Ce jour-là, le vrombissement du drone israélien était incessant, et, chaque fois qu’Ahmad Turmus levait la tête, il semblait tournoyer au-dessus de lui, tel un oiseau de proie à la patience imperturbable.
Alors quand son téléphone a sonné, un lundi après-midi de février, lors d’une visite chez des proches, Ahmad Turmus n’a pas été surpris d’apprendre que son interlocuteur à l’accent arabe était un officier militaire israélien.
La question, en revanche, l’a abasourdi. “Ahmad, voulez-vous mourir avec ceux qui vous entourent ou seul ?” Selon les membres de sa famille interrogés, il n’a répondu qu’un seul mot avant de raccrocher : “Seul.”
Le ciblage de cet homme prouve encore une fois que l’armée israélienne excelle dans la guerre du renseignement face à laquelle le Hezbollah semble démuni.
Accès à tous les mouvements en temps réel
Depuis la spectaculaire attaque aux bipeurs en septembre 2024 – lorsque Israël a déclenché à distance des explosifs dissimulés dans les bipeurs de membres du Hezbollah –, des soldats, du personnel de soutien, des commandants de terrain, des chefs de faction et même un secrétaire général respecté [Hassan Nasrallah, charismatique chef du Hezbollah assassiné en 2024] ont été abattus par un système de ciblage piloté par intelligence artificielle (IA).
Ce système, qui recoupe les données des téléphones, des caméras de sécurité et de circulation, des signaux wifi, des drones, des bases de données gouvernementales mais aussi celles des réseaux sociaux, a doté Israël d’une capacité presque omnisciente à traquer tous les mouvements des cadres du Hezbollah.
Ahmad Turmus, 62 ans, était agent de liaison entre le Hezbollah et les habitants de Talloussah, petit village situé à moins de 5 kilomètres de la frontière israélienne.
Sa famille le décrit comme un ancien combattant du groupe paramilitaire islamiste qui, avec l’âge, avait endossé un rôle administratif. De son côté, Israël affirme qu’il travaillait sur “des questions militaires et financières […] afin de reconstituer l’infrastructure terroriste du Hezbollah”.
Selon un spécialiste de l’IA, qui travaillait pour des entreprises de défense jusqu’à ce qu’il ne s’inquiète de l’utilisation de tels systèmes à Gaza, les caméras installées sur les drones ont probablement filmé et enregistré son visage, la marque et la plaque d’immatriculation de sa voiture ainsi que son domicile.
Les drones ont pu employer des simulateurs d’émetteurs-récepteurs – connus sous le nom de stingrays [ou intercepteurs d’IMSI] – afin d’imiter des antennes-relais et de provoquer une connexion du téléphone, permettant un accès non seulement aux données de Turmus, mais aussi à tous ses mouvements en temps réel. Même en changeant de carte SIM, Ahmad Turmus aurait été suivi, assure l’expert en IA, qui a requis l’anonymat.
“C’est un immense aspirateur de données : métadonnées du téléphone, localisation, remplacement de carte SIM, utilisation des applications, interactions sur les réseaux sociaux, parfois même données bancaires ou reconnaissance faciale. Une grande quantité de données est recueillie via des sites commerciaux, des réseaux mobiles, des services de renseignements alliés ou des espions sur le terrain”, énumère le spécialiste IA.
Des entreprises impliquées dans le processus
Une fois toutes les données récupérées, des logiciels comme Maven, de [l’entreprise spécialisée dans les technologies de surveillance] Palantir, les harmonisent, les classent et les hiérarchisent, puis les relient à des identités associées à des appareils ou à des comptes. Palantir s’est exprimé ouvertement au sujet de son travail avec l’armée israélienne.
L’IA est donc capable de reconstituer la chronologie des activités d’un individu et de cartographier son réseau de relations.
Là aussi, Ahmad Turmus aurait pu être repéré : l’un de ses fils était un combattant du Hezbollah, tué au début de l’année 2024, et un autre a été blessé dans les explosions de bipeurs.
Le suivi de Turmus a été facilité par l’infiltration profonde et multiforme des renseignements israéliens au Liban, selon le général à la retraite Mounir Shehadeh, ancien coordinateur du gouvernement libanais auprès de la mission des Nations unies de maintien de la paix au Liban.
Depuis vingt ans, les Israéliens ont accès à la majeure partie de l’infrastructure de données du pays, comme les informations sur les utilisateurs de mobiles ou les enregistrements de véhicules. Ils ont également piraté le réseau terrestre et le système de transmission du Hezbollah, affirme-t-il. “Ces éléments ont permis à Israël d’élaborer une liste de cibles précises qui comprend à la fois des commandants de terrains et des personnalités dirigeantes”, résume Mounir Shehadeh.
Des logiciels non sans marge d’erreur
C’est à cette étape que l’IA entre en scène. En disséquant rapidement des téraoctets de données, elle analyse les comportements des individus, puis les compare aux mouvements d’une personne considérée comme une menace ou qui a été repérée sur des zones signalées. Elle détecte également les déviations des trajectoires habituelles. Et toutes ces informations servent à créer ce qu’on appelle un “profil de menace”.
Selon un colonel israélien, il en résulte un système capable de dénicher des cibles très rapidement.
“Le système exécute en l’espace de quelques secondes ce qui, par le passé, aurait nécessité des centaines d’enquêteurs et plusieurs semaines de travail”, explique le directeur du Centre d’intelligence artificielle de l’armée israélienne, identifié sous le seul nom de “colonel Yoav”.
Le spécialiste de l’IA soulève néanmoins un point d’inquiétude : le fait que ces systèmes utilisent uniquement les données, et non pas la logique, pour déterminer la dangerosité d’une personne. Et si l’information est erronée, ils continuent de répéter les mêmes erreurs, mais “plus vite et avec plus de confiance”.
Ces logiciels posent un autre problème puisqu’ils évaluent la probabilité qu’un individu soit un combattant en s’appuyant uniquement sur le suivi d’activités quotidiennes et anodines, ce qui conduit à de potentiels faux positifs, souligne Vasja Badalic, professeur à l’Institut de criminologie de Slovénie.
“Les proches, ou les personnes chargées de la propagande ou des finances, ne sont pas des combattants mais la machine les catégorise comme tels parce qu’ils ont les mêmes modes de communication”, poursuit Vasja Badalic.
“Nous ne pouvons rien faire contre ça”
Malgré l’ascendant israélien au Liban, certains signes montrent que le Hezbollah s’adapte à la surveillance de l’IA israélienne.
Depuis le début du conflit, la milice chiite a renoué avec ses méthodes de guérilla en réduisant la taille de ses unités et en décentralisant sa structure. Elle a également adopté des moyens de communication plus sécurisés, bien que moins pratiques, selon le général à la retraite Mounir Shehadeh.
L’élément qui a poussé l’algorithme à déplacer Ahmad Turmus de la liste de surveillance à celle des cibles à abattre n’a pas été clairement déterminé.
Le 15 février, la veille de son assassinat, il a éteint son téléphone et l’a laissé chez lui, en vue de participer à une réunion municipale dans un village voisin, le lendemain. L’appel des Israéliens est intervenu peu de temps après qu’il est rentré chez lui, à Talloussah, et qu’il a rallumé son téléphone.
Des membres de sa famille ont raconté que, lorsqu’il a raccroché, son visage avait blêmi. Il leur a dit que les Israéliens étaient après lui et leur a demandé de quitter la maison pour le laisser mourir seul. Sa famille l’a supplié d’essayer de s’échapper, de se déguiser pour pouvoir partir.
Mais Ahmad Turmus a refusé. Il s’est dirigé vers la porte. “Ils connaissent mon visage. Nous ne pouvons rien faire contre ça”, a-t-il dit. Sa femme rentrait au moment où il partait, mais il ne lui a rien dit, racontent ses proches, pour ne pas qu’elle tente de le retenir.
Il est monté dans sa voiture, a démarré le moteur puis s’est éloigné. Moins de trente secondes plus tard, deux missiles se sont abattus sur sa voiture.
Je suis bien contente d’avoir pu accoucher en France plutôt qu’en Suède
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