[Cet article a été publié le 18 octobre 2025, nous le republions à l’occasion de notre journée spéciale Portes ouvertes pendant laquelle tout Courrier international est en accès-libre.]
À Somerville, une ville située au nord de Boston, dans le Massachusetts, une note est accrochée à côté de la sonnette d’une maison blanche en bois, dans un quartier résidentiel : “En l’absence de réponse au no 3, veuillez sonner au no 4. Et vice versa.”
À l’étage supérieur habite Jay, 56 ans. Dans la chambre d’à côté, Ash, 44 ans, avec qui il est depuis douze ans. À côté encore, Chris, 44 ans aussi, le mari d’Ash depuis dix-neuf ans. Chris passe beaucoup de temps dans l’appartement du dessous, où vit Cal, 36 ans, son “petit trésor”. Ash a aussi un petit ami en Californie, à près de 5 000 kilomètres (ils se voient par vidéoconférence), ainsi qu’un “petit trésor” dans le Connecticut. Jay a une autre compagne à Chicago, à 1 600 kilomètres. Et il vient de rompre avec une copine qui vivait sur place et a déménagé. Vous suivez ?
C’est un “polycule”, pour employer leur langage : un groupe de personnes qui entretiennent des liens amoureux d’une façon ou d’une autre. Bien entendu, ce mode de vie ne peut fonctionner qu’avec le polyamour – le fait d’avoir plus d’un partenaire amoureux en même temps.
Jadis associé aux hippies de la côte Ouest ou à l’échangisme des banlieues bourgeoises, le polyamour semble plus répandu aujourd’hui. D’après un sondage réalisé en 2020 par YouGov, plus de 1 300 Américains adultes, soit 32 % des personnes interrogées, déclaraient que leur relation idéale était non monogame jusqu’à un certain point. En 2023, le pourcentage était passé à 34 %. Cette pratique est également plus courante en Grande-Bretagne. La culture populaire fait de plus en plus référence au polyamour.
“Le Las Vegas du polyamour”
Somerville est la ville la plus ouverte au polyamour des États-Unis, un havre pour les personnes qui ont copines et copains, conjoints, amis et amies, “chéris” et “chéries”, et “petits trésors”. Elle est de gauche, on y déclame du smut slam [des récits sexuels personnels] dans les églises et des sculptures ioniques ornent la pelouse des maisons. L’université Harvard et le MIT étant la porte à côté, on y débat des relations amoureuses et on s’y crée un environnement idyllique loin des limites et des pièges de la monogamie.
Somerville a été en 2023 la première ville des États-Unis à protéger juridiquement les personnes vivant une relation polyamoureuse contre la discrimination. Trois ans auparavant, elle avait étendu la définition de “partenariat domestique” pour y inclure les relations impliquant plus de deux personnes. Les familles non traditionnelles obtenaient ainsi les mêmes droits et privilèges que ceux accordés aux couples mariés par la réglementation municipale – droit de visite à l’hôpital, congé de deuil et exemptions concernant le nombre de personnes non apparentées qui peuvent vivre sous le même toit. Somerville est désormais le Las Vegas du polyamour : des polys de tout le pays viennent demander un certificat de partenariat domestique à la mairie.
“J’étais poly avant que le mot n’existe”
J’ai passé une semaine dans ce petit monde très soudé, que le fait que beaucoup de gens de “la communauté” soient ensemble rend encore plus petit. Je vous présente les polys.
Jay, cheveux bleus attachés, orteils vernis en marron, est consultant en informatique et passionné d’ordinateurs. Il a grandi dans la banlieue résidentielle du New Jersey. Il a commencé à s’intéresser au polyamour à l’âge de 10 ans, après avoir lu les romans de science-fiction de Robert A. Heinlein, qui évoquaient des mariages ouverts. Sa première relation adolescente a été non monogame. “J’étais poly avant que le mot n’existe”, déclare-t-il.
Il s’est installé à Somerville au milieu des années 1990 et y a trouvé plusieurs connaissances qui gravitaient autour de l’université de Boston. Nombre d’entre elles s’intéressaient au polyamour.
“On avait tous travaillé là-dessus indépendamment, puis on s’est trouvés et on avait pas mal de choses à discuter”, raconte-t-il. Il s’est mis à organiser des rencontres informelles sur le polyamour chez les gens et appliquait la même rigueur aux débats sur la question que pour la technologie. “Comment gérer la jalousie ? Comment gérer le fait d’avoir un nouveau compagnon quand on en a un depuis un moment ?”
L’épineuse question de la jalousie
Ash, qui utilise le pronom “iel”, a grandi au sein d’une famille conservatrice du Midwest. Iel s’est déplacé vers l’est au fur et à mesure des diplômes universitaires qu’iel obtenait, et a fini par travailler dans la tech. À 25 ans, iel a épousé Chris, qu’iel aimait depuis le collège, et lui a demandé un mariage ouvert deux ans plus tard.
“Je lui dis, genre : ‘Je suis bi et j’aimerais bien avoir la possibilité d’avoir des rapports sexuels avec d’autres personnes’, raconte-t-iel. Ça a été dur, parce que pendant un long moment j’ai eu un tas de partenaires, et Chris aucun.”
La jalousie peut être un problème, reconnaît-iel. Iel se souvient de ces disputes quand une des copines de Jay s’est installée dans la maison pendant le Covid, peu après leur emménagement. “J’étais en colère parce que je croyais qu’on allait se faire notre nid, lui et moi. Et voilà qu’il y avait cette autre personne qui était excitante et pétillante et qui lui prenait beaucoup de son temps.”
“L’amour est infini mais pas le temps”
Les tensions ont monté quand il s’agissait de savoir qui couchait où. Les compagnes de Jay avaient leur propre chambre et il allait de l’une à l’autre, sans avoir de chambre à lui. “Il y a eu des moments où tout le monde me disait : ‘Va-t’en, je veux avoir le lit pour moi.’ Et d’autres où on me disait : ‘Je te veux, je ne passe pas assez de temps à faire des câlins avec toi.’ Donc il y avait des ajustements permanents. On dit souvent dans le poly que l’amour est infini mais pas le temps.”
Les gens avec qui je parle partagent souvent un calendrier Google compliqué avec leurs divers partenaires pour coordonner leurs emplois du temps.
Comme toute génération persuadée d’avoir inventé la meilleure façon de faire l’amour, celle d’aujourd’hui n’est pas la première à avoir inventé la non-monogamie. L’histoire en est truffée. Les rois de Mésopotamie et d’Assyrie avaient le droit d’avoir plusieurs épouses ; les dirigeants masculins de l’Égypte ancienne pouvaient épouser autant de femmes qu’ils voulaient et les Grecs de l’Antiquité pouvaient se lâcher sur les concubines.
Une “aubaine pour les hommes” ?
La polygamie – en particulier la polygynie, le fait d’avoir plusieurs épouses, pour un homme – est toujours pratiquée dans certains pays à majorité musulmane. Ces arrangements représentent une aubaine pour les hommes.
Le XXe siècle voit apparaître le polyamour moderne, les mouvements pour l’amour libre remettent en cause les normes sociétales relatives au mariage. La révolution sexuelle des années 1960 et 1970 ainsi que les mouvements féministes et LGBTQI érodent encore la rigidité d’antan.
Le mot “polyamour” est publié pour la première fois en 1990 dans un essai de Morning Glory Zell-Ravenheart intitulé A Bouquet of Lovers [“Un bouquet d’amants”, non traduit]. À cette époque, il existe souvent une hiérarchie. On a un “compagnon premier” à l’égard duquel on est le plus engagé, puis un secondaire, etc.
Débats acharnés
En 2006, le Suédois Andie Nordgren publie The Short Instructional Manifesto for Relationship Anarchy [“Bref mode d’emploi pour l’anarchie dans les relations amoureuses”], qui soutient que les relations sont égales, c’est-à-dire non hiérarchiques. Votre mari depuis quarante ans n’a ainsi pas plus droit à votre temps que la femme que vous avez rencontrée la veille au soir. L’absence de hiérarchisation est souvent brandie comme la bonne façon de pratiquer le polyamour – une conception que certains jugent curieusement normative. Le sujet fait l’objet de débats acharnés en ligne.
Willie Burnley Jr., 31 ans, conseiller municipal et candidat à la mairie de Somerville, se qualifie d’“anarchiste amoureux” et rejette toute hiérarchie dans les relations amoureuses. Nous nous retrouvons au Diesel Cafe, un point rencontre de la communauté poly de la région.
Burnley a été “ardemment et passionnément monogame” jusqu’en 2017, où il a eu un chagrin d’amour dévastateur. “J’étais super mal que ça n’ait pas marché, confie-t-il. J’ai compris que la conception monogame de la relation amoureuse était très autodestructrice. J’ai compris que la relation la plus importante, c’était celle que j’avais avec moi-même. Et franchement, je suis un peu complaisant avec moi : je ne vois pas pourquoi je me priverais de quelque chose que je veux et que je pourrais avoir rien que parce que la société dit non.”
“Vivre sa vie comme on veut”
Il doit bien y avoir une certaine hiérarchie dans ses relations – est-il plus proche de certains amis que de certains autres ? “Oh bien sûr, répond-il. Mais dire qu’on est proche de quelqu’un, ce n’est pas dire qu’on sera toujours proche.” N’est-ce pas un exercice sémantique ? “Non, c’est vivre sa vie comme on veut.”
Nous sortons du café et nous retrouvons dans la rue. Le polyamour est-il compliqué dans une petite ville ? “Oh, sans aucun doute.”
Bien sûr, il y en a pour qui ça ne marche pas. Elisabeth Sheff étudie la monogamie aux États-Unis depuis des décennies. Elle a commencé à pratiquer le polyamour dans les années 1990 quand son copain lui a déclaré que ça lui était indispensable. Elle a donc fini par avoir une relation polyamoureuse avec cet homme puis avec la femme qu’elle a épousée par la suite. Cependant, elle était de plus en plus malheureuse. “Nous avons compris que si j’avais libre accès à d’autres personnes, je n’avais jamais été avec l’une d’entre elles. Je n’avais jamais voulu.”
Après un peu d’introspection, elle a compris qu’elle était monogame – et l’est restée depuis. “Je ne pense pas que ce soit méchant, mais certains membres de la communauté polyamoureuse sont convaincus de leur supériorité spirituelle. Ils pensent que tout le monde est véritablement polyamoureux et que, si on était franc, on pourrait se débarrasser complètement de la monogamie. Mais certaines personnes sont branchées exclusivité – et ce n’est pas une tare morale.”
“Compagnons de nid”
Une autre maison à une dizaine de minutes de marche de la grand-rue, un autre polycule. Ryan Malone, 39 ans, biochimiste, y vit avec sa copine Emily, 31 ans, infirmière vétérinaire. “Quatre chats, c’est trop”, déclare Malone alors que les matous détalent dans les couloirs couverts de fausses plantes grimpantes, d’art psychédélique et de guirlandes électriques.
Emily a une copine, Anna, qui vit non loin et dont elle a fait la connaissance quand celle-ci sortait avec Malone. Celui-ci a plusieurs amantes – parmi lesquelles Marissa, une “amante comète” à Toronto, ainsi appelée parce qu’ils ne se voient qu’environ quatre fois par an, et une femme mariée dans le Vermont qui a deux enfants, de 11 et 9 ans. “Je suis comme un oncle pour les gamins, déclare Malone. Elle est très ouverte à ce sujet, ils savent que leur mère est poly. Le fils aîné et moi, on lit les mêmes livres et on joue aux échecs ensemble.”
Dans l’appartement du dessus vivent Nick et Kit [qui utilise le pronom “iel”], tous deux “compagnons de nid”. Âgés de 39 ans, ils essaient de faire un enfant. Kit fréquente de temps en temps Malone, et a aussi plusieurs autres amants.
Il n’y a donc pas de place pour les chats. Deux d’entre eux ont été adoptés chatons quand l’ouragan Helene a frappé la Caroline du Nord l’année dernière. “Je me suis attachée, confie Emily. J’aimerais bien qu’ils puissent rester.” Ils vont être adoptés par un autre couple du polycule.
Embrasser la complexité
“On est probablement plus de 80 dans notre polycule”, déclare Malone. L’un des membres – “un spécialiste des données de Harvard” – a essayé de dresser une carte en 3D de leurs liens amoureux, mais elle était tellement complexe qu’elle ne pouvait plus donner d’information utile. “Elle montrait juste à quel point tout était compliqué”, ajoute-t-il.
Comment fait-il pour gérer autant de partenaires ? “Je suis à l’aise dans la complexité”, confie-t-il avec un grand sourire.
Leur polycule s’est “formé après une orgie ratée, raconte Kit. On avait loué une cabane, l’un d’entre nous n’avait pas compris et avait invité des collègues de travail. Toutes les nuits, on devait attendre qu’ils aillent se coucher avant de pouvoir commencer les festivités. C’était bizarre mais on s’est dit, genre, ok, il faut qu’on fasse ça un peu plus sérieusement.”
Résultat, ils ont organisé une partouze annuelle et font maintenant de plus petites fêtes à thèmes [pour explorer divers fantasmes], et aussi des raves. L’une de ces fêtes a eu lieu dans un chalet de ski, une autre dans une cabane au milieu de la forêt. L’une de leurs fêtes avait pour thème un Atlantide postapocalyptique où des “épreuves sexuelles devaient déterminer qui allait être les nouveaux roi et reine”, l’autre était un “zoo où on pouvait caresser des extraterrestres” et une autre encore une “partouze sur fond de polar”.
L’envers du décor, une “culture de la dénonciation” ?
Il n’y a pas de formalités officielles pour adhérer à leur polycule, mais les gens font l’objet d’un examen et parfois d’un entretien avant de pouvoir participer à une fête ou une réunion. “On essaie de voir si la personne a un passé de comportement problématique en matière de consentement, explique Kit, qui fait partie des principaux organisateurs. Par exemple, on a découvert qu’une personne traînait tout le temps les gens sur la piste de danse et n’acceptait pas qu’on lui dise non. C’est un signal d’alarme pour nous. Ça indique une absence de respect pour l’autonomie corporelle de l’autre.”
Une autre personne qui organise des événements sociaux à Somerville et souhaite conserver l’anonymat me confie que le “processus est parfois lent et sélectif” pour se faire des amis ici.
“Il faut presque dix références pour être invité à une réunion. Il y a aussi un ostracisme social, une culture de la dénonciation dont je ne suis pas sûre qu’elle soit aussi productive qu’on l’espère. De temps en temps, il y a un post Facebook qui circule qui fait, genre : ‘Pour que tout le monde le sache, telle personne a fait ça à telle date, je ne me sens plus en sécurité avec elle et vous devriez penser la même chose.’ C’est comme si on boycottait des gens comme on boycotte une entreprise.”
“Il faut un village pour élever un enfant”
Kit a rencontré Nick sur le site de rencontre OkCupid mais ils ne se sont restés ensemble que brièvement. Ils ont découvert récemment après avoir vu des amis polys fonder une famille qu’ils voulaient tous les deux avoir des enfants.
De fait, si Nick voulait avoir des enfants, c’est entre autres parce que le polycule forme une communauté. Après tout, il faut un village pour élever un enfant. “Ce qui me stressait dans les relations monogames, c’est qu’on devait à la fois être parents, amants, propriétaires, amis. Et si l’un arrête de travailler, c’est un problème, et qui peut absorber toute la relation. C’est très libérateur de ne pas avoir besoin que toutes ces choses viennent d’une seule personne, tout le temps.”
Nick et Kit ont décidé d’emménager ensemble et de commencer une FIV. “Notre relation est devenue amoureuse mais on avait commencé comme des amis”, explique-t-il. Chacun a sa chambre et peut donc ramener d’autres personnes à la maison pour la nuit.
Tout désapprendre
James, 43 ans, est lié à ce groupe. Nous déjeunons ensemble au Live Organic Cafe. Il a appris qu’il y avait deux types de personnes qui se lancent dans le polyamour : celles pour qui c’était en quelque sorte inné, et qui trouvent ça facile, et celles qui doivent désapprendre tout ce qu’elles croyaient savoir et passer par un stade de profond malaise avant de parvenir à une sorte de nirvana. James faisait partie de ces dernières. Il a lu des livres, écouté des podcasts, parlé et parlé pour essayer de surmonter la jalousie et la peur.
“J’avais l’impression d’être en feu tout le temps, en bien et en mal, confie-t-il. Il m’a fallu un long processus pour comprendre pourquoi tout ça me bouleversait autant et pour changer moi-même afin que ça ne me bouleverse plus.”
Il parle de “déprogrammation”, comme si son cerveau était un ordinateur dont il voulait améliorer les performances. De fait on a l’impression ici qu’on cherche à créer une espèce de paradis moral, sexuel, amoureux et économique, un espace loin de la possession et de la monogamie, une ville de nerds surdiplômés qui étudient la possibilité d’améliorer les émotions et les attachements humains. S’agit-il d’abondance d’amour ou d’optimisation obsessionnelle de la vie ?
Le polyamour est-il simplement un code de triche pour éviter les émotions négatives en ne s’appuyant plus sur une seule personne ? “Ça aide vraiment d’avoir plusieurs paniers où mettre ses œufs, reconnaît James en souriant. Tout à fait.”
Nos articles sont en accès libre ce week-end. Pour nous soutenir, abonnez-vous aux offres spéciales.
“Transparent”, toujours aussi belle et émouvante
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !