[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 17 août 2024 et republié le 28 août 2026]

Tout le monde le sait : quand ils parlent, les Italiens gesticulent, et désormais, les détails de ce phénomène national ont été étudiés par l’université de Lund, en Suède. En parlant, découvre-t-on, nous bougeons les mains plus de 40 fois par minute, avec 22 gestes tous les 100 mots. Soit le double d’un Suédois moyen, qui n’en effectue que 11 tous les 100 mots. C’est comme si nous, Italiens, commentions constamment ce que nous racontons pour y ajouter de l’intensité – et une petite touche théâtrale.

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Pour expliquer le résultat de leur étude, les chercheurs suédois ont étudié les grandes figures du monde du spectacle italien, comme l’actrice Sophia Loren, le personnage Don Vito Corleone, alias le Parrain, ou encore le duo comique Totò et Peppino, qui ont fait de la gestuelle un instrument au service de leur art. Les étrangers sont toujours un peu décontenancés, parfois même fascinés, par cette capacité bien à nous de coordonner, en discourant, “la langue et les mains avec une enviable élégance”.

“Nous ne savons pas faire sans”

Il y a quelques années, The New York Times y consacrait un article, accompagné d’une série de dessins des gestes classiques de “l’Italien moyen”, avec leur signification : tourner le doigt contre la joue signifie que c’est “bon”, mais seulement dans le contexte de la nourriture ; lever les paumes de main sur les côtés du corps pour dire “qu’y puis-je ?” ; se tapoter la tempe avec l’index, pour faire comprendre qu’une chose ou une personne est “dingue” ; ou encore décrire des cercles avec la main ouverte, les doigts pointés vers le bas, pour exprimer l’idée de magouilles, où tout le monde se sert à pleines mains.

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Mais pourquoi diable nous agitons-nous autant ? Pourquoi les Suédois se comprennent-ils très bien sans gesticuler, alors que nous, nous ne savons pas faire sans ? Selon le directeur de la revue américaine Gesture, Adam Kendon, toute cette gestuelle est devenue nécessaire dans les endroits bondés et bruyants pour se faire comprendre et attirer l’attention de l’autre, même à distance.

Pour certains historiens, c’était aussi un mode de communication secondaire pendant les périodes d’occupation espagnole, autrichienne et française, à partir du XIVe siècle : en ne communiquant qu’avec des gestes, il était plus facile de ne pas se faire comprendre par les envahisseurs. Le philosophe napolitain Giambattista Vico, qui vécut à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, soutient même qu’il s’agit de la première forme de langage humain.

“Des difficultés avec notre langue”

“En réalité, c’est notre mauvaise maîtrise de notre langue qui nous pousse à recourir à nos mains, affirme pour sa part Francesco Sabatini, ancien président de l’Accademia della Crusca [équivalent de l’Académie française], linguiste et spécialiste de la langue et des dialectes italiens. Certains facteurs ont fait que les Italiens se sont approprié leur langue plus tard que d’autres peuples. Ils s’en sont servis comme d’une langue de communication, liée à la culture, plus tard que les Français, les Espagnols ou les Anglais, par exemple. Et aujourd’hui encore, nous rencontrons des difficultés évidentes avec notre langue. C’est ce qui nous a menés à développer un mode de communication complémentaire.”

Parmi les causes de ce retard, rappelons que le pays a mis du temps à créer une organisation politique efficace, avec une école obligatoire et la formation scientifique des enseignants : cette organisation du pays n’a en effet eu lieu qu’après l’unification italienne [seconde moitié du XIXe siècle].

“Le geste a occupé un vide”

Les particularités de notre territoire, avec les disparités entre le Nord et le Sud, accentuées par l’histoire agitée de la péninsule, ont également favorisé l’emploi de dialectes et de gestes locaux au détriment d’un italien unifié. La diffusion d’une langue italienne correcte ne s’est faite que bien plus tard, notamment grâce à la télévision nationale et à l’amélioration des transports.

“Les autres peuples se sont organisés plus tôt que nous, et ils ont appris à parler correctement une langue commune, liée à la culture, partagée par toute la communauté, souligne Francesco Sabatini. Ils se comprenaient et ils se comprennent, ils n’ont donc pas besoin de gestes. Nous, en revanche, nous sommes longtemps restés mal à l’aise avec notre langue, et le geste a occupé ce vide laissé par notre manque de maîtrise. Aujourd’hui, nous continuons de gesticuler parce que nous manquons toujours d’aisance avec l’italien.”

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Bien que l’Italie soit considérée comme le “berceau de la culture”, du fait de son histoire, de ses racines romaines et de son art, cela ne fait pas automatiquement des Italiens les maîtres de la langue nationale, depuis les petits villages reculés des Alpes jusqu’à ceux des îles.

“Les dialectes constituent une richesse, ils contiennent des informations précieuses sur l’histoire des populations installées dans ces parties de l’Italie. Mais nous devons aussi maîtriser une langue unitaire, comme le font d’autres peuples avec leurs langues nationales respectives, par exemple le français”, conclut le spécialiste de la langue et des dialectes italiens.

La linguiste Valeria Della Valle, elle, pointe du doigt la “nature” des Italiens. Selon elle, la différence entre la gestuelle des Italiens et celle des étrangers dérive d’une vieille tradition comportementale. “Bien entendu, les gestes ne peuvent pas remplacer les mots, et on ne peut pas se passer des mots. Je crois plutôt que les Italiens font des gestes pour ‘accompagner’ certains mots, pour rendre leur compréhension plus efficace et immédiate.” Il y a les mouvements des mains, certes, mais aussi ceux des sourcils, l’expression du visage et l’attitude corporelle. Autant de moyens à notre disposition pour tenter de convaincre nos interlocuteurs.

“Les Américains ont une gestuelle bien à eux”

“Les Italiens ne sont d’ailleurs pas les seuls à faire des gestes : d’autres peuples possèdent aussi une gestuelle très vivante, mais différente de la nôtre, ajoute la linguiste. Par exemple, les Américains, qui sont extrêmement variés sur le plan ethnique, ont une gestuelle bien à eux. Il suffit de regarder leurs films. Même en coupant le son, on sait que ce sont des Américains. Les Orientaux aussi ont leur propre gestuelle, qui consiste parfois en une absence totale de geste. Ces gestuelles, qui sont propres à chaque civilisation, reposent sur les traditions.”

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Il est indéniable que le succès des grands acteurs de chez nous est lié à leur talent, mais aussi à leur capacité à accompagner un langage très riche de gestes des mains, d’expressions du visage et de postures corporelles d’une grande puissance.

“Prenons Vittorio Gassman, Paolo Villaggio, Ugo Tognazzi, Massimo Troisi : tous étaient reconnaissables à leur voix, mais aussi à leur gestuelle. Tout leur corps accompagnait leur discours, et c’était une qualité qui fascinait les spectateurs, relève Valeria Della Valle. Pour rester dans le présent, les avocats aussi, lorsqu’ils plaident, parlent en utilisant leur corps. Non pas parce que les mots leur manqueraient, non, ils maîtrisent parfaitement l’italien, mais ils estiment qu’en appuyant un peu leurs gestes, ils auront peut-être plus de prise sur leur auditoire.”

Le geste le plus connu de tous

En Italie, les gestes ont toujours occupé une grande place dans la communication. C’est le thème du célèbre livre du designer Bruno Munari, Supplemento al dizionario italiano [“Supplément au dictionnaire italien”, inédit en français]. Sur la couverture de l’ouvrage, le geste peut-être le plus célèbre du monde, universel : les cinq doigts de la main, pointés vers le haut, se rejoignent, tandis que le poignet oscille du haut vers le bas pour signifier : “Et alors ? Qu’est-ce qu’il se passe ?”

Si l’ouvrage, sorti en 1999, n’est jamais passé de mode, c’est que nombreux sont ceux qui pensent que la force du geste est tout aussi importante que celle de la parole. Et parfois même, plus immédiate.