En direct Mercredi 9 Septembre 2026
Géopolitique

Naples, Lord Acton et le moment libéral catholique européen

Matteo Liberatore, le jésuite qui prépara Rerum novarum, et Lord Acton, le grand historien libéral britannique, sont tous deux nés à Naples : une coïncidence qui invite à restituer une tradition oubliée. De Vico, Genovesi et Filangieri au XVIIIᵉ siècle jusqu’à Taparelli et Liberatore a

  • Matteo Liberatore, le jésuite qui prépara Rerum novarum, et Lord Acton, le grand historien libéral britannique, sont tous deux nés à Naples : une coïncidence qui invite à restituer une tradition oubliée.

  • De Vico, Genovesi et Filangieri au XVIIIᵉ siècle jusqu’à Taparelli et Liberatore au XIXᵉ, Naples fut l’un des grands foyers d’un libéralisme à la fois catholique et critique de l’État centralisé.

  • Cette généalogie, prolongée par Acton, Döllinger, Newman ou Sturzo, rappelle que le libéralisme n’est pas une affaire exclusivement anglo-saxonne — et que ses traditions française et catholique sont plus complices qu’on ne le dit.

Quand on découvre Matteo Liberatore et qu’on apprend qu’il est né à Salerne en 1810, qu’il a fait sa carrière à Naples au Collegio Massimo, qu’il a fondé La Civiltà Cattolica avec Taparelli, autre jésuite napolitain par adoption, la question vient naturellement à l’esprit : pourquoi Naples ? Pourquoi cette ville, capitale d’un royaume Bourbon longtemps tenu pour rétrograde par l’historiographie progressiste, a-t-elle produit l’un des grands moments du libéralisme catholique du XIXᵉ siècle ?

La question n’est pas anecdotique. Lord Acton, le plus célèbre des historiens libéraux britanniques de son siècle, est lui aussi né à Naples, le 10 janvier 1834, dans une famille anglo-allemande au service de la cour bourbonienne. Sa formule la plus citée ne tombe pas du ciel :

« Power tends to corrupt, and absolute power corrupts absolutely. »

Cette phrase, tirée d’une lettre à Mandell Creighton (1887), vient de l’observation rapprochée d’un pouvoir qu’il avait vu de l’intérieur, dans la famille même de son père. Et derrière Acton et Liberatore se dessine une tradition napolitaine qui mérite d’être restituée, parce qu’elle change la géographie habituelle du libéralisme.

De Vico à Filangieri : trois siècles d’intelligence napolitaine

La généalogie napolitaine commence très haut. Giambattista Vico (1668-1744), avec sa Scienza nuova (1725), fonde une philosophie de l’histoire qui résiste déjà au rationalisme abstrait des Lumières françaises et qui sera redécouverte par les romantiques allemands. Antonio Genovesi (1713-1769) occupe en 1754 la première chaire d’économie politique de toute l’Europe à l’Université de Naples, soit vingt-deux ans avant la Richesse des nations de l’Écossais Adam Smith. Ferdinando Galiani (1728-1787), élève de Genovesi, écrit Della Moneta à l’âge de vingt-trois ans : c’est l’un des grands traités d’économie monétaire du siècle, salué par Hume et lu par Smith. Gaetano Filangieri (1752-1788), avec La Scienza della legislazione, devient pour Franklin et Jefferson l’un des inspirateurs de la pensée constitutionnelle américaine ; la correspondance entre Filangieri et Franklin est documentée. Vincenzo Cuoco, enfin, analyse la révolution napolitaine de 1799 (Saggio storico sulla rivoluzione napoletana, 1801) avec une lucidité sur l’écart entre les élites éclairées et le peuple que l’historiographie française mettra cent cinquante ans à atteindre.

Cette tradition n’est pas un alignement par hasard. Elle tient à plusieurs facteurs convergents : l’autonomie ecclésiastique forte du royaume de Naples, qui protégeait l’enseignement universitaire d’une intervention politique directe ; la présence d’une grande bourgeoisie marchande et juridique dans la capitale méditerranéenne ; le contact intellectuel constant avec la France, l’Espagne, l’Angleterre et l’Empire ; la centralité d’un clergé érudit, jésuite ou bénédictin, qui faisait des collèges napolitains des concurrents directs de la Sorbonne ou d’Oxford. Naples, au XVIIIᵉ siècle, n’est pas la province qu’on a parfois imaginée : c’est la plus grande ville d’Italie, et l’une des cinq premières d’Europe par la population et la production intellectuelle.

Le moment Liberatore-Taparelli

C’est sur ce terreau que pousse, au XIXᵉ siècle, ce qu’on pourrait appeler l’école jésuite-libérale napolitaine. Luigi Taparelli d’Azeglio, formé à Rome, vient diriger le Collegio Massimo de Naples en 1833 ; il y entreprend la restauration néothomiste qui aboutira au Saggio teoretico di dritto naturale (1840-1843), traduit en français en 1855. Matteo Liberatore, son cadet de dix-sept ans, le rejoint et collabore à La Civiltà Cattolica, fondée à Naples en 1850. Les Principes d’économie politique de 1889 sont le couronnement de soixante ans de réflexion napolitaine sur les rapports entre liberté économique, droit naturel et doctrine catholique. Ils préparent Rerum novarum, que Léon XIII signera deux ans plus tard.

À lire aussi : Matteo Liberatore : un libéral méconnu [URL à insérer une fois l’article en ligne]

Lord Acton : Naples vu de l’intérieur du pouvoir

Le cas Acton mérite d’être précisé, parce qu’il complique la généalogie de manière féconde. Sir John Acton, son grand-père, fut premier ministre du royaume de Naples sous Ferdinand IV puis Iᵉʳ, entre 1779 et 1804 ; c’est-à-dire à l’apogée du pouvoir bourbonien. Son père, Richard, continuait à servir la cour. Lord Acton grandit donc à la jonction de trois mondes : l’aristocratie anglaise catholique par son père, la maison de Dalberg-Acton allemande par sa mère, et la cour napolitaine par son lieu de naissance.

Sa famille n’est pas une famille « réactive » au pouvoir bourbonien : elle est le pouvoir bourbonien.

Le fait remarquable est qu’Acton en sorte non pas absolutiste mais profondément libéral. Sa formation à Munich, sous la direction d’Ignaz von Döllinger — autre figure majeure du moment libéral catholique européen —, le rapproche d’une critique sévère de l’absolutisme romain qu’il portera jusqu’au concile Vatican I (1869-1870), où il s’opposera publiquement à la définition de l’infaillibilité pontificale. Sa formule sur le pouvoir absolu vient précisément de l’observation rapprochée d’un pouvoir qu’il avait vu opérer dans sa propre famille. Naples lui a donné non pas le libéralisme par opposition au régime, mais le libéralisme par maturation à l’intérieur du régime, ce qui est peut-être plus profond.

La fracture de 1860 et la « questione meridionale »

Sur la thèse, fréquente, d’un libéralisme napolitain qui se serait formé en réaction au centralisme, il faut faire un partage chronologique. Avant 1860, le centralisme bourbon est réel mais inégal ; la tradition intellectuelle napolitaine vit malgré le pouvoir politique, jamais vraiment contre lui — sauf dans la séquence révolutionnaire de 1799 et le martyrologe républicain de Pagano, Cirillo et Eleonora Pimentel Fonseca. Après 1860, en revanche, la conquête piémontaise du Sud, dirigée depuis Turin par les Savoie, impose une centralisation administrative beaucoup plus dure que ne l’avait été le régime bourbonien : suppression brutale des ordres religieux (qui touche directement les jésuites de Liberatore), confiscation des biens ecclésiastiques, dissolution des structures économiques méridionales au profit de l’industrialisation du Nord, conscription massive, brigandage réprimé par les armes. C’est ce que les historiens italiens nomment la questione meridionale, et qui crée en effet, par voie de réaction, une nouvelle génération d’intellectuels méridionaux hostiles à l’État unitaire.

Liberatore publie ses Principes en 1889 dans une Italie où la centralisation piémontaise a déjà vingt-neuf ans. Son insistance sur la pluralité des sociétés naturelles, sur la subsidiarité de l’État, sur l’autonomie des corps intermédiaires, sur l’illégitimité de l’État qui absorbe la société, vise très précisément ce que la maison de Savoie a fait au Mezzogiorno.

Ce n’est pas seulement de la doctrine ; c’est aussi de la résistance intellectuelle.

Le moment libéral catholique européen

Élargissons. Ce que Naples, Acton et Liberatore donnent à voir, c’est en réalité un moment européen plus vaste : celui du libéralisme catholique du XIXᵉ siècle. En Angleterre : John Henry Newman, Lord Acton, Nicholas Wiseman. En Allemagne : Ignaz von Döllinger (le maître d’Acton à Munich), Wilhelm Emmanuel von Ketteler (évêque de Mayence, pionnier du catholicisme social). En France : Lamennais avant sa rupture, Charles de Montalembert, Henri-Dominique Lacordaire, Albert de Falloux, Frédéric Ozanam. En Italie : Antonio Rosmini avec Delle cinque piaghe della Santa Chiesa (1832, mis à l’Index en 1849), Vincenzo Gioberti — avec d’importantes ambiguïtés —, puis Liberatore, Taparelli et, plus tard, don Luigi Sturzo.

Toutes ces figures ont en commun une thèse : le catholicisme n’est pas l’allié naturel de l’absolutisme, il est l’allié naturel de la liberté politique. Une thèse que Tocqueville a défendue dans sa Démocratie. Tous ces penseurs voient dans l’État centralisé moderne — qu’il soit jacobin, bourbonien, savoyard, prussien ou victorien — la menace structurelle pour la dignité de la personne et pour la pluralité légitime des sociétés. C’est ce que résume Acton dans une autre formule, moins connue mais tout aussi essentielle :

« Liberty is not a means to a higher political end. It is itself the highest political end. »

Ce mouvement n’est pas resté sans postérité. Léon XIII, en 1891, en sera l’aboutissement magistériel : Rerum novarum est l’œuvre d’un pape qui avait lu Bastiat dans sa pastorale de Pérouse, qui a fait travailler Liberatore à la rédaction, et qui s’inscrit consciemment dans la tradition européenne du libéralisme catholique. Au XXᵉ siècle, don Luigi Sturzo — né en Sicile, territoire du royaume de Naples, formé à la même école italienne — fondera en 1919 le Partito Popolare Italiano sur la même base, et préparera, par De Gasperi, Schuman et Adenauer, ce qui deviendra la démocratie chrétienne européenne d’après-guerre.

À lire aussi : Léon XIV face à l’intelligence artificielle : Babel ou Jérusalem

Pourquoi rouvrir ce dossier aujourd’hui

Connaître cette généalogie intellectuelle et politique a deux mérites. Elle évite d’abord de réduire le libéralisme à une affaire exclusivement anglo-saxonne et protestante. Le libéralisme français, de Montesquieu à Bastiat, et le libéralisme catholique européen, de Vico à Sturzo, sont deux affluents d’un même fleuve, qui ont parfois divergé mais qui ont coexisté et dialogué pendant trois siècles. Liberatore lit et critique Bastiat ; Acton admire Tocqueville et Burke ; Newman et Montalembert s’écrivent ; Döllinger et Acton instruisent toute une génération sur l’histoire de la liberté.

Elle rappelle ensuite que la critique de l’État centralisé n’est pas le monopole d’une école ou d’une époque. Vico, Filangieri, Acton, Liberatore, Sturzo l’ont posée chacun à sa manière, dans des contextes différents, mais en convergeant sur l’essentiel : une société libre est une société plurielle, faite de communautés naturelles que l’État doit respecter, protéger, et seulement suppléer là où elles défaillent. Ce que Pie XI baptisera en 1931 la subsidiarité est, en réalité, une tradition européenne dont les racines plongent à Naples au XVIIIᵉ siècle, et plus haut encore.

Lire Acton, lire Liberatore, c’est rentrer dans une conversation intellectuelle ininterrompue sur la nature de la liberté politique, et redécouvrir que les deux grandes traditions du libéralisme européen — la française et la catholique — sont, à beaucoup d’égards, plus complices qu’on ne le dit. À l’heure où le libéralisme s’interroge sur ses propres fondations, ce détour par Naples vaut le voyage.

Article précédent Procope et la guerre contre les Vandales Article suivant Vidéo – Jacques Abbatucci : l’excellence corse

Commentaires (0)

Laisser un commentaire

0 / 2000 caractères

Aucun commentaire. Soyez le premier !