Quatrième épisode de notre série d’été « La guerre de Sept Ans, la première guerre-monde ». Avant 1914, un conflit a déjà embrasé la planète entière et redessiné la carte du monde.
Dans le sous-continent indien, la guerre de Sept Ans oppose deux compagnies de commerce devenues puissances militaires.
La défaite française y livre l’Inde à la Compagnie anglaise des Indes orientales — et fonde le plus riche des empires coloniaux.
Si la perte du Canada a marqué la mémoire française, celle de l’Inde fut peut-être plus lourde de conséquences encore. Car c’est dans le sous-continent que se joua, pendant la guerre de Sept Ans, le sort du joyau colonial par excellence — cette Inde fabuleuse dont les richesses faisaient rêver l’Europe entière. À l’issue du conflit, la France en serait évincée, et l’Angleterre y poserait les fondations de l’empire qui ferait sa fortune et sa grandeur pour deux siècles. Tout cela se joua, là encore, entre deux compagnies de commerce.
Deux compagnies pour un sous-continent
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, l’Inde n’était pas colonisée au sens propre. L’Empire moghol, jadis puissant, se désagrégeait, laissant la place à une mosaïque de principautés rivales. Dans ce vide de puissance s’étaient glissées les compagnies de commerce européennes, françaises et britanniques, installées dans des comptoirs côtiers — Pondichéry et Chandernagor pour la France, Madras et Calcutta pour l’Angleterre.
Ces compagnies n’étaient pas de simples maisons de négoce. Pour protéger leur commerce dans un environnement instable, elles avaient levé leurs propres armées, recrutant et entraînant des soldats indiens, les cipayes, encadrés par des officiers européens. Surtout, elles avaient appris à jouer des rivalités entre princes indiens, offrant leur appui militaire à l’un contre l’autre, en échange de privilèges commerciaux et de territoires. Une poignée d’Européens, par ce jeu d’alliances et grâce à la supériorité de leur artillerie et de leur discipline, pouvait ainsi peser sur le destin de provinces entières. Le modèle était inventé : la conquête par procuration, sous couvert de commerce.
Le rêve brisé de Dupleix
La France avait pourtant eu, la première, le génie de ce système. Joseph François Dupleix, gouverneur de Pondichéry, avait compris avant tout le monde le parti qu’on pouvait tirer de la décomposition moghole. Dans les années 1740 et au début des années 1750, il avait bâti une véritable hégémonie française dans le sud de l’Inde, plaçant des princes à sa dévotion et étendant l’influence française bien au-delà des comptoirs.
Mais Dupleix fut victime de l’indifférence de sa métropole, exactement comme le Canada. Jugeant ses ambitions coûteuses et hasardeuses, la Compagnie française et le gouvernement le rappelèrent en 1754, à la veille de la guerre, ruinant son œuvre. Quand la guerre de Sept Ans éclata, la France avait donc renoncé à sa plus belle carte indienne. L’envoyé chargé de défendre les positions françaises, le général de Lally-Tollendal, courageux mais brutal et mal soutenu, ne disposait ni des moyens ni des appuis nécessaires.
La France avait inventé le système de la conquête par le commerce. Elle le laissa aux Anglais, faute d’y croire.
Plassey et la chute de Pondichéry
Pendant que la France hésitait, l’Angleterre frappait. En 1757, à la bataille de Plassey, au Bengale, un officier de la Compagnie anglaise, Robert Clive, remporta une victoire décisive — obtenue autant par la corruption et la trahison du camp adverse que par les armes. Cette victoire donna à la Compagnie britannique le contrôle du Bengale, la province la plus riche et la plus peuplée de l’Inde, dont les revenus fiscaux colossaux allaient désormais financer son expansion. Plassey est souvent considérée comme l’acte de naissance de l’empire britannique des Indes.
Sur la côte sud, le sort des armes fut tout aussi cruel pour la France. Coupé de tout renfort par la suprématie navale britannique — toujours la même cause —, Lally dut se replier sur Pondichéry, assiégée puis prise en 1761. La capitale de l’Inde française tombait. Les comptoirs furent perdus. De retour en France, Lally servit de bouc émissaire à la défaite : accusé de trahison, il fut jugé et exécuté en 1766, dans un procès inique que Voltaire, encore lui, dénonça avec vigueur.
La naissance d’un empire
Au traité de Paris de 1763, la France récupéra cinq de ses comptoirs, dont Pondichéry — mais désarmés, réduits à de simples établissements commerciaux, sans aucune ambition politique. La France était définitivement écartée de la course à l’Inde. Le champ restait libre pour la Compagnie anglaise des Indes orientales.
Les conséquences furent immenses. Maîtresse du Bengale et débarrassée de sa rivale française, la Compagnie britannique allait, dans les décennies suivantes, étendre méthodiquement sa domination sur l’ensemble du sous-continent, jusqu’à régner sur des centaines de millions d’hommes. L’Inde deviendrait le « joyau de la Couronne », la pièce maîtresse et la plus rentable de l’Empire britannique, celle qui ferait de la Grande-Bretagne la première puissance mondiale du XIXᵉ siècle. Tout cela, ou presque, s’était joué pendant la guerre de Sept Ans.
Ainsi, sur les deux grands théâtres coloniaux — l’Amérique et l’Inde —, la même histoire se répète : une France qui possède d’abord les meilleures positions, mais qui, faute d’y croire et faute de maîtriser les mers, les abandonne à une Angleterre déterminée. Reste le troisième théâtre, le théâtre continental européen, où se joua une tout autre partie : celle de la survie d’un petit royaume, la Prusse, et de son ascension fulgurante au rang de grande puissance.
Prochain épisode : la Prusse de Frédéric II, ou la naissance d’une grande puissance.
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !