À première vue, ils ont été coulés dans le même moule : grands de taille, bruts de décoffrage, et peu portés vers le respect des droits fondamentaux. Donald Trump et Alexandre Loukachenko, le dictateur biélorusse, semblent faits pour s’entendre. Et d’aucuns espèrent que leur chemin se croisera prochainement.
Dans une interview accordée à la télévision russe le dimanche 19 avril, Loukachenko a affirmé souhaiter rencontrer Trump dès qu’un “véritable accord” entre les deux pays sera prêt. “Dès que ce travail sera finalisé à un niveau inférieur, nous serons prêts à rencontrer Donald et à signer cet accord”, a déclaré le président biélorusse, vieux briscard de l’espace postsoviétique, qui écrase toute opposition en Biélorussie depuis son arrivée au pouvoir en 1994.
Une rencontre au sommet qui intrigue et qui aura aussi de quoi agacer un autre mâle dominant de la région – Vladimir Poutine – si les liens entre Washington et Minsk devenaient trop étroits. Loukachenko a également fait savoir que les sanctions occidentales n’avaient en rien intimidé la Biélorussie. “Les prisonniers politiques, les sanctions… ce sont des futilités”, a-t-il lancé. “Nous avons des problèmes bien plus importants à résoudre. Tel est le vrai sujet de ce grand accord.”
Possible intermédiaire
Pour Loukachenko, qui n’a jamais rencontré un président américain en face-à-face, le retournement diplomatique serait spectaculaire. Pendant des années, l’ancien directeur de kolkhoze a été un paria en Europe comme aux États-Unis. Resté fidèle à Moscou malgré quelques anicroches avec le Kremlin, il avait encore aggravé son cas en 2022 lorsqu’il avait autorisé Poutine à utiliser le territoire biélorusse comme base arrière de l’invasion de l’Ukraine.
À la mi-avril, Volodymyr Zelensky a averti que la Russie cherchait de nouveau à utiliser la Biélorussie comme plateforme d’attaque contre l’Ukraine. “Selon nos renseignements, des travaux routiers sont en cours dans les zones menant vers l’Ukraine et des positions d’artillerie sont aménagées près de la frontière biélorusse”, a-t-il affirmé. Le président ukrainien semble également avoir adressé une mise en garde implicite à Loukachenko, laissant entendre qu’il pourrait être capturé par les forces spéciales ukrainiennes s’il suivait les plans du Kremlin. “La nature et les conséquences des récents événements au Venezuela devraient dissuader les dirigeants biélorusses de commettre des erreurs”, a-t-il déclaré, faisant référence à la capture de Nicolás Maduro par les troupes américaines.
Le climat entre Washington et Minsk a commencé à évoluer l’an dernier, lorsque l’administration Trump a entrepris de courtiser Loukachenko, le considérant comme un possible intermédiaire avec Poutine. Après un entretien téléphonique entre les deux dirigeants, Minsk a libéré 123 prisonniers politiques en décembre, parmi lesquels le Prix Nobel de la paix Ales Bialiatski ainsi que plusieurs figures des manifestations de 2020 contre le régime.
Quitter la “table des ratés”
En échange, les États-Unis ont partiellement levé les sanctions imposées en 2021 à trois entreprises biélorusses, productrices et distributrices de potasse. Ce composant essentiel des engrais représente l’une des principales sources de revenus à l’exportation pour la Biélorussie, et la reprise des importations pourrait permettre aux États-Unis de réduire leur dépendance envers le Canada.
L’accord aurait été négocié après un intense travail diplomatique mené par John Coale, émissaire de Trump et ancien avocat, qui a reconnu qu’il ignorait totalement où se trouvait la Biélorussie lorsqu’il a été nommé à ce poste. Coale attribue cette percée diplomatique à de longs dîners arrosés de vodka, de pain noir et de galettes de pommes de terre partagés avec Loukachenko.
Au cours de ces repas, il aurait exhorté le dirigeant biélorusse à quitter la “table des ratés” de la politique mondiale, aux côtés du Venezuela, de l’Iran et de la Corée du Nord, pour rejoindre la “table des battants” avec les États-Unis. L’Américain a ensuite affirmé avoir réussi à “amadouer” Loukachenko en partageant avec lui, à grand renfort de jurons, son mépris pour certaines puissances d’Europe occidentale dont le dirigeant biélorusse se plaignait régulièrement. Coale a également révélé avoir conseillé Loukachenko sur les injections amaigrissantes produites aux États-Unis. Cette diplomatie peu conventionnelle menée par l’entourage de Trump a même suscité les éloges de certains opposants biélorusses.
Il cherche de la “marge de manœuvre”
Maria Kolesnikova, emprisonnée pendant cinq ans après avoir joué un rôle de premier plan dans les manifestations de 2020, a estimé après sa libération en décembre qu’un dialogue avec Loukachenko pourrait contribuer à l’éloigner du Kremlin. “Si vous refusez de parler avec Loukachenko, viendra un moment où vous devrez parler avec Poutine”, a-t-elle déclaré à Euronews.
John Coale s’est rendu en Biélorussie le mois dernier pour superviser la libération de 250 autres prisonniers politiques. Selon lui, les États-Unis envisagent désormais d’inviter Loukachenko à rencontrer Donald Trump à la Maison-Blanche ou à Mar-a-Lago. “Il reste encore beaucoup de travail avant d’en arriver là, mais je pense que nous y parviendrons”, a-t-il assuré.
Un accord entre Minsk et Washington impliquerait probablement de nouvelles libérations de prisonniers ainsi qu’un allègement supplémentaire des sanctions américaines contre la Biélorussie. Mais Svetlana Tikhanovskaïa, figure de l’opposition en exil, n’imagine pas un instant qu’il soit possible de détacher ainsi Loukachenko du Kremlin. “Il cherche à obtenir davantage de marge de manœuvre, mais il ne peut ni ne veut s’éloigner de Moscou”, a-t-elle déclaré à France 24.
“Traducteur” des intentions de Poutine
Si le Kremlin observe avec prudence tout rapprochement trop chaleureux entre Trump et Loukachenko, certains analystes estiment toutefois qu’une certaine coopération pourrait finalement servir les intérêts russes. Un allègement supplémentaire des sanctions américaines contre les exportations biélorusses pourrait accentuer les tensions entre Washington et l’Union européenne, qui maintient pour sa part des sanctions strictes.
Artyom Shraibman, analyste biélorusse travaillant pour le Carnegie Russia Eurasia Center, estime que cultiver une relation avec Trump permet à Loukachenko de se présenter comme “un interlocuteur utile avec la Russie” et comme un “‘traducteur’ des intentions de Poutine auprès de Washington”.
“Loukachenko est prêt à faire d’importantes concessions pour obtenir une invitation à Mar-a-Lago ou à la Maison-Blanche”, écrit-il dans une récente analyse consacrée au dégel des relations. “Il sait également que le temps presse : il doit obtenir autant que possible de l’administration Trump avant les élections législatives de novembre, qui pourraient affaiblir Trump ou détourner son attention de ses expérimentations diplomatiques.”
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