Vingt ans après sa mort, Cheikha Rimitti reste inoxydable
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Il y a 20 ans, le 15 mai 2006 s'éteignait à Paris la reine du raï, Cheikha Rimitti. Elle avait 83 ans. Au cours de sa carrière débutée dans les cafés et les bars d'Algérie, elle a composé deux cent chansons qui ont constitué le fond patrimonial du raï. Une musique qui a explosé dans les années 90.
Féministe, femme libre et chanteuse hors pair, Cheikha Rimitti fut un symbole de liberté. Imaginez l'Algérie des années cinquante. Un pays soumis, conservateur et profondément rural. Imaginez ensuite une jeune femme qui, d'Alger à Oran, de bars en cafés, chantait l'amour, le désir, les hommes, l'alcool et les cigarettes. Vous aurez alors une idée du degré d'audace qu'il fallait à celle qui s'appelait à l'état-civil Saadia Bedief.
Née en 1923, elle a gagné le surnom de Rimitti déformation de « remettez », sous-entendu une tournée de boisson dans les bars où elle se produisait. Cheikha Rimitti était une femme de la nuit, de l'alcool, de l'amour. De la vie en quelque sorte...
Cheikha Rimitti a appris le chant et la musique avec Cheick Mohamed Ould Ennems. Un musicien qu'elle a rencontré dans une troupe d'artistes nomades qu'elle a rejointe dans les années 40 et avec laquelle elle a fui une vie de misère. La flûte gasba et le tambour gallal utilisés dans la musique berbère structurent ses premières compositions. Car l'orpheline analphabète qui n'est jamais allée à l'école, n'a pas eu besoin d'autre chose que son imagination, son talent et sa poésie pour composer en un demi-siècle plus de deux cents chansons.
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Des chansons, comme son premier tube, « Charrag Gatta » où évoque l'amour charnel, la force du désir et s'en prend au tabou de la virginité, ce qui lui sera amèrement reproché par les puritains. A l'époque, nous sommes dans les années 50, les Cheikh, les musiciens, sont respectés, mais les cheikhas sont considérées comme des femmes de petite vertu, pour ne pas dire plus. Et Cheikha Rimitti ne fait rien pour arranger sa réputation. Elle moque les conservateurs et leur obsession de la virginité et surtout elle donne libre cours à sa sensualité. Ses textes parlent de corps, de désir, d'amour irrépressible, de cette envie de faire grincer le lit avec un homme. Elle parle aussi de son goût pour l'alcool. « Les gens adorent Dieu, moi j'adore la bière » chantait-elle.
Cette femme à la sensualité affirmée, au parler populaire et à la gouaille rocailleuse déplait aussi aux leaders politiques. Surtout après l'indépendance, quand l'époque devient rigoriste, quand les mots d'ordres sont à l'arabisation, politique qui marginalise la culture berbère d'où elle est issue. Cheikha Rimitti est mise à l'index, ses chansons ne passent plus à la radio nationale, mais elle continue sa vie de bohème. Après un pèlerinage à la Mecque, elle arrête le tabac et l'alcool, tout en continuant à en chanter les plaisirs. En 1978, elle s'installe à Paris dans le quartier de la Goutte d'Or.
Pendant ces années, à Alger, les cheb et les cheba, autrement dit les jeunes popularisent le raï en Algérie puis en Europe. Cheb Khaled, Cheb Sahraoui, Cheba Fadela, tous s'appuient en partie sur le corpus artistique de Cheikha Rimitti. Au début, elle leur en a voulu, s'estimant pillée, puis avec l'âge elle a accepté sa position de mère du raï, la racine comme elle disait. Rachid Taha compose une chanson à son nom. Et Cheb Khaled reprend l'un de ses succès « la Camel ».
Cheikha Rimitti s'est éteinte le 15 mai 2006 à 83 ans. Deux jours après avoir partagé la scène du Zénith parisien avec Cheb Khaled.
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