Quand la sécheresse envahit la savane africaine, une éléphante vieillissante mène son troupeau vers les points d’eau que la matriarche a fréquentés des décennies auparavant. Dans les eaux froides du Pacifique, une vieille orque guide son groupe vers le saumon et partage ses prises quand les proies se font rares. En haute mer, un albatros expérimenté parcourt de grandes distances sur des itinéraires qu’il a peaufinés au fil des ans pour nourrir ses poussins.
Sur terre, en mer, dans le ciel, ces animaux utilisent la mémoire, les compétences et l’expérience accumulées au cours d’une longue vie. Alors que se passe-t-il quand ils sont éliminés à cause de la chasse, de la pêche ou de toute autre pression humaine ? D’après les chercheurs, la perte n’est peut-être pas visible dans l’immédiat mais elle est profonde. Les connaissances nécessaires à la survie de la population commencent à disparaître.
Pyramide des âges
Pendant des décennies, la protection des espèces s’est concentrée sur les chiffres, le nombre d’individus restant dans une population. Cependant, de plus en plus de chercheurs jugent cette façon de voir trop étroite et pensent que la disparition des animaux âgés modifie les populations de façon non traduisible par les simples chiffres. “Tous les individus ne contribuent pas également”, explique Keller Kopf, maître de conférences à l’université Charles-Darwin, en Australie.
“Les animaux âgés jouent souvent un rôle non perceptible quand on se tient au seul dénombrement de la population.”
En 2024, un article publié dans Science sous sa direction définissait la notion de “conservation de la longévité” dans laquelle la protection des animaux sauvages passe par le maintien de toute la pyramide des âges d’une population. Le concept a rapidement dépassé le stade de la théorie pour être élevé au rang de politique : l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a adopté l’année dernière une résolution reconnaissant officiellement la nécessité de protéger les animaux âgés.
La protection des “vieux sages” a en outre été longuement débattue lors de la convention des Nations unies sur la conservation des espèces migratrices qui s’est tenue récemment au Brésil [du 23 au 29 mars 2026].
Les individus âgés jouent plusieurs rôles importants dans le fonctionnement de la population : connaissances écologiques, reproduction et immunité. Ils possèdent des connaissances indispensables à la survie, jouent un rôle démesuré dans la production de la génération suivante et ont acquis avec le temps de bonnes défenses contre les maladies. Ces caractéristiques peuvent faire la différence entre une population qui perdure et une population qui s’éteint progressivement.
“Les individus âgés possèdent des connaissances”
La biologie de la conservation s’est longtemps concentrée sur la dynamique des populations. Pour évaluer la santé d’une population, les chercheurs estimaient combien il restait d’animaux, à quelle vitesse ils se reproduisaient et combien on pouvait en prélever sans provoquer son effondrement. Suivant les conceptions de la gestion de la faune et des sciences halieutiques, la population était traitée comme un groupe d’individus interchangeables : un animal pouvait en remplacer un autre du moment que le nombre global restait stable.
Il y a plusieurs décennies que la recherche s’intéresse au rôle spécifique des animaux âgés dans divers domaines, mais ces travaux demeuraient largement déconnectés de la biologie de la conservation. Ils se “limitaient à des disciplines cloisonnées”, explique Keller Kopf. Maintenant que les travaux sur l’importance des animaux âgés s’accumulent et que le déclin d’espèces longévives rend leurs conclusions difficiles à ignorer, les cloisons sont en train de tomber.
“Depuis quelques années, on ne cesse de constater que les individus âgés possèdent des connaissances, des compétences ainsi qu’un leadership au sein de leur société”, liste Jennifer Smith, éthologue à l’université du Wisconsin à Eau Claire.
Les vieux mâles aident les jeunes à évaluer les risques
Les éléphants en sont un très bon exemple. Voilà des dizaines d’années que les gestionnaires de la faune et les autorités chargées de la chasse considèrent que les mâles âgés ne sont pas indispensables. Les directives en matière de chasse aux trophées encouragent le prélèvement sélectif, partant du principe qu’ils ont dépassé leur pic reproductif et peuvent être tués sans que cela nuise à la population. Cependant les recherches des dix dernières années remettent en cause cette vision.
D’après une étude réalisée au Botswana, les jeunes mâles sont bien plus susceptibles d’avoir un comportement agressif – envers les véhicules, le bétail et les autres animaux – quand il y a moins de mâles âgés. Ces derniers semblent faire office de tampon et aident les jeunes à mieux évaluer les risques, ce qui réduit leur stress et leur agressivité. Les mâles âgés interviennent parfois pour mettre fin à un comportement perturbateur.
“C’est vers un vieux sage que les jeunes se tourneront”
Ian Redmond, qui s’occupe des éléphants au sein de la Born Free Foundation, une ONG de défense de la faune sauvage dont le siège est au Royaume-Uni, explique que ce sont les éléphants âgés qui dirigent le groupe. Les éléphants passent des années à parcourir des paysages changeants, ils apprennent où trouver de l’eau et de la nourriture, quand partir si les réserves baissent et comment réagir aux menaces.
Leurs connaissances sont parfois essentielles lors d’événements extrêmes, par exemple les sécheresses et les inondations. “C’est vers un vieux sage que les jeunes se tourneront”, ajoute Ian Redmond. La science a en outre découvert que les éléphants n’atteignent leur pleine capacité reproductrice qu’à la quarantaine et la cinquantaine, les prélever plus tôt risque donc d’avoir des conséquences durables sur leur descendance.
Éléphants, bisons, hippopotames, les grands animaux âgés façonnent l’écosystème qui les entoure : ils déposent de grandes quantités de déjections qui fertilisent le sol, dispersent les graines sur de longues distances et maintiennent des habitats ouverts en abattant des arbres et en nettoyant la végétation. Qu’on abrège leur vie, et ces activités disparaîtront. Ian Redmond explique :
“Chaque fois qu’on raccourcit la vie d’un de ces individus, on fait disparaître la fonction qu’il remplissait.”
Le défi pour la conservation, c’est que les chasseurs choisissent en général les individus qui ont les plus grandes cornes, la plus longue crinière, les défenses les plus impressionnantes – des caractéristiques souvent associées à l’âge, à l’expérience et au statut de dominant. Chez le lion et le léopard, cette sélectivité peut avoir des effets en cascade. Si on prélève un vieux lion, les jeunes mâles risquent de reprendre son groupe et de tuer les lionceaux pour que leur mère soit à nouveau prête à s’accoupler.
Chez les léopards, les conséquences sont plus discrètes mais tout aussi graves. Chaque adulte mâle occupe un territoire et sa présence pousse les jeunes mâles à se disperser pour trouver leur propre territoire et des partenaires avec lesquelles ils ne sont pas apparentés. “Si on abat les mâles adultes, leur territoire est vacant et les jeunes mâles ne sont pas obligés de se disperser”, explique Mona Schweizer, une biologiste spécialisée dans la chasse aux trophées qui travaille pour l’association Pro Wildlife à Munich, en Allemagne. Les jeunes mâles restent à proximité de femelles qui leur sont apparentées, ce qui accroît le risque de consanguinité.
Si les grands félins sont des cas d’étude évidents, les baleines représentent quelque chose de plus spectaculaire : une expérience à l’échelle mondiale. La chasse industrielle a tué des millions de baleines au XXe siècle. Elle visait les individus les plus grands et a ainsi fait disparaître ceux qui connaissaient les itinéraires de migration et les zones d’alimentation. “On a réalisé une expérience incroyable avec les baleines sans le savoir”, considère Mark Simmonds, directeur scientifique d’Ocean Care, une organisation de défense des océans. L’étude des orques et des cachalots montre que les individus âgés, en particulier les femelles, jouent un rôle central : ils guident le groupe, partagent la nourriture, déterminent la survie d’unités sociales entières.
Il est même possible que ces connaissances sociales s’étendent à la localisation et à l’utilisation des habitats essentiels. Quand les animaux âgés disparaissent, ces connaissances risquent de disparaître avec eux, “probablement parce qu’il ne reste plus d’individus qui connaissent ces habitats et savent comment les exploiter”, explique Mark Simmonds. Les recherches récentes montrent que les baleines grises et les baleines franches ne reviennent plus dans leurs anciennes zones de mise bas dans certaines parties de la Méditerranée.
Capacité reproductrice et immunité
Même chez les poissons d’eau douce, le rôle des vieux individus est connu mais souvent ignoré en pratique. Certaines espèces, les esturgeons par exemple, ont une croissance lente et vivent très longtemps, parfois plus d’un siècle. Beaucoup de grands poissons, dont les esturgeons, grandissent tout au long de leur existence. En vieillissant, leur taux de reproduction augmente considérablement : les grandes femelles âgées produisent bien plus d’œufs, et souvent de meilleure qualité, que les jeunes.
Tout ceci a des conséquences claires en matière de gestion. La pêche prend souvent pour cible les individus les plus grands et prélève donc ceux qui contribuent le plus à la stabilité de la population. Celle-ci risque de perdre son moteur reproducteur et sa résilience à long terme quand ces individus disparaissent. Zeb Hogan, ichtyologiste à l’université du Nevada à Reno et conseiller pour les poissons d’eau douce à la Convention sur les espèces migratrices, explique :
“Si les mesures de gestion des stocks favorisent les poissons plus âgés, plus grands, on travaille en faveur d’une population globalement saine.”
Outre les connaissances et les capacités reproductrices, les animaux âgés possèdent quelque chose de moins visible mais de tout aussi important : l’immunité. Ils ont survécu à une exposition répétée aux maladies, si bien qu’ils sont susceptibles de posséder et de transmettre une meilleure résistance. Quand ils sont prélevés, la population risque de perdre cette résilience accumulée et d’être plus vulnérable aux maladies. On a de plus en plus d’exemples clairs de ce phénomène et tout semble indiquer que la préservation de ces individus pourrait permettre à la population de résister aux maladies au fil du temps, a expliqué Christian Walzer de l’université de médecine vétérinaire de Vienne, en Autriche, lors de la Convention sur les espèces migratrices.
Résolution de l’UICN
Les chercheurs jugent utile la résolution adoptée par l’UICN l’année dernière parce qu’elle recadre le débat : au lieu de s’attarder sur le nombre d’animaux restant, on se concentre sur le fonctionnement des populations. Ce texte va peut-être pousser la recherche à étudier comment protéger les animaux âgés et déboucher sur un changement de la réglementation de la chasse et de la gestion de la pêche pour éviter un prélèvement disproportionné des individus âgés.
La protection de la faune a longtemps veillé à ne pas tirer de parallèles entre les êtres humains et les autres animaux. Pourtant, cette science émergente reflète de plus en plus ce que nous vivons, selon certains chercheurs : comme les anciens dans les sociétés humaines, les animaux âgés transmettent des connaissances qui permettent aux autres de prospérer. “Je pense que nous pouvons tous le comprendre parce qu’on voit ça chez les humains aussi, l’importance de l’expérience”, déclare Mona Schweizer.
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