Sujet d’épouvante et de répulsion viscérale, le cannibalisme est-il un mythe ? En 1979, l’anthropologue William Arens (université Stony Brook, New York) se fait un nom en affirmant qu’il n’a jamais été pratiqué de façon « culturelle », pour des raisons guerrières ou rituelles, mais uniquement dans des contextes de survie, liés à des famines ou à des accidents – hors cas pathologiques de criminels mangeurs d’hommes. Dans The Man-Eating Myth (Oxford University Press, 1981), Arens estime que les récits des explorateurs occidentaux et, à leur suite, des anthropologues et des archéologues, sont sujets à caution.
Selon Arens, l’un des tabous les plus puissants qui se puisse imaginer n’aurait donc jamais été transgressé que par nécessité. Cet épouvantail aurait été brandi pour dénigrer l’autre, le barbare, le primitif, pour justifier l’entreprise coloniale. Bref, le sauvage était bel et bien bon, mais pas au sens culinaire : hardie mais fragile, sa thèse a conduit les anthropologues à revisiter leurs classiques avec un œil plus circonspect.
Sur le fond, la réalité crue demeure : notre espèce a bien pratiqué l’anthropophagie, parfois à grande échelle et de manière régulière, sans forcément y voir une transgression (nous y reviendrons dans de prochains épisodes) – que ce soit pour honorer les défunts, s’accorder les bonnes grâces des dieux, incorporer ou annihiler les ennemis, tirer gloire de leurs dépouilles mortelles et trophées, mais aussi pour des raisons médicales et pharmaceutiques. Faut-il aujourd’hui s’en offusquer ? « Chacun appelle “barbarie” ce qui n’est pas de son usage », écrivait Michel de Montaigne dans le chapitre 31 de ses Essais (1580), titré Des cannibales.
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