C’est l’histoire d’une femme de 35 ans qui, pendant trois ans, a présenté plus de dix épisodes allergiques sévères, survenant la nuit, une à trois heures après s’être mise au lit. Lors de ces épisodes d’anaphylaxie - la forme la plus sévère de réaction allergique -, des plaques d’urticaire apparaissent sur son corps, son visage gonfle (angiœdème facial), tandis qu’elle éprouve une gêne respiratoire et se plaint de douleurs abdominales. Certaines crises sont suffisamment sévères pour nécessiter une injection intramusculaire d’adrénaline en urgence.
Cette patiente japonaise présente un profil qui semble tout expliquer : un terrain de dermatite atopique et une sensibilisation aux acariens et aux phanères de lapin, sur fond d’exposition prolongée à de nombreux animaux de compagnie.
Les premières investigations ne permettent pas d’identifier d’aliment responsable. Un résultat biologique va alors orienter les médecins vers une autre piste. Le dosage sanguin des anticorps (immunoglobulines IgE) spécifiques d’Anisakis simplex, un parasite des poissons, s’avère particulièrement élevé (51,50 kU/L). La consommation de poissons de mer, insuffisamment cuits ou crus peut être à l’origine d’une anisakidose due à l’ingestion d’une larve de nématode de la famille des Anisakidae. Au Japon, où la consommation de poisson cru est très répandue, ce parasite est une cause fréquente d’anaphylaxie, responsable de 10 % à 20 % des réactions allergiques sévères chez l’adulte.
L’hypothèse diagnostique semble donc séduisante : il s’agit sans doute d’une allergie retardée à l’Anisakis, se déclenchant plusieurs heures après l’ingestion d’un plat contenant la larve de ce nématode. Pourtant, quelque chose ne colle pas. La patiente n’a pas consommé de poisson cru dans les sept jours précédant les épisodes. Surtout, les crises continuent de se produire alors qu’elle a banni depuis des mois toute consommation de produits de la mer de son alimentation.
L’interrogatoire plus poussé de la patiente va révéler un détail déterminant : toutes les crises d’anaphylaxie sont survenues dans l’heure suivant un rapport sexuel non protégé, et aucune ne s’est produite lorsqu’un préservatif a été utilisé. Cette corrélation apparaît bien plus solide que le lien avec l’Anisakis.
L’enquête médicale, qui s’était jusqu’à présent focalisée sur une allergie alimentaire, va alors s’orienter vers un tout autre diagnostic : une allergie au liquide séminal, une affection rare qui peut se manifester par une anaphylaxie.
Une entité allergique rare mais vraisemblablement sous-diagnostiquée
Cette affection correspond à une réaction allergique, médiée par des immunoglobulines IgE, dirigée contre des protéines présentes dans le liquide séminal. La première description de cette affection remonte à 1958 et est due à un gynécologue néerlandais, le Dr Specken. Depuis, environ 80 cas ont été rapportés dans la littérature mondiale, avec des présentations cliniques très variables. Des extrapolations statistiques évoquent jusqu’à 40 000 femmes potentiellement concernées aux États-Unis. Ces chiffres reposent sur des données déclarées par les patientes elles-mêmes et doivent donc être interprétés avec prudence.
Dans environ 30 % des cas, comme chez cette patiente, la réaction ne se limite pas à des symptômes génitaux locaux (irritation, brûlure) mais se manifeste sous une forme généralisée retardée, ce qui évoque d’emblée, tant pour les médecins que pour les patientes, une allergie alimentaire. Dans les autres cas, l’allergie se traduit par des symptômes localisés, sous forme de brûlures ou de prurit (démangeaisons) de la vulve ou du vagin.
Reste à confirmer cette hypothèse diagnostique. Un prélèvement de sperme fraîchement recueilli a été laissé à température ambiante pendant environ 30 minutes afin qu’il se liquéfie, puis a été dilué avec une solution saline et centrifugé. Cette manipulation permet de séparer le liquide séminal, qui constitue la phase liquide, du culot contenant les spermatozoïdes.
Des tests cutanés (prick-tests) ont ensuite été réalisés avec différentes préparations : sperme entier, liquide séminal seul et culot contenant les spermatozoïdes. Ils se sont tous révélés positifs.
Les médecins ont ensuite effectué un test d’activation des basophiles (BAT). Les basophiles sont des cellules immunitaires capables, lorsqu’elles sont activées, de participer aux réactions allergiques en libérant notamment des médiateurs de l’inflammation. Ce test mesure la proportion de basophiles qui s’activent, c’est-à-dire qui expriment à leur surface des marqueurs témoignant d’une dégranulation imminente, l’étape ultime qui libère l’histamine responsable des symptômes.
Il n’est évidemment pas question de confirmer le diagnostic en demandant à cette femme d’avoir un rapport sexuel non protégé. Un tel test de provocation serait éthiquement inacceptable chez une patiente ayant déjà présenté des réactions sévères. Le BAT constitue donc un moyen d’obtenir un argument fonctionnel supplémentaire sans exposer la patiente à un nouveau risque.
Chez cette patiente, le sperme entier et le liquide séminal provoquent une activation importante des basophiles. La réponse maximale atteint plus de 85 %.
Le diagnostic d’allergie généralisée au liquide séminal - ou forme systémique d’allergie au plasma séminal, selon la terminologie médicale - est retenu. La piste de l’Anisakis est définitivement écartée.
Ainsi, un taux d’IgE très élevé signale que le système immunitaire reconnaît un allergène connu, sans pour autant permettre d’affirmer que cette même substance est effectivement responsable des symptômes allergiques observés. Cette distinction est fondamentale en allergologie : la présence d’IgE spécifiques témoigne d’une sensibilisation, pas nécessairement d’une allergie cliniquement responsable des symptômes. Un résultat biologique, même impressionnant, doit être confronté à la relation temporelle entre l’exposition au liquide séminal et l’apparition des symptômes.
Selon les auteurs, allergologues et gynécologues de la faculté de médecine de Showa (Tokyo), ce cas clinique montre qu’un taux d’IgE élevé, à lui seul, ne doit pas imposer une éviction systématique, en l’occurrence l’interdiction totale de consommer du poisson, mais nécessite plutôt une évaluation personnalisée des risques. D’ailleurs, après réintroduction progressive du poisson cru (sous la forme de sashimi), sous surveillance médicale, la patiente n’a plus connu de réaction allergique pendant les trois années qui ont suivi. L’usage systématique du préservatif a, de son côté, fait disparaître les crises allergiques nocturnes.
La réintroduction du poisson dans l’alimentation ne signifie pas que toute personne sensibilisée à Anisakis peut consommer du poisson cru sans précaution. Elle montre simplement que, dans ce cas précis, le résultat sanguin ne reflétait pas la véritable cause des épisodes allergiques nocturnes.
Cette observation souligne également l’importance, chez cette patiente, d’avoir repris l’interrogatoire en l’élargissant à la sphère intime, une démarche que beaucoup de cliniciens hésitent à entreprendre systématiquement et que beaucoup de patientes n’osent pas aborder spontanément.
Procréation et allergie au liquide séminal
Concernant la procréation, l’allergie au liquide séminal ne représente pas une cause d’infertilité, l’obstacle à la conception étant habituellement secondaire à la difficulté à avoir des rapports non protégés. Restait une question particulièrement importante pour le couple japonais : comment avoir un enfant sans exposer, à chaque tentative, la femme au liquide séminal susceptible de déclencher une réaction allergique potentiellement grave ?
Une insémination intra-utérine avec des spermatozoïdes « lavés » pouvait être envisagée, mais des traces de plasma séminal peuvent persister malgré le lavage, avec un risque de réaction allergique qui dépend du degré de purification des spermatozoïdes. De plus, laprocédure doit parfois être répétée. Cette option a été écartée par ce couple.
Le couple a opté pour une fécondation in vitro (FIV), technique qui permet d’exposer l’ovocyte aux spermatozoïdes en dehors du corps de la patiente, puis de réimplanter l’embryon obtenu, ce qui évite tout contact direct entre la patiente et le liquide séminal de son partenaire.
Deux cycles de FIV ont suffi pour aboutir à une grossesse sans complication et à la naissance d’un enfant en bonne santé.
Selon les auteurs, qui ont rapporté cette observation en juillet 2026 dans le Journal of Allergy and Clinical Immunology Global, il s’agit du premier cas pleinement documenté d’une naissance vivante obtenue par fécondation in vitro chez une patiente souffrant d’une forme systémique d’allergie au liquide séminal, la FIV devenant ici à la fois une méthode de reproduction et une véritable stratégie de prévention contre une réaction allergique sévère.
Formes cliniques et pièges diagnostiques
Il importe de savoir que l’allergie au liquide séminal se présente sous plusieurs formes. On distingue des formes d’hypersensibilité localisées, se traduisant par des symptômes locorégionaux, notamment des vulvo-vaginites et des douleurs pelviennes, et des formes d’hypersensibilité généralisée (systémique), avec ou sans symptomatologie locale.
L’hypersensibilité localisée au liquide séminal est particulièrement difficile à diagnostiquer, compte tenu du caractère souvent aspécifique des symptômes, qui peuvent être confondus avec ceux d’autres affections gynécologiques, notamment les vulvo-vaginites infectieuses, irritatives, les anomalies anatomiques comme l’hypoplasie vaginale et les inflammations pelviennes.
Pour les formes systémiques, le diagnostic n’est pas toujours aisé, car l’allergie est souvent suspectée tardivement, notamment en raison de la variabilité des symptômes , qui peut faire penser à d’autres formes d’hypersensibilité plus fréquentes, à l’image de cette patiente japonaise qui a longtemps pensé qu’elle était allergique au poisson.
Les formes systémiques sont dues à des anticorps IgE dirigés contre l’antigène spécifique de la prostate, une protéine du liquide séminal. Les formes localisées, elles, ne s’expliquent pas uniquement par les IgE, d’autres mécanismes entrant en jeu.
Le cas rapporté par les auteurs japonais constitue le premier cas documenté d’une naissance vivante obtenue par FIV chez une patiente souffrant d’allergie systémique au liquide séminal, mais pas le premier, toutes formes confondues. En 2010 déjà, dans l’European Journal of Obstetrics & Gynecology and Reproductive Biology, une équipe londonienne avait rapporté le cas d’une femme de 29 ans souffrant, elle, d’une forme localisée de la maladie, et qui avait mené une grossesse à terme après FIV.
Au-delà de son caractère exceptionnel, l’observation des médecins japonais illustre un piège diagnostique bien plus banal qu’il n’y paraît : celui de s’ancrer sur un diagnostic dicté par un taux d’IgE anti-Anisakis très élevé, au risque de ne pas envisager d’autres pistes. Ici, c’est la constatation de l’absence totale de crise après des rapports sexuels avec préservatif qui s’est révélée décisive.
Ce cas clinique rappelle enfin qu’en présence d’une anaphylaxie récidivante et inexpliquée, le diagnostic repose sur l’anamnèse, autrement dit sur l’ensemble des informations recueillies - sans tabou - auprès de la personne, afin de reconstituer l’histoire de sa maladie. Une meilleure sensibilisation des médecins généralistes, gynécologues et allergologues à cette pathologie encore mal connue permettrait de raccourcir l’errance diagnostique qui, bien souvent, pèse sur la qualité de vie des patientes concernées.
Pour en savoir plus :
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Lavery WJ, Stevenson M, Bernstein JA. An Overview of Seminal Plasma Hypersensitivity and Approach to Treatment. J Allergy Clin Immunol Pract. 2020 Oct ;8(9) :2937-2942. doi : 10.1016/j.jaip.2020.04.067
Valentin V, Vannimenus C, Pelletier de Chambure D, Chenivess C. A seminal killer ou quand un animal de compagnie vous asphyxie. Rev Fr Allergol. 2020 Apr ;60(3) :168-169. doi : 10.1016/j.reval.2020.01.014
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