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Il n’y a pas d’idéologie officielle en Russie postsoviétique — l’article 13 de la Constitution l’interdit même expressément. Pourtant, un « poutinisme » collectif s’est constitué par strates depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au Kremlin : souveraineté, démocratie souveraine, grandeur, russité, conservatisme, eurasisme, monde russe, Byzance, mémoire de la Grande Guerre patriotique.
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Ce syncrétisme doctrinal s’est cristallisé à partir de 2010, dans un contexte de manifestations contre la Douma, d’intervention franco-britannique en Libye et d’exécution de Kadhafi : la Russie a alors quitté la posture de l’élève imitateur pour endosser la « toge virile » du maître.
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Marlène Laruelle décrit un État de plus en plus autoritaire mais non totalitaire, où la nation a remplacé l’idéologie comme ciment principal — et où la formule « tout ce qui ne me contredit pas est avec moi » a succédé à l’ancien « ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi ».
À propos de Marlène Laruelle, Les idées politiques de la Russie poutinienne, PUF, 2026.
Voilà une vingtaine d’années que Marlène Laruelle travaille sur les dynamiques doctrinales à l’œuvre en Russie, en Europe et aux États-Unis. Dans ce dernier ouvrage, elle analyse en profondeur, dans un langage clair et dépourvu de tout pédantisme, la réorganisation idéologique qui n’a cessé de se développer en Russie de 1991 à aujourd’hui.
Il n’y a pas d’idéologie officielle en Russie postsoviétique
Cela est d’ailleurs une réaction à l’idéologie de l’Union soviétique, qui était une idéocratie, c’est-à-dire une formation sociale et politique fondée sur un ensemble de dogmes et de principes immuables et téléologiques — car conduisant mécaniquement vers un avenir radieux : le socialisme réel, puis le communisme. Aujourd’hui, l’article 13 du texte constitutionnel interdit de tels errements.
Mais peu à peu, quelques mois après l’arrivée de Poutine au Kremlin, un syncrétisme doctrinal s’est constitué par strates successives, plus en réaction à l’environnement stratégique et à l’évolution des rapports de forces que comme dessein idéologique fixé à l’avance. L’originalité de Vladimir Poutine et de son cercle restreint réside dans la création d’un « poutinisme » collectif, fondé sur la souveraineté, la démocratie souveraine, l’aura du Kremlin, la grandeur de la Russie, la russité, le conservatisme, les valeurs traditionnelles, l’eurasisme — dont Alexandre Douguine est devenu le grand prêtre —, le monde russe, Russkyi Mir, qui dispose d’une fondation dédiée ; Byzance ; le souvenir de la Grande Guerre patriotique, qui doit imprégner chaque recoin de la conscience collective.
L’auteur assujettit tous ces éléments à une critique intelligente. Ils forment ce que l’on peut bien appeler un État-civilisation. Ce n’est pas un concept purement politique, religieux ou culturel ; c’est un levier géopolitique d’ampleur que le régime peut utiliser à tout instant et en tout lieu. Il le brandit d’abord devant l’« Occident collectif », se proclamant comme le véritable Occident, celui des promesses non dépravées et non soumises aux idéologies woke ou LGBT. Cela permet également à Moscou de rallier à sa bannière le Sud global, en dénonçant l’impérialisme des anciennes puissances coloniales. Ainsi, le répertoire des valeurs traditionnelles, sur lesquelles le maître du Kremlin insiste sans cesse, se retrouve au sein de deux lignes discursives. On vient de voir qu’un aspect de l’État russe constitue un phénomène de puissance douce à l’égard du Sud.
C’est à partir de 2010 que cette nouvelle idéologie nationale s’est formalisée, c’est-à-dire avant le retour de Vladimir Poutine au Kremlin, après l’intérim de Dmitri Medvedev (2008-2012). Période charnière, avec les manifestations massives de décembre 2011 contre les élections manipulées à la Douma, l’intervention franco-britannique en Libye et l’exécution de Kadhafi. La Russie s’est débarrassée de son tablier d’élève, d’imitateur, pour revêtir la toge virile du maître qui, selon maints observateurs, appartient à son ADN.
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Un amalgame qui ne va pas sans tensions
Un tel amalgame de notions accumulé au fil des années ne va certainement pas sans tension.
Entre eurasisme et monde russe, tout d’abord. Car si la première notion met l’accent sur la diversité, la seconde se montre ethnocentriste. Le débat ne se limite pas à la théorie ; il porte sur le rejet de plus en plus affirmé de l’immigration centrasiatique (dont certaines franges sont islamistes), et sur la compétition de plus en plus aiguë qui se développe en Asie centrale, où la Chine et la Turquie le disputent à la Russie. On relève également une contradiction entre le désir d’apparaître comme l’Europe authentique et le fait de représenter une civilisation à part. Un débat ancien qui ne cesse de ressurgir entre les slavophiles et les occidentalistes.
Une autre tension croissante porte sur l’objectif désiré, à savoir un monde multipolaire, et la volonté de préserver la structure bipolaire du monde — celui de la guerre froide. Mais cette fois-ci, ce n’est plus le binôme États-Unis/URSS qui occupe le devant de la scène, mais la Chine plus la Russie (l’« amitié indéfectible ») face aux États-Unis, l’Europe se voyant reléguée à l’arrière-scène. La dernière tension, peut-être la plus profonde — en tout cas celle qui déterminera l’avenir du régime poutinien — est celle qui oppose l’âge d’or soviétique, celui de la fin des années 1970, du brejnévisme finissant des vieillards cacochymes, et le futur de la Russie, dont, avec l’énorme ponction de l’économie de guerre actuelle, on ne voit guère émerger les contours.
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Caractériser la nature précise du régime
Il reste difficile de caractériser la nature précise du régime politique de la Russie. Est-il impérialiste au sens traditionnel du terme ? Car, aux yeux de la Russie, il ne s’agit pas de conquérir des territoires nouveaux, mais de reconstituer ce que fut la Russie historique, lorsque la Grande Russie, la Petite Russie (l’Ukraine) et la Russie blanche (le Bélarus) formaient un ensemble organique. Une idée défendue, entre autres, par Alexandre Soljenitsyne dès 1991. Est-elle nationaliste ? Peut-être que, sous couvert de pluralité religieuse et ethnique, c’est l’élément russe et l’orthodoxie qui le sont.
La Russie, avance Marlène Laruelle, est un régime de plus en plus autoritaire, mais non totalitaire. Mais l’évolution de ces derniers mois en accentue de plus en plus la nature nationaliste. Au début de la guerre, le pouvoir se contentait de requérir le consentement de la population ; aujourd’hui, il exige progressivement son soutien actif. L’auteur décrit ce mouvement national-conservateur comme représentant une proportion stable de la population, située entre 58 % et 73 %, laissant seulement 10 % à 15 % aux extrêmes. Ces derniers se composent d’ultranationalistes, de xénophobes et d’antisémites, tandis que les libéraux — ceux qui n’ont pas quitté le pays — ne peuvent faire autrement que de se terrer en espérant des jours meilleurs.
À l’époque de l’Union soviétique, on disait :
« Ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi. » Aujourd’hui, on dit plutôt : « Tout ce qui ne me contredit pas est avec moi. »
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Une Russie meurtrie par l’effondrement de l’URSS
La Russie a été et demeure meurtrie par l’effondrement de l’URSS. Vladimir Poutine a plusieurs fois qualifié ce phénomène de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ».
De quoi sera fait l’avenir, s’interroge Marlène Laruelle ? L’heure où la société russe se penchera sur la culpabilité de la guerre en Ukraine est encore loin d’être advenue. Ce qui est sûr, c’est que permanente fut la tentation de la Russie de passer de la position de périphérie du monde occidental à celle de nouveau centre : celui de la « véritable » Europe, de la vraie foi d’origine byzantine, de l’Eurasie avec laquelle elle partage une communauté de destin. Celle du monde russe. Celui du pôle anticolonial dans un monde multipolaire.
Contrairement à bien d’autres pays — mais peut-on les comparer (États-Unis, pays européens, Russie) ? —, celle-ci a bien besoin d’une idéologie, car son régime ne peut pas s’appuyer seulement sur un mécanisme matériel ou répressif. Mais cette idéologie, composite, constitue certes un élément important du régime ; il occupe néanmoins une place secondaire. Le contrat social implicite entre État et société est sans cesse renégocié. L’essentiel est de « faire nation ». Ceci n’est pas un simple instrument de maintien du statu quo politique.
Faire nation a reposé au départ sur la combinaison des notions de Russie éternelle, de sa foi orthodoxe, de son pouvoir, de son État. Au fil des années, cette idéologie s’est concentrée, s’est solidifiée, elle est devenue dominante, répressive. En ce sens, la Russie apparaît comme un miroir grossissant des contradictions du monde contemporain.
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