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Sixième partie »IL FAUT SAUVER CARTHAGE » de Robert Lodimus

Robert Lodimus ______________________________ Il faut sauver Carthage _________________ Sixième partie ______________________ Haïti, comme la Carthage d’Hannibal ________________________________ « Pour les petits et les pauvres, la vie est un couloir de wagon où il faut s’aplatir pour laisse

13 mai 2026
Sixième partie  »IL FAUT SAUVER CARTHAGE » de Robert Lodimus 
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Sixième partie  »IL FAUT SAUVER CARTHAGE » de Robert Lodimus 

  • by Rezo Nodwes
  • 13 mai 2026
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Robert Lodimus

« Pour les petits et les pauvres, la vie est un couloir de wagon où il faut s’aplatir pour laisser passer les autres, et encore sourire, et même demander pardon. »

     Le jeudi 19 mars 2020, la panique s’installait au sein de la population haïtienne. Deux cas de coronavirus venaient d’être diagnostiqués par les autorités sanitaires. La situation paraissait se compliquer davantage pour des individus qui menaient une existence déjà précarisée. « La République d’Haïti, vraisemblablement, n’allait pas pouvoir faire face à un fléau de cette ampleur », pensions-nous? Sans être superstitieux, nous croisions les doigts – comme beaucoup de compatriotes, peut-être – pour que les îles antillaises soient écartées, même miraculeusement, du chemin de la catastrophe provoquée…  Malheureusement, le sort en avait décidé autrement. Un indigène et un étranger belge furent testés positifs. Le mal était donc fait. Désormais, les Haïtiens se comptaient aussi parmi les peuples de l’univers qui luttaient pour se protéger contre la pandémie mystérieuse et meurtrière. La nouvelle – même si l’on s’y attendait – avait causé de l’émoi jusque dans la diaspora. Les expatriés exprimaient des craintes justifiées par rapport à leurs proches parents restés sur place. La République d’Haïti, en matière de soins de santé, on le sait bien, se trouve totalement dans l’indigence. De ce fait, le danger que semblait représenter la COVID-19 pour la population, toutes les catégories sociales confondues, se dessinait de façon manifeste. L’avenir, dans cet endroit où se loge le diable des persécutions sociales et des privations économiques et financières, se révélait préoccupant et cafardeux. Et, croyez-le, il ne s’agissait pas du tout de fatalisme sépulcral. Les probabilités apocalyptiques scintillaient au-delà des espérances.  En cette période difficile pour la planète, l’urgence de la situation dépassait considérablement la capacité scientifique et les compétences politiques de l’État haïtien. Et encore, comment demander à des pères et mères de famille sans ressources matérielles, des misérables dont les maigres activités de travail ne  permettent d’amasser le moindre pécule, de rester confinés et isolés dans leur ajoupa? Avec quoi allaient-ils se nourrir eux-mêmes, sans omettre leurs progénitures? Ces gens vivent journellement de la rue. Et parfois même dans la rue. Les vendeurs –  qui se retranchent dans les espaces des marchés publics – refusaient d’obtempérer aux consignes de mise en quarantaine  du ministère de la Santé publique et de la Population. Le vendredi 20 mars 2020, les travailleuses et les travailleurs, surtout celles et ceux du secteur manufacturier, se sont retrouvés au chômage forcé. Cependant, en ce qui concerne l’évolution de la maladie, la République d’Haïti, jusqu’à présent, s’en est assez bien tirée. Il y eut, certes, des cas de létalité parmi les catégories sociales aisées et défavorisées. Mais pas sur une échelle catastrophique. 

     Nous avons suivi anxieusement l’évolution de la pandémie en Italie, en Espagne, aux États-Unis, en France et ailleurs. Les dirigeants de ces États étaient au four et au moulin, dansaient simultanément sur plusieurs pistes. Ils ne savaient à quel saint se vouer pour freiner la contagion. Les cadavres, dans certaines régions de l’Europe, constations-nous, n’avaient pas de sépulture. Ils furent jetés pêle-mêle, puis ensevelis dans des fosses communes. La tragédie du coronavirus rappelait la triste époque du tremblement de terre survenu à Port-au-Prince le 12 janvier 2010. Les camions à benne basculante déversaient les corps déchiquetés sous des pans de béton armé dans des excavations ouvertes et comblées à l’aide des pelles mécaniques, sans prendre le soin de relever l’identité des victimes. En Haïti, l’impossibilité de rendre hommage dignement aux morts est souvent perçue comme une « seconde mort », et surtout comme une « offense spirituelle ».

     En 2010, le traitement des cadavres des victimes du choléra a été aussi marqué par une standardisation brutale, dictée naturellement par l’urgence sanitaire. Pour limiter la propagation de la bactérie, de nombreux corps ont été jetés dans des tranchées funéraires, empêchant ainsi les familles de procéder aux obsèques traditionnelles qui durent habituellement plusieurs jours. Avant l’inhumation, les corps étaient lavés à l’eau de Javel, les orifices bouchés, et les dépouilles placées dans des sacs mortuaires pour prévenir toute contamination ultérieure. Dans les zones urbaines comme Port-au-Prince, les morgues privées refusaient souvent d’admettre les cadavres de victimes de l’épidémie par crainte de propagation, ce qui a forcé des inhumations immédiates et parfois sans identification. En ville aussi bien qu’en province, ces méthodes ont été perçues comme « profanatrices » et qualifiées de « sauvages » par la population, car elles privaient les survivants de la veillée funèbre et des rites religieux ou vaudou essentiels, associés au deuil en Haïti. 

     Selon l’épidémiologiste Renaud Piarroux, l’épidémie de choléra s’est déclarée dans le département du Centre et de l’Artibonite. La bactérie a été introduite par des casques bleus de l’ONU stationnés près de Mirebalais. Le fleuve Artibonite, utilisé par des centaines de milliers de personnes pour l’eau potable, la cuisine et la lessive, a servi de vecteur principal. En seulement dix semaines, le choléra s’était propagé aux dix départements du pays. Les premières analyses et les taux de mortalité les plus élevés au début de la crise ont été enregistrés dans le bas Artibonite. Des villes comme Saint-Marc ou les zones rurales environnantes ont été les premières lignes de front de la maladie. Contrairement à Port-au-Prince où la densité urbaine facilitait la transmission, les provinces ont souffert d’un isolement géographique et d’un manque criant de centres de traitement (CTC) au début de la crise. Le transport des malades vers les rares hôpitaux équipés était souvent impossible en raison de l’état des routes. Lors du retour de la maladie en octobre 2022, bien que les premiers cas aient été identifiés dans la région métropolitaine de Port-au-Prince (Cité Soleil), le risque de contagion s’est à nouveau rapidement étendu à toutes les parties du territoire national en raison des mouvements de population et de l’insécurité qui bloquait l’accès aux soins. 

     Les êtres humains ont dû finalement se rendre compte que la couleur de la peau, l’érudition, l’analphabétisme, les haciendas, les ajoupas, les vêtements et les châles en shahtoosh ou en soie de lotus, les vieilles nippes ou les guenilles, les colliers de perles classiques, d’émeraudes et de diamants intemporels, les colliers madiok,  que rien de tout cela – en un mot – ne soit arrivé à protéger les humains contre la voracité des maladies virales. Au temps du prophète Noé, dans les eaux du « Déluge » flottaient des corps inertes : toutes les origines confondues. Maîtres et valets partagèrent le même destin. La « Nature » applique ses « Lois » contre l’« absurdité ». « Que servirait-il à un individu de posséder tout l’univers, s’il venait à perdre son âme [1]. » Grâce à la COVID-19, l’esclave est devenu, ironiquement, tout à coup, l’égal du « colon » qui marquait tous les jours son dos avec le fouet de la cruauté. En Haïti, des vautours capitalistes avaient exprimé leurs préoccupations et leurs inquiétudes par rapport aux dangers qui les menaçaient. Ils semblaient même s’inquiéter du sort des couches sociales marginalisées. Cela nous rappelle le cynique Benito Mussolini [2], après sa chute écrasante. Alors qu’il cherchait à fuir la vindicte populaire, une journaliste était allée le rencontrer dans sa cachette, afin de recueillir ses impressions sur l’insurrection armée qui lui avait coûté sa suprématie sur Rome et sur le reste de l’Italie. La dame s’empressait d’ouvrir la porte devant le Duce, qui donnait accès à une pièce attenante, l’endroit où devait en principe se dérouler l’entretien. Elle avait dit gracieusement: « Après Vous, Majesté! » Mussolini répliquait tout de suite : « Madame, devant l’Éternel, il y a pas de différence entre les créatures humaines. Au Royaume de Dieu, il n’existe pas de hiérarchie… » Benito Mussolini, ne répétait-il pas toujours – à qui ne voulait même pas l’entendre – que Dieu n’existait pas au ciel! Car lui, l’enfant terrible de Predappio, s’était déjà fait « dieu » sur sa terre natale. Jeune, de retour d’exil, il était allé même à l’église que fréquentait sa mère pour ironiser publiquement les prosélytes. Essayer de détourner leur foi et leur croyance en leur divinité. Debout au milieu des fidèles, il s’était mis à hurler : « Dieu n’existe pas! » Et en quittant le lieu du culte, il avait ajouté : « Vous voyez que j’ai raison. Sinon, votre Dieu m’aurait foudroyé! » Ce jour-là, déchu, sans honneur et sans gloire, le Grand Chef, celui qui s’était allié à Hitler pour hégémoniser les sociétés planétaires, pour dominer sur la terre comme Alexandre Le Grand, Gengis Khan et tous les autres, l’autocrate criminel qui avait envoyé des millions d’Italiens à la mort dans une guerre sale et absurde aux côtés des Allemands cinglés et drogués, comprenait enfin que la puissance des « bouchers » comme lui ne se mesure pas à l’aune de l’éternité. 

     Face aux épreuves de la vie et au temps qui passe, les titres de noblesse et les richesses matérielles s’évaporent. Nous redevenons tous égaux dans le malheur. Cette leçon d’humilité doit nous rappeler que l’essentiel de l’existence humaine réside dans la solidarité mutuelle, le sodaliciocratisme, plutôt que dans la possession des biens périssables.

    Devant les menaces du coronavirus, les riches auraient payé cher pour échanger leur « phobie » contre la « sérénité » des itinérants, des clochards, des sans-abris… Quand on est déjà mort, on ne redoute plus la mort. Lorsque l’on ne possède absolument rien, sinon que son âme destinée au paradis ou à l’enfer, on n’a aucune crainte de perdre! Perdre quoi? Les pauvres se résignent et se préparent inconsciemment à toutes les éventualités. D’ailleurs, ils n’ont même pas les moyens de se tenir informés des nouvelles qui inquiètent les bourgeois et qui menacent leur fortune. Ils vivent dans des ajoupas sans aucune commodité, qui ne sont même pas branchés à l’électricité. Parcourent des kilomètres à pied pour aller chercher une cruche d’eau polluée, afin de ne pas mourir de soif. Ils ne peuvent pas se permettre de se laver les mains comme les individus qui habitent aux pays des Trump, Macron, Merkel, Trudeau… Ils n’ont jamais mangé à leur faim. Quand la presse des dominants répète que la planète va vivre des moments difficiles, extrêmement menaçants pour la santé des individus, ils n’y comprennent pas grand-chose. Ils n’ont jamais su l’état dans lequel se maintiennent leurs conditions de vie sanitaire. Ils n’ont jamais mis les pieds dans une pharmacie. Pas de réserve de nourriture sous leurs tentes. Ne sont-ils pas toujours condamnés à chercher dans la forêt des feuilles et des racines comestibles pour conserver leur souffle de vie? Coronavirus : quel danger de mort pour les misérables, qui n’existent déjà que dans la mort?

      Nous reprenons cette observation sensée de Gilbert Cesbron :

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