En direct Lundi 6 Juillet 2026
Géopolitique

Nucléaire, renouvelables, rénovation énergétique : comment la France peut conquérir son indépendance. Analyse de David Illouz

La crise d’Ormuz de 2026, après la rupture avec Moscou et la brouille avec Alger, confirme la dépendance énergétique des Européens à des fournisseurs devenus peu fiables. Côté production, la France mise sur le nucléaire (EPR 2) et les renouvelables ; côté demande, sur l’électrificati

La crise d’Ormuz de 2026, après la rupture avec Moscou et la brouille avec Alger, confirme la dépendance énergétique des Européens à des fournisseurs devenus peu fiables.

Côté production, la France mise sur le nucléaire (EPR 2) et les renouvelables ; côté demande, sur l’électrification et la maîtrise de la consommation des grands sites énergivores — industrie, hôpitaux, tertiaire.

En toile de fond, un saut technologique — stockage, pilotage intelligent, pompes à chaleur — qui redéfinit la façon même de consommer l’énergie. Analyse de David Illouz

Une « zone de guerre » : c’est sous cette peu rassurante expression que la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF) a choisi de désigner, au moins jusqu’au 9 juillet, le détroit d’Ormuz. Signe que les tensions sont, quatre mois après le début des hostilités entre les États-Unis et l’Iran, au plus haut dans la région. Et si le prix du baril a bien amorcé une timide décrue, la crise pétrolière de 2026 aura, si besoin en était, remis en lumière l’extrême dépendance de l’économie mondiale aux énergies fossiles. Certains agitent le spectre des chocs pétroliers de 1973 et 1979. D’autres soulignent qu’il n’est nul besoin de convoquer l’histoire.

Car le détroit d’Ormuz n’est que le dernier maillon d’une chaîne de ruptures. Le passé récent s’est chargé de rappeler l’Europe à sa dépendance multiple : l’invasion russe en Ukraine, en 2022, suivie de l’arrêt des livraisons de gaz décidé par Vladimir Poutine via le gazoduc Nord Stream — qui alimentait l’Europe par l’Allemagne —, a brutalement privé le continent de son premier fournisseur. Dans le même temps, la dégradation des relations diplomatiques avec l’Algérie, fournisseur majeur de gaz naturel, notamment liquéfié, a fragilisé une autre source d’approvisionnement historique. Mis bout à bout, ces éléments ont imposé une évidence.

L’indépendance énergétique n’est plus une option pour la France et pour l’Europe, mais une nécessité.

En réaction, les autorités françaises ont conçu, en 2022, un plan de sobriété énergétique ; puis, en 2026, un plan d’électrification visant à porter la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie à 38 % en 2035. Pour David Illouz, dirigeant de la société R’Ecologie, spécialisée dans la rénovation énergétique des bâtiments collectifs et industriels, cette prise de conscience « n’est pas un retour de mode, mais une réponse à une contrainte devenue impossible à ignorer ».

Une dépendance gazière ancienne

La problématique de la dépendance gazière de la France et, plus largement, de l’Europe, n’a rien d’une nouveauté. En 2010 déjà, un rapport du Centre d’analyse stratégique alertait sur « la dépendance croissante de l’Europe à l’égard des importations de gaz, les risques qu’elle engendre et la nature d’une crise d’approvisionnement ». Mais il faudra attendre douze années supplémentaires et la guerre en Ukraine pour que soit adoptée, par Bruxelles, une feuille de route — baptisée « REPowerEU » — destinée à se passer, à l’horizon 2027, du gaz contrôlé par Vladimir Poutine.

Ce volontarisme politique se traduit-il dans la réalité ? Plus ou moins, si l’on en croit les données d’Eurostat, selon lesquelles l’Union européenne (UE) dépendait, en 2024, des importations pour 57,3 % de sa consommation d’énergie — soit plus de 7 points de plus qu’en 1990. La guerre en Ukraine a cependant bien servi d’électrochoc, notamment en France, dont la dépendance énergétique est passée de 51,8 % en 2022 à 41,7 % deux ans plus tard. Comme l’analyse David Illouz, « la réalité économique et géopolitique a accéléré les décisions de l’État, qui a pris la pleine mesure de sa dépendance au gaz importé ».

À lire aussi : La guerre russo-ukrainienne : quelles menaces pour l’Europe centrale ?

D’une dépendance à l’autre ?

De fait, l’UE a considérablement diminué ses importations de gaz en provenance de Moscou, passées de 45 % du total en 2021 à seulement 12 % en 2025. Mais la nature ayant horreur du vide, et l’économie des pénuries d’énergie, d’autres fournisseurs — ou d’autres produits — ont pris la place vacante. Ainsi du gaz naturel liquéfié (GNL) américain, qui a profité d’un accord signé en mars 2022 entre Washington et Bruxelles, portant sur un volume annuel de 50 milliards de mètres cubes de GNL exportés jusqu’en 2030 — au moins.

Conséquence directe.

Les États membres de l’UE pourraient, d’ici 2028, dépendre à 80 % de leur fournisseur américain de GNL.

Et se contenter, par là, d’échanger une dépendance — au gaz russe — contre une autre — au GNL étasunien. Ce qui fait dire à Ana Maria Jaller-Makarewicz, analyste à l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA), que « le GNL est devenu le talon d’Achille de la stratégie européenne de sécurité énergétique, exposant le continent à des prix du gaz élevés et à de nouvelles formes de rupture d’approvisionnement ». David Illouz ne dit pas autre chose, lui qui estime que « nos fournisseurs historiques ne sont plus toujours des partenaires fiables ».

À lire aussi : Géopolitique de l’énergie

Avec le nucléaire, « la France investit dans son indépendance »

Tous les addictologues le savent : la dépendance, pour difficile qu’il soit de s’en libérer, n’est pas une fatalité. Un constat qui vaut pour l’énergie, mais davantage dans certains pays européens que d’autres : en 2024, l’Estonie affichait un taux de dépendance énergétique de seulement 4,6 %, la Suède de 26,5 % et la Lettonie de 29,3 %. À l’inverse, d’autres États membres de l’UE se distinguent par leur ultra-dépendance : c’est le cas de Malte (98,4 %), du Luxembourg (91 %) ou de Chypre (87,7 %), face auxquels l’Hexagone fait presque figure de bon élève.

Et pour cause : comme le rappelle le fondateur de R’Ecologie, « la France a choisi d’investir dans son indépendance par la relance du parc nucléaire, la montée en puissance des énergies renouvelables et, surtout, l’électrification massive des usages ». Particulièrement en pointe sur le nucléaire, Emmanuel Macron a délibérément choisi d’accélérer sur le sujet, en annonçant le lancement de six réacteurs EPR 2 et la programmation de huit autres. Une énergie nucléaire présentée par le président français comme un gage d’« indépendance face aux soubresauts géopolitiques ».

À lire aussi : Le nucléaire demeure une source énergétique majeure

Stockage et pilotage : la technologie change la donne

Cette stratégie ne se limite d’ailleurs pas à la production. Adossée à la relance du nucléaire et à la montée en puissance des énergies renouvelables — qui garantissent une électricité décarbonée et produite sur le sol national —, l’électrification a été érigée en priorité gouvernementale et a fait l’objet d’une mobilisation inédite : l’État a réuni autour de la table les plus grands acteurs du secteur — énergéticiens, industriels, fédérations du bâtiment — pour accélérer la conversion du parc immobilier et industriel français. Sortie progressive des chaudières fossiles, électrification des procédés industriels, généralisation des pompes à chaleur dans le résidentiel collectif et le tertiaire : l’objectif est assumé — conquérir l’indépendance énergétique du pays et s’affranchir, à terme, des fournisseurs historiques de gaz. Le plan d’électrification de 2026, avec sa cible de 38 % d’électricité dans la consommation finale d’énergie à l’horizon 2035, en constitue la traduction chiffrée.

Cette électrification massive des usages ne se résume toutefois pas à un simple transfert de consommation : elle s’accompagne d’un saut technologique qui redéfinit la manière même de consommer l’énergie. Systèmes de stockage, pilotage intelligent, équipements à haut rendement — autant d’outils qui permettent désormais d’agir sur la demande avec une précision inédite. « L’avancée technologique liée à l’électrification permet aujourd’hui de réduire drastiquement la consommation d’énergie, observe David Illouz. Il est désormais possible de réguler cette consommation grâce à des batteries qui se chargent en heures creuses et restituent l’énergie stockée en heures pleines. » Un pilotage fin qui allège la facture des utilisateurs, tout en soulageant le réseau électrique aux heures de pointe.

Le dirigeant de R’Ecologie souligne également la montée en gamme des équipements eux-mêmes : « Les avancées technologiques des matériels offrent aujourd’hui des performances plus élevées et mieux adaptées que le gaz naturel ou le charbon. » Pompes à chaleur de forte puissance, systèmes de régulation thermique, solutions de stockage stationnaire : le remplacement des énergies fossiles par des équipements électriques performants n’est plus un pari technologique, mais une réalité industrielle.

Maîtriser la consommation : l’autre levier de la souveraineté

Si la relance du nucléaire et des renouvelables s’attaque à l’offre, l’autre moitié de l’indépendance énergétique se joue du côté de la demande. Et celle-ci se concentre d’abord chez les gros consommateurs : sites industriels, usines, hôpitaux, grands parcs tertiaires — autant d’infrastructures énergivores dont l’électrification et la rénovation énergétique passent du statut de mesure environnementale à celui de levier de souveraineté. L’enjeu est double : réduire la dépendance économique du pays aux importations d’énergies fossiles, et répondre à l’impératif de décarbonation qu’impose le réchauffement climatique — dont les canicules à répétition, qui ont mis à rude épreuve les conditions d’accueil des hôpitaux, rappellent régulièrement l’urgence.

Le déploiement de cette politique se heurte toutefois à des freins structurels majeurs. Contrairement au secteur nucléaire, centralisé et piloté par l’État, le marché de la transformation énergétique des grands sites consommateurs est atomisé. Les maîtres d’ouvrage font face à une instabilité réglementaire chronique et à un maquis d’aides financières mouvantes, qui compliquent l’évaluation du retour sur investissement et retardent les décisions.

Le blocage est aujourd’hui moins technologique que méthodologique.

C’est l’observation de David Illouz, qui constate la fracture entre les ambitions théoriques et la réalité des projets : « La priorité est de rendre l’ingénierie financière lisible et opérationnelle, pour que les acteurs sachent qu’il existe des solutions concrètes, éprouvées et solvables pour traiter ces sujets. Ces solutions existent et fonctionnent déjà ; encore faut-il savoir les assembler. »

« Nous sommes à la croisée des chemins »

Reste que, pour le fondateur de R’Ecologie, un alignement inédit s’opère entre la maturité des technologies, leur rentabilité et le contexte international. « Nous sommes à la croisée des chemins : entre l’avancée technologique, les gains de performance et d’économies d’énergie, et une situation géopolitique qui rend le recours à ces solutions plus judicieux que jamais — pour ne pas dire indispensable », résume-t-il.

Un basculement que renforce, selon lui, une évolution profonde de l’opinion : « La décarbonation paraissait un sujet très lointain. Mais la répétition des canicules a provoqué un véritable choc dans une population qui pensait qu’il ne s’agissait que de mots, et que les alertes des spécialistes n’étaient que des discours alarmistes. »

Entre contrainte géopolitique, maturité technologique et prise de conscience collective, la réduction de la dépendance énergétique française n’a sans doute jamais réuni autant de conditions favorables.

Encore faut-il transformer l’essai.

Article précédent Colombie – 20 juillet : Petro devance son départ de la Prési… Article suivant Liban : quatre personnes tuées par une frappe israélienne su…

Commentaires (0)

Laisser un commentaire

0 / 2000 caractères

Aucun commentaire. Soyez le premier !