Il ne s’agit que d’une coïncidence de date, mais elle apparaît terriblement symptomatique. A la veille du dixième anniversaire du vote en faveur du Brexit, le premier ministre britannique travailliste, Keir Starmer, a été contraint à la démission, lundi 22 juin, à peine deux ans après une nette victoire électorale. La décision prise, le 23 juin 2016, par une majorité (51,9 %) des électeurs britanniques de quitter l’Union européenne (UE) n’est pas directement la cause de la disgrâce de M. Starmer, alimentée par des décisions impopulaires, un manque de charisme et l’incapacité à remédier aux principaux maux du pays, comme la montée des inégalités, l’inflation et la dégradation des services publics.
Mais le choc du Brexit, les dommages et les fractures qu’il a infligés durablement au pays ont provoqué un bouleversement du paysage politique, dont l’instabilité à la tête de l’exécutif – sept premiers ministres en dix ans, rythme rare dans l’histoire britannique – n’est que la manifestation la plus visible. Si le choix de quitter l’UE a traduit un réflexe nationaliste teinté d’exceptionnalisme et d’hostilité à l’égard de l’immigration européenne, il a aussi résulté de manœuvres politiques cyniques.
Les premiers ministres conservateurs, David Cameron (2010-2016), qui avait promis un référendum pour tenir son parti, tout en espérant qu’il n’aurait jamais lieu, et surtout Boris Johnson (2019-2022), en s’improvisant champion du Brexit puis en faisant croire aux Britanniques qu’ils pourraient avoir « le beurre et l’argent du beurre », autrement dit les avantages de l’UE et ceux prétendus du Brexit, sont les premiers responsables de ces dix années chaotiques. Celles-ci ont accru la crise de confiance envers la plus vieille démocratie européenne.
Croissance économique en berne, commerce entravé, isolement et perte d’influence dans le monde, hausse de l’immigration… Les promesses des partisans du divorce avec l’UE se sont transformées en désillusions, créant un terreau propice à la démagogie xénophobe. Une majorité de Britanniques regrettent le Brexit, mais certains pensent que ses promesses ont été trahies et se tournent vers le leader d’extrême droite Nigel Farage, premier promoteur du Brexit, aujourd’hui en tête des sondages.
L’interminable gestion de la sortie de l’UE a absorbé une énergie qui a manqué pour s’attaquer aux vrais problèmes du pays. Le Brexit a fracturé les électorats travailliste et conservateur, au bénéfice de M. Farage.
Ce terrible fiasco administre une double leçon : l’instrumentalisation du nationalisme, de la xénophobie et des sentiments antieuropéens – que pratiquent de plus en plus ouvertement certains responsables politiques français – n’apporte que chaos politique, affaissement démocratique et perte d’influence internationale. Les leaders français qui ont applaudi au Brexit et rêvaient d’un « Frexit » en 2016 – Marine Le Pen ouvertement et, dans une certaine mesure, Jean-Luc Mélenchon –, avant de l’abandonner, tentent de le faire oublier aujourd’hui.
La seconde leçon porte sur les relations entre le Royaume-Uni et l’UE. Il appartient aux Britanniques de décider quel type de liens ils souhaitent retisser avec les Vingt-Sept et à quel rythme. Le processus est déjà engagé et il est soumis à bien des aléas. Mais la transition en cours vers un monde multipolaire et les menaces qui s’accumulent ne peuvent qu’inciter les Européens à développer la plus étroite coopération possible avec Londres, avec exigence et pragmatisme.