Non, je n’attendais pas cette Coupe du monde. D’habitude, j’étudie les équipes plusieurs semaines à l’avance, j’évalue leurs chances, je plains les blessés qui ne peuvent pas participer au tournoi. Puis, évidemment, je fais des pronostics (même si je ne devine que très rarement le résultat). Bref, mon enthousiasme grandit de jour en jour. Et c’est vrai que, à ce moment-là, ma famille me perd pendant un mois, parce que même les rencontres de poule m’intéressent beaucoup. Je les regarde presque toutes, avec un enthousiasme digne de causes plus nobles.
Mais cette fois-ci, je ne savais pratiquement même pas quand le tournoi commençait. Ce n’est que le lundi avant le début de la compétition que je me suis rendu compte que, dès le jeudi, nous pourrions déjà nous réjouir des premiers buts de la vingt-troisième Coupe du monde de football si le Mexique parvenait à percer la défense sud-africaine, qui n’est pas des plus solides. Ma réticence tient à l’élargissement de 32 à 48 pays participants, à la mégalomanie de plus en plus flagrante et à tous ces défauts que l’édition actuelle met encore davantage en évidence. De mon point de vue, le journaliste Viktor Egri a résumé le plus justement, dans son article publié sur 24.hu, les raisons pour lesquelles on ne peut vraiment suivre cette “fête du football” de bon cœur.
“Terrassé par ma dépendance”
Peut-être parce que ce tournoi bouscule toutes les idées qui ont jamais compté, et n’offre d’évasion qu’aux accros qui ne jurent que par les dribbles et les buts. Bien sûr, le football s’est déjà mis au service de la politique. En 1978, c’était la junte argentine. En 2018, la Russie de Poutine. Même si, à l’époque, il n’était pas perçu par tout le monde comme le dictateur qui dirige aujourd’hui le pays. Aujourd’hui, c’est Trump que le football courtise. C’est lui qui remettra le trophée à l’équipe vainqueur et pourra célébrer sur le podium avec autant de mauvais goût que lors de la Coupe du monde des clubs, sous les yeux ébahis de la moitié de la planète. Et je n’ai pas encore parlé [Gianni] d’Infantino [le président de la Fifa]. Difficile d’imaginer personnage plus sinistre, (même si [Sepp] Blatter [son prédécesseur] s’enfonça dans le marécage de la corruption et contribua largement à porter ce titre), qui s’est mis dans les bonnes grâces de Trump en décembre dernier en lui décernant le tout nouveau prix de la paix de la Fifa, moment aussi répugnant que presque tout ce qui est lié au nom d’Infantino.
Tout le monde comprend désormais que la planète ne peut supporter une fête d’une telle ampleur. Certaines équipes parcourent 3 000 kilomètres en avion rien que pour la phase de poules. Une sombre parodie des objectifs de la neutralité carbone. Un peu comme quand, avant la fin du monde, on rassemble ses potes pour se soûler à fond. Afin de dissiper la dissonance cognitive qui me ronge, je lis entre deux matchs les pensées implacables de Slavoj Zizek, le philosophe le plus dangereux de l’Occident, qui ont un effet bien dégrisant : “Après que, pendant des siècles, toutes sortes de visionnaires ont rêvé de ce que les hommes pourraient accomplir ensemble, le seul objectif incontestablement ‘progressiste’ que l’humanité puisse poursuivre aujourd’hui, à la lumière des menaces écologiques et autres, est la simple survie.”
Et pourtant, me voilà, le regard cerné, terrassé par ma dépendance, trahissant mes principes, me réjouissant du magnifique triplé de Lionel Messi [contre l’Algérie] et des débuts victorieux de l’Autriche [contre la Jordanie], mon pays de cœur, que je soutiens en l’absence de la Hongrie et de la Roumanie. Le match commençait à 6 heures du matin. Mon épouse me racontait qu’on ne voyait pratiquement que des femmes dans le parc lors de la promenade habituelle des chiens. Les rares hommes sans autre solution restaient les yeux rivés sur leur téléphone et hurlaient de joie à chaque but, sous le regard perplexe des chiens.
“Je m’incline devant le génie de Mbappé”
Seul le foot peut provoquer cette psychose collective, dans le bon comme dans le mauvais sens. On ne pourrait s’en protéger que par un détachement total, ce dont je suis toutefois incapable. J’ai moi aussi besoin d’une forme de dépendance, puisque la cigarette, l’alcool, le café et autres drogues ne font pas l’affaire. Le livre, lui, est trop sophistiqué pour aller à ce point à l’encontre du bon sens. Je regarde donc la Coupe du monde, et j’ai honte d’être l’un des partisans de ce système indéniablement épuisant qui, brandissant une idée séduisante et noble pour impliquer le monde encore davantage dans la fête, la traduit aussitôt en langage du profit. Je sais pertinemment tout cela, mais je n’arrive pas à détourner les yeux de l’écran.
J’encourage les jeunes joueurs, le beau jeu, les gestes qui neutralisent tout discours. Je décris longuement à ma patiente épouse le football collectif marocain, je m’indigne de l’impuissance espagnole aux nombreuses passes [contre le Cap-Vert], je m’incline de nouveau devant le génie de Mbappé. Et je me réjouis de cette victoire dont tout le monde sort perdant. Mais n’est-ce pas là l’un des plus anciens traits de l’humanité ? Cette autodestruction festive ?
Oui, on peut inscrire cette Coupe du monde parmi les plus beaux buts contre son camp de notre histoire, dont ce sont surtout nos descendants qui ressentiront le poids. J’ai bon espoir qu’ils seront plus rigoureux que nous et ne se laisseront pas éblouir par une passe en profondeur qui bouleverse toute une défense, ni par le cirque sans effusion de sang de ces gladiateurs (ou dieux ?) des temps modernes. Ils joueront au football sur un terrain vague et liront ensuite des auteurs dangereux. Espérons que ce ne soit pas à la lueur d’une bougie…
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