La Japonaise Yayoi Kusama, artiste avant-gardiste connue comme la « reine des pois », est morte à l’âge de 97 ans, a fait savoir, jeudi 27 août, un communiqué de sa société. « C’est avec une profonde tristesse que nous annonçons le décès de Yayoi Kusama dans un hôpital de Tokyo le 14 août 2026, à l’âge de 97 ans », peut-on lire dans le document.
Célèbre pour sa folle obsession des pois, Yayoi Kusama était l’une des matriarches de l’art contemporain douée d’une formidable puissance créatrice avant-gardiste. Elle s’est imposée comme une des artistes les plus cotées au XXIe siècle.
Sculptures, peintures, performances, films, romans et poésies : l’artiste, considérée comme précurseur d’Andy Warhol et de Keith Haring, a créé une œuvre entêtante, marquée en peinture par la répétition de motifs, notamment du filet et du point, dont « elle rêvait de recouvrir la planète ».
Dotée d’une capacité de concentration exceptionnelle, celle qui ne souriait jamais a produit jusqu’au bout à un rythme époustouflant, dans un atelier situé près d’un hôpital psychiatrique.
Née en 1929 à Matsumoto, ville montagneuse située non loin de Nagano, dans une famille de riches marchands de graines, Yayoi Kusama est d’abord une incomprise. Dès sa jeunesse, elle est sujette à des hallucinations mais personne ne la croit : les plantes lui parlent, les fleurs des nappes s’envolent et tapissent sa maison.
Ses parents ne comprennent pas plus son besoin de peindre. « Ma mère me donnait des fessées tous les jours parce qu’elle ne le supportait pas. » Après la guerre, elle parvient toutefois à intégrer l’école d’art de Kyoto.
Elle accuse Andy Warhol
C’est la peintre américaine Georgia O’Keeffe – avec qui elle entretient une correspondance – qui la convainc de s’installer à New York. « Ma mère m’a donné de l’argent et m’a demandé de ne jamais remettre les pieds à la maison », confie-t-elle dans son autobiographie (Personnal History of Polka Dots). Elle y reste de 1957 à 1973. L’Américaine l’introduit dans le milieu artistique new-yorkais dominé par des hommes blancs où elle va faire exception. Elle lui achète des tableaux lorsque la Japonaise, sans le sou, est exténuée.
A cette époque, « De Kooning, Pollock et l’“action painting” faisaient fureur : je voulais faire quelque chose de totalement différent », explique, cinquante ans plus tard, la fluette femme dotée d’une perruque à frange orange et d’un cafetan à pois.
Elle a l’idée de ramasser des meubles dans la rue et les tapisse de phallus en tissu ; elle invente – avant Louise Bourgeois – des sculptures molles qu’elle ordonne à même le sol. Elle accumule des objets, comme ses dollars alignés sur une toile qui intrigue Andy Warhol, pas encore versé dans la sérigraphie. Yayoi Kusama l’accuse sans détour d’avoir plagié ses concepts de répétition et d’accumulation.
Elle devient une des figures centrales de l’avant-garde new-yorkaise. Mais ses hallucinations ne lui laissent aucun répit. Elle peint avec frénésie : pour mettre un terme à son angoisse, elle doit « tout recouvrir de pois ». Elle va jusqu’à enduire son corps de points selon une démarche qu’elle qualifie d’auto-oblitération, dans un film-manifeste en 1967. « Ma vie est un pois perdu parmi des milliers d’autres pois », confesse-t-elle, soucieuse de reproduire l’infini par la répétition de son motif.
Hôpital psychiatrique
En 1966, elle monte des performances, jusque-là cantonnées aux galeries, dans la rue. Nue, drapée dans ses longs cheveux noirs, elle décore de pois ses acolytes devant Wall Street, organise à Central Park des « love happenings » orgiaques contre la guerre du Vietnam. Elle va jusqu’à proposer symboliquement son corps à Richard Nixon, dans une lettre-performance destinée à convaincre le futur président américain de mettre fin à la guerre.
Ces seize années d’excès psychédéliques l’épuisent. Elle rentre à Tokyo en proie à une profonde dépression. Sur sa demande, elle est internée dans un hôpital psychiatrique.
Yayoi Kusama réapparaît dans les années 1990 : ses phallus deviennent d’immenses tentacules à pois, des loupiotes multicolores remplacent les pois de ses chambres à miroirs. Ses installations de pois géants sont exposées dans le monde entier, ses fleurs carnivores et ses citrouilles mouchetées sont déclinées en objets.
Elle signe une collection avec Louis Vuitton en 2012 et devient une marque. Des enchères en 2014 la consacrent comme l’artiste féminine la mieux cotée avec White Net No.28 une toile monochrome de 1960, qui atteint 7,1 millions de dollars.
« Quand je serai vieille et mourante dans 200 ou 500 ans, espérait-elle en 2016 de sa voix monocorde, j’aimerais continuer à dessiner et quand je me réincarnerai, j’aimerais encore renaître artiste. »