord — ne pas se faire. Cette stratégie périphérique de l’Entente fut finalement tentée aux Dardanelles.
Copenhague et Stockholm acceptèrent, mais sans enthousiasme, de miner les détroits, protégeant ainsi de facto tout le littoral allemand de la Baltique d’éventuels raids de la Royal Navy. Le Grand Belt, en particulier, fut fermé par un barrage de mines, bien qu’un règlement international eût contraint le Danemark à assurer l’ouverture de ce passage.
Le gouvernement suédois, pour sa part, ne fit pas obstacle au transit de marchandises à destination de la Russie par son territoire, conscient d’avoir là une carte à jouer. Il s’écarta cependant, lui aussi, à quelques reprises, de la stricte neutralité, et ces manquements furent tenus rigoureusement secrets : ainsi, la mise à disposition de l’Allemagne des ambassades de Suède outre-Atlantique pour la transmission, en code allemand, de messages officiels de et vers Berlin par les câbles télégraphiques anglais !
À Stockholm pourtant, alors que se conservait une russophobie diffuse, les vieilles solidarités avec l’Allemagne s’effritaient : la violation du droit, la conduite brutale des opérations militaires, la transformation de la « guerre de légitime défense » en guerre de conquête, la prétention prêtée à Berlin de vouloir exercer une hégémonie dans la Baltique concouraient à cette évolution. Un début de diplomatie humanitaire vit aussi le jour, et la Suède sut organiser, à la satisfaction de toutes les parties, l’échange des prisonniers de guerre grands blessés : 60 000 d’entre eux, Russes, Austro-Hongrois et Allemands, furent soignés et transitèrent par son territoire.
En mars 1916, la conjoncture se retourna. La distinction établie entre « contrebande absolue » et « contrebande conditionnelle » — c’est-à-dire entre l’exportation de matières premières « stratégiques » et celle de produits a priori destinés aux civils — fut abolie unilatéralement par Londres et Paris. Le commerce extérieur des Scandinaves fut alors littéralement asphyxié. Leurs navires marchands, déjà surveillés et parfois sabotés, furent maintenant arraisonnés, inspectés, voire détournés vers des ports britanniques pour vérification, et une bonne partie fut confisquée. De nombreux produits commencèrent de ce fait à faire cruellement défaut : céréales, sucre, thé, café, bien sûr, mais aussi les engrais et tous les aliments pour le bétail. Les combustibles, charbon et pétrole, marchandises vitales dans des pays au climat rude, se mirent à manquer. Les prix flambèrent et la pénurie s’installa, car aucun des trois royaumes n’était autosuffisant en matière alimentaire. La Suède fut la plus touchée, car sa position géographique la rendait plus vulnérable. Il faut dire aussi que son Premier ministre, volontiers donneur de leçons de droit international, avait des relations médiocres avec Londres.
Jutland : la grande bataille
La grande bataille du Jutland, livrée le 31 mai 1916 dans les eaux danoises de la mer du Nord, fut indécise. Elle eut pour conséquence d’épargner aux Scandinaves ce qui aurait été le fruit d’une victoire totale des Britanniques : une liaison directe aurait alors été établie avec la Russie, qui serait sortie de son isolement. L’armée du tsar aurait de ce fait bénéficié du matériel et des munitions qui lui manquaient, et l’arrivée d’une escadre franco-britannique à Petrograd aurait eu un impact psychologique immense.
La riposte allemande au blocus qui étranglait de plus en plus les Centraux fut la guerre sous-marine à outrance, décidée le 31 janvier 1917. Elle chassa évidemment les dernières perspectives de paix et replaça au premier plan le problème du commerce extérieur des neutres. Le prix du transport d’une tonne de marchandises à travers la mer du Nord, qui avait coûté cinq couronnes norvégiennes en 1913, atteignit 260. La guerre sur mer prélevait un lourd tribut sur les cargaisons, mais aussi sur les équipages : lorsqu’ils n’étaient pas coulés par des mines ou interceptés par des bâtiments de guerre de l’Entente, les cargos scandinaves devinrent la cible des U-Boote.
Le Danemark y perdit, en deux ans, un quart de son tonnage, la Suède un tiers et la Norvège la moitié.
722 marins danois, 877 suédois et 1 892 norvégiens périrent aussi en mer.
En dépit du rationnement et du contrôle des prix, mesures d’un dirigisme étatique jusqu’alors inconnu, les trois peuples furent durement touchés. Les pénuries, encore maîtrisables jusque-là, atteignirent un degré préoccupant et, dans les milieux populaires, l’inflation annihilait les augmentations salariales des années précédentes. Des accords durent donc être trouvés pour desserrer un peu l’étau, avec Londres, avec Paris, mais aussi avec Washington, qui abandonnait peu à peu la neutralité : les Scandinaves durent contingenter le volume de leurs échanges avec l’Allemagne. Cela ne suffit toutefois pas à reconstituer les stocks ni à calmer le mécontentement des opinions publiques.
L’année 1917 fut donc marquée, comme ailleurs en Europe, par d’importants troubles sociaux. La dégradation des conditions de vie, ajoutée à la contagion révolutionnaire venue de la Russie voisine, commença à lézarder l’union sacrée, le Borgfreden, qui avait vu depuis 1914 tous les partis être plus ou moins associés au pouvoir. En Suède, le gouvernement conservateur fut renversé et des manifestations eurent lieu dans les grandes villes. Le 1ᵉʳ mai, 100 000 personnes défilèrent à Stockholm. Devant le Riksdag (Parlement), une manifestation houleuse eut lieu un mois plus tard. Certains manifestants y réclamaient « un accord avec l’Angleterre ». Au Danemark, des grèves se multipliaient, dans un climat parfois insurrectionnel. En Norvège, où peut-être 300 000 personnes prirent part aux manifestations, le parti travailliste prônait désormais une « action révolutionnaire de masse ». Les sociaux-démocrates haussaient le ton, sentant la situation leur échapper. Des scissions se préparaient en effet en leur sein quant au soutien éventuel à accorder au projet de paix du camarade Lénine, qui était rentré en Russie un mois plus tôt via l’Allemagne et la Suède.
La déclaration de guerre des États-Unis à l’Allemagne, le 6 avril, avait rendu la situation encore plus difficile. En juillet, Washington fit paraître une liste de produits frappés d’embargo où l’on trouvait en fait l’essentiel de ce qui faisait défaut aux Scandinaves. À n’en pas douter, l’intention des Alliés était d’obtenir que les États d’Europe du Nord interrompissent toute relation économique avec les empires centraux.
Tandis que le gouvernement suédois, aux abois, songeait à une action concertée de tous les États neutres, sa capitale était le lieu d’une tentative de rassemblement de l’Internationale socialiste pour promouvoir la paix. Mais cette « conférence de Stockholm » ne remplit jamais sa mission : les socialistes allemands et russes s’y succédèrent sans se rencontrer ; les Français ne vinrent pas. Le gouvernement suédois resta d’ailleurs prudemment en dehors de cette opération, conscient que, pour l’Entente, il s’agissait là d’une « machination boche » sur la voie d’une paix séparée avec la Russie.
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Pénuries alimentaires, contraintes sociales
Au cours de l’hiver 1917, la Suède et la Norvège furent privées de charbon britannique. La bonne marche des usines et le chauffage de nombreux foyers furent menacés. Les denrées nécessaires n’arrivèrent plus qu’en quantités insuffisantes et le ralentissement de l’activité générale provoqua une montée inexorable du chômage. Stockholm dut donc acheter sa survie en réduisant d’un tiers ses exportations vers le Reich. La Norvège, qui avait un des taux d’autosuffisance alimentaire les plus bas d’Europe, connut alors une véritable disette. Elle était due à la guerre, à l’insuffisance des stocks, aux mauvaises récoltes de 1916, à la sécheresse de 1917, mais surtout à la difficulté croissante de s’approvisionner sur le marché américain en raison de l’embargo. Sous la contrainte, le gouvernement norvégien signa un accord — secret — avec la Grande-Bretagne. Il impliquait que les autorités et les armateurs norvégiens renonçassent à disposer librement de leur flotte marchande. Des navires britanniques armés devaient approvisionner la Norvège en charbon. Des navires norvégiens devaient être affrétés sous pavillon britannique dans des eaux plus sûres.
La Norvège devint « l’allié neutre » (the neutral ally) et, en réalité, un État-client du Royaume-Uni.
En dépit de concessions humiliantes, la neutralité scandinave durant la Première Guerre mondiale ne permit donc pas aux États concernés de rester à l’écart des contraintes liées au conflit. Les diplomates des trois pays durent négocier, pied à pied, pour éviter l’invasion ou l’asphyxie des échanges. Norvégiens, Danois et Suédois subirent la dureté du blocus et de la guerre sous-marine. La réussite de certains spéculateurs ainsi que les importants profits de beaucoup d’entrepreneurs créèrent aussi de la rancœur. L’incapacité des différents gouvernements à enrayer cette explosion des difficultés et des inégalités provoqua une crise qui fut surmontée grâce, entre autres, à l’implication des sociaux-démocrates dans le jeu politique et à la souplesse des monarchies nordiques. L’expérience de la guerre mena à des réformes qui institutionnalisèrent le rôle du parlement dans la politique étrangère. Plus généralement, la démocratisation de la vie politique s’accéléra, préparant ainsi les mutations plus décisives des années 1930.
La grande leçon : l’illusion de la neutralité
Si le Danemark et la Norvège n’échappèrent pas à la Seconde Guerre mondiale et même à l’occupation étrangère, ils en tirèrent la leçon : ils furent membres fondateurs de l’Alliance atlantique en 1949, et plusieurs de leurs nationaux y exercèrent depuis de hautes responsabilités. En Suède, un véritable gouvernement de coalition mena une politique de non-alignement aussi stricte que possible entre 1939 et 1945. Cette politique de neutralité, qui se poursuivit au cours de la Guerre froide, fut rendue possible par un fort consensus national, par des capacités militaires solides et par l’existence d’une industrie de défense. Au cours de cette période, des Suédois investirent volontiers les institutions de l’ONU, comme Dag Hammarskjöld — fils du Premier ministre de 1914 — qui en fut le secrétaire général de 1953 à 1961. Les descendants des Varègues ne perdant jamais de vue les réalités géopolitiques russes, Stockholm a, on le sait, mis fin à sa séculaire neutralité en adhérant à l’OTAN en 2024.
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