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Vietnam : « Le Parti a fait de l’enrichissement individuel son nouveau catéchisme » Entretien avec Benoît de Tréglodé

Près de quarante ans après le lancement du Doi Moi, le Vietnam est une nation de 105 millions d’habitants à la croissance parmi les plus fortes de la planète, que la France peine encore à penser autrement qu’à travers une image nostalgique. Le Parti unique a abandonné la lutte des classes

  • Près de quarante ans après le lancement du Doi Moi, le Vietnam est une nation de 105 millions d’habitants à la croissance parmi les plus fortes de la planète, que la France peine encore à penser autrement qu’à travers une image nostalgique.

  • Le Parti unique a abandonné la lutte des classes au profit de l’enrichissement individuel, s’assurant une légitimité qui s’appuie sur des logiques culturelles très anciennes.

  • Sous Tô Lâm, ancien général de police, la Sécurité publique a pris l’ascendant sur l’armée, tandis que Hanoï navigue pragmatiquement entre Pékin et Washington.

Entretien avec Benoît de Tréglodé, propos recueillis par Emmanuelle de La Serre

Benoît de Tréglodé est directeur du domaine Afrique-Asie-Moyen-Orient à l’IRSEM. Docteur en histoire et civilisation de l’Asie (EHESS, Paris), titulaire d’une Habilitation à diriger des recherches (HDR à l’INALCO en 2015), il est également chercheur au CASE (Centre Asie du Sud-Est, EHESS-CNRS) et a dirigé l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC) à Bangkok de 2008 à 2012.

Pourquoi le modèle du régime autoritaire au Vietnam, défendu par le dirigeant Tô Lâm, dispose-t-il d’une importante légitimité, par opposition à un modèle démocratique ?

Benoît de Tréglodé : Le Vietnam n’a jamais à proprement parler connu un modèle démocratique à l’occidentale. Cette référence n’existe donc pas dans le sens où nous l’entendons en Occident. Le terme de « démocratie populaire », tel qu’il a été véhiculé dans l’ancien monde socialiste, correspondait à une autre définition. Des sondages mettent en exergue le fait que le Vietnam est le pays au sein duquel la population est la moins apte à demander une ouverture politique démocratique. Tô Lâm, élu à l’issue du Quatorzième Congrès du Parti communiste, s’appuie dès lors sur l’opinion publique vietnamienne pour asseoir son pouvoir. Le pays fonctionne comme cela : il y a toujours eu un seul Parti pour diriger les affaires de l’État depuis la création de la République démocratique du Viêt Nam en 1945. C’est sur cette culture politique que Tô Lâm s’appuie. Son objectif est de défendre le Parti unique et sa mission de conduire le Vietnam à davantage de prospérité économique.

Comment expliquer le décalage entre la vision figée que la France conserve du Vietnam, et la réalité d’un pays profondément modernisé depuis près de quarante ans ?

Benoît de Tréglodé : L’image du Vietnam en France demeure encore assez nostalgique, passéiste, et tournée vers le siècle d’histoire partagée entre les deux pays. La France était la puissance occupante et coloniale du Vietnam, et cette donnée-là conserve une certaine importance. Même si l’idée est ancienne, elle se manifeste dans toutes les paroles : quand on traite du Vietnam, on cite toujours les ouvrages de Marguerite Duras, tel L’Amant, ou bien le film Indochine, qui a pourtant plus de trente ans. Ces images, difficiles à effacer, conduisent aujourd’hui une nouvelle génération à visiter en masse le pays, pensant qu’on y retrouve un parfum de France : il reste à travers l’architecture, la dégustation de bánh mì… Beaucoup de Français continuent à chercher ce qui découle de l’influence française sur le Vietnam.

La date qui permet de mieux saisir le Vietnam actuel serait le lancement du « Doi Moi », il y a de cela quarante ans.

Le pays a pourtant entièrement changé, depuis le départ de la France en 1954. Aujourd’hui, la date qui permet de mieux saisir le Vietnam actuel serait le lancement de l’ouverture économique du pays à travers le « Doi Moi » il y a de cela quarante ans, en 1986. C’est à partir de ce moment-là que le pays évolue drastiquement. De ce point de vue, on note un certain décrochage de la France qui n’a pas su penser ce nouveau Vietnam. C’est aussi là l’objet de l’ouvrage : présenter un pays sous ses jours contemporains et nous faire prendre conscience que nous sommes face à une nation de plus de 105 millions d’habitants, avec l’un des taux de croissance les plus élevés de la planète, dont la classe moyenne est aujourd’hui importante, très moderne et très tournée vers l’étranger. En parallèle, les parts de marché françaises disparaissent progressivement, et l’influence politico-diplomatique de la France est assez faible.

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Le pluralisme religieux du Vietnam est-il un frein à l’unité nationale ou un défi pour le régime autoritaire de Tô Lâm ?

Benoît de Tréglodé : L’histoire contemporaine du Vietnam est très liée à celle du Parti communiste vietnamien, qui a libéré le pays et demeure aujourd’hui encore au pouvoir. Historiquement, le Vietnam est une république populaire socialiste/communiste, dans laquelle les religions n’ont longtemps pas eu leur place. Mais lorsqu’a lieu l’ouverture du pays en 1986, celle-ci n’est pas qu’économique, à travers l’adoption du Doi Moi, mais aussi religieuse. Le Parti communiste fait le choix de « desserrer la vis » en permettant aux gens de vivre plus naturellement leur religion.

Le Vietnam n’est pas religieux, au sens où la religion n’organise pas la vie quotidienne, ni ne correspond à une doctrine idéologique. Il y a au sein du pays beaucoup de flexibilité et de malléabilité du rapport aux idées et aux croyances. Culturellement, le Vietnam est majoritairement bouddhiste, mais il existe une minorité chrétienne abondante, quelques musulmans, des protestants… Toutefois, la religion ne définit pas la nation vietnamienne. Il est ainsi plus juste de parler de religiosité culturelle que de religion. Le bouddhisme est partout, mais cette religion est culturelle ; elle organise d’abord les liens entre les générations, entre les parents et les enfants, entre les vivants et les morts… Elle gère les relations sociales.

Par ailleurs, les minorités ethniques s’appuient le plus souvent sur d’autres types de religions, mais cela ne fragilise en rien l’idée de cohésion nationale, ni ne participe à l’idée de construction nationale : le religieux n’est pas là pour construire la nation au Vietnam. Lorsqu’au début des années 1990, le gouvernement autorise la reprise des cultes villageois, on assiste à un renouveau religieux qui permet au peuple de se retrouver autour de cultures traditionnelles, qui en rien n’entrent en compétition avec le champ politique vietnamien.

Face aux intellectuels, le Parti oscille entre valorisation et méfiance, selon leur appartenance. Entre les dissidents chevronnés, la génération du Doi Moi et les jeunes cyberactivistes anonymes, laquelle de ces voix critiques mobilise le plus le régime et fédère le plus largement ?

Benoît de Tréglodé : Le régime vietnamien est obsédé par l’idée de son devenir du matin au soir. Ainsi la réponse aux voix critiques du gouvernement vietnamien s’apparente à celle du gouvernement chinois : l’essentiel est le contrôle social. Sa loi sur la cybersécurité de 2019 est intégralement copiée sur le modèle de la loi chinoise, et permet de répondre à ce troisième groupe de dissidents — les plus jeunes, cyberactivistes et blogueurs s’exprimant sous pseudonyme. C’est cette opposition, la cyberdissidence, que le gouvernement craint le plus : elle est plus virulente, plus jeune, plus active…

Mais le Vietnam dispose d’outils de contrôle social d’une efficacité redoutable, qui permettent d’identifier et d’arrêter rapidement les contrevenants. Si bien que ce troisième groupe de dissidents s’est rapidement expatrié en Europe, dans les pays asiatiques ou aux États-Unis. Cette communauté s’exprime le plus souvent en anglais, sous pseudonyme. Des cyberdissidents parfois trop actifs sont recherchés à l’étranger par les autorités vietnamiennes, et rapatriés dans le pays. C’est un gage d’autorité que de contrôler l’ouverture de sa société et sa stabilité.

La tradition veut que la population ne s’occupe pas du politique, tant que celle-ci peut s’enrichir et manger à sa faim.

Il faut dire, pour aller dans le sens du régime, que les voix critiques sont minoritaires. Souvent, la population vietnamienne considère que la dissidence équivaut à « cracher dans la soupe » : le pays est économiquement stable, la pauvreté de la population a fortement diminué, le contrôle sur la population est assez faible tant que cette dernière ne se focalise pas sur la politique… À ce titre, les Vietnamiens considèrent que les voix qui s’élèvent pour s’opposer au régime sont nécessairement manipulées par l’étranger.

Si l’enrichissement individuel prime au Vietnam sur les libertés individuelles, est-ce par héritage du confucianisme qui considère la richesse matérielle comme un moyen d’accomplir des actions vertueuses ?

Benoît de Tréglodé : Dans la société confucéenne, l’éducation et l’enrichissement sont des piliers de la vertu. La courte décennie d’économie collectivisée dans les années 1980, qui a fondamentalement appauvri la société vietnamienne, a été très mal vécue par la majorité des Vietnamiens : cela les empêchait de capitaliser sur l’enrichissement et sur la protection de leur famille, et sur la formation intellectuelle de leurs enfants, allant de facto totalement à l’encontre de la culture vietnamienne. Dès lors, le régime fait le choix de déculpabiliser la population et autorise, avec l’ouverture économique du pays, les membres du Parti communiste vietnamien à entreprendre des activités commerciales.

Aujourd’hui, le secteur privé constitue le pilier de développement de la société vietnamienne. Le Parti communiste en a fait son nouveau catéchisme. La notion de lutte des classes a été abandonnée, jugée inadaptée au schéma culturel du Vietnam. L’enrichissement individuel est dès lors légitime, perçu comme une source de bonheur pour la famille. En optant pour cette perception, le Parti s’assure une légitimité sans faille et se prémunit d’éventuelles contestations, capitalisant sur des logiques culturelles très anciennes. Se présentant comme le moteur d’enrichissement de la société, mais aussi comme le libérateur du pays vis-à-vis des ingérences occidentales, le Parti s’assure ainsi de la pérennité de son pouvoir sur le long terme.

Tô Lâm, qui vient d’être prolongé en tant que secrétaire général du Parti, a une mission importante qui légitime l’ampleur de ses actes. En 2030, il fêtera les cent ans du Parti communiste vietnamien, revendiqué comme ayant conduit le pays à la prospérité, l’indépendance, et la reconnaissance sur la scène internationale. Il est ainsi hors de question d’avoir une récession économique. Si bien que la question du communisme au Vietnam ne constitue plus du tout un enjeu. L’objectif du gouvernement est que la nouvelle génération, la Gen Z, soit satisfaite de ce mode opératoire de gestion du pays.

L’armée jouit historiquement d’une grande légitimité populaire. La concurrence institutionnelle croissante avec le ministère de la Sécurité publique (MSP), couplée à l’émergence de la corruption au sein de l’appareil militaire, génère-t-elle une perte de confiance du peuple dans l’institution ?

Benoît de Tréglodé : Le Vietnam a connu de nombreuses guerres au cours du XXe siècle, et les a remportées contre des ennemis a priori bien plus puissants : la France, les États-Unis et la Chine. Pour le pays, sortir vainqueur de conflits majeurs contre des puissances aussi importantes est une marque de grandeur. Cette notion a été grandement valorisée par l’appareil de propagande du Parti depuis la fin de la guerre en 1975, en mettant l’accent sur l’armée en tant que libératrice du pays. Par ailleurs, l’armée possède une grande proximité avec le peuple ; les conscrits et militaires proviennent eux-mêmes de la population civile, et sont en outre très appréciés car l’armée doit parfois répondre à des missions humanitaires, ce qui renforce son capital-sympathie.

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Enfin, certains conflits permettent d’instrumentaliser le rôle de l’armée dans la société : ce sont des conflits latents, notamment en mer de Chine méridionale. Le gouvernement met ici en avant les jeunes militaires comme étant des protecteurs de la nation. L’armée a donc une très bonne image au sein de la population vietnamienne. Néanmoins, comme dans tout pays autoritaire, l’armée est très idéologisée, du moins en ce qui concerne les officiers généraux. Pour atteindre des grades élevés au sein du corps militaire, il faut nécessairement être un membre important du Parti. Plus on s’élève dans la hiérarchie militaire, plus on se rapproche du politique. Naturellement, il y a donc eu une proximité entre les officiers généraux de l’Armée populaire du Vietnam et les dirigeants du Parti communiste vietnamien.

Lorsque le pays a commencé à s’ouvrir, les affaires se sont développées et la corruption s’est progressivement généralisée dans tout le pays ; beaucoup ont profité de cette nouvelle donne. Ce système a généré une vague de jalousie. Dès lors, on assiste depuis une dizaine d’années à l’émergence d’une concurrence, certes traditionnelle, mais s’étant renforcée ces derniers temps entre la police et l’armée. Les raisons sont à la fois politiques et économiques. Or, depuis la montée en puissance de Tô Lâm, ancien général de police ayant effectué sa carrière au sein du ministère de la Sécurité publique (MSP), ce dernier a imposé autour de lui ses propres hommes, ce qui a renforcé les rivalités dans les années 2000-2010 entre les militaires et les policiers. Aujourd’hui, les militaires ont grandement perdu la main, tandis que les policiers autour de Tô Lâm détiennent la majeure partie du pouvoir. L’armée n’a donc pas totalement baissé en influence, mais sa rivalité avec la police s’est effectuée au profit de la Sécurité publique.

Aujourd’hui, pour Hanoï, l’ouverture économique repose, selon vos termes, sur un « réancrage pragmatique dans les circuits économiques asiatiques ». Comment le Vietnam navigue-t-il entre sa profonde intégration économique à l’Asie et la nécessité de se prémunir des ambitions territoriales chinoises ?

Benoît de Tréglodé : Il existe une dynamique de croissance économique incommensurable en Asie. Il y a quelques années, Taïwan, la Corée, le Japon et la Chine ont considérablement gagné en croissance économique, gagnant ainsi le surnom de « dragons ». Aujourd’hui, cette croissance concerne davantage l’ensemble des pays d’Asie du Sud-Est. Les onze pays de cette zone, couplés à l’Inde — désormais première puissance démographique mondiale — représentent la deuxième puissance économique mondiale. Peut-être pour des raisons d’occidentalocentrisme, on a toujours minimisé l’importance fondamentale de la croissance dans ces pays depuis trente ans ; les résultats sont pourtant sans équivoque. Dès lors, les pays asiatiques s’étant enrichis dix à quinze ans plus tôt ont fait le choix d’investir massivement au Vietnam pour accompagner la croissance et l’ouverture de ce pays, au détriment d’autres nations.

Entre 1994 et 1995, le Vietnam sort tout juste de la chape du Comecon, l’organisation d’aide économique dissoute avec la fin de l’URSS. En ouvrant son marché, le pays permet l’arrivée de nouveaux capitaux. La concurrence s’est imposée naturellement, permettant aux Vietnamiens d’entreprendre et de « faire des affaires » très facilement à l’étranger, notamment avec les pays asiatiques (Chine, Corée, Japon, Indonésie, Singapour…).

La Chine et les États-Unis, entre lesquels le Vietnam ne peut choisir, demeurent les deux partenaires économiques les plus importants du pays.

D’autant que l’offre technologique du Vietnam se diversifie et s’enrichit, ce qui explique comment la concurrence a pu naturellement s’imposer. Le pays a su comprendre ce phénomène sans être contraint à faire un choix. Au Nord, son voisin chinois ne constitue pas son seul partenaire économique, car Hanoï veut éviter une dépendance trop importante vis-à-vis de la Chine. Le Vietnam a conservé un partenariat avec les pays occidentaux, bien qu’il se soit progressivement affaibli. En Asie, le Vietnam se tourne notamment du côté de Singapour et de la Corée du Sud. Mais le pays commerce en outre avec les États-Unis, qui constituent un gigantesque marché d’exportations pour son économie.

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Aujourd’hui, la Chine et les États-Unis, entre lesquels le Vietnam ne peut choisir, demeurent les deux partenaires économiques les plus importants du pays. Pour la France, il a donc été particulièrement difficile de maintenir sur le long terme son économie de marché sur place, d’autant que l’offre proposée par les industriels français correspondait certainement moins aux besoins des Vietnamiens, lorsque la concurrence asiatique était plus compétitive. Les Vietnamiens sont très pragmatiques : le pays est devenu communiste car il a pris conscience que cela lui permettrait de s’émanciper du colonialisme. L’ultralibéralisme actuel du Vietnam répond de la même manière à un besoin d’enrichir son peuple, sa société et une partie des élites dirigeantes.

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