En 1981, le paléoanthropologue américain Tim White, jeune enseignant à l’université de Californie, à Berkeley, est invité à examiner Bodo, au Muséum national d’Ethiopie, à Addis-Abeba. Ce crâne vieux de 600 000 à 700 000 ans avait été trouvé en 1976 dans la vallée de l’Awash. « J’ai aussitôt remarqué des marques de découpes à l’intérieur de l’orbite, et sur l’os de la joue », se souvient le chercheur. Etaient-ce des traces de cannibalisme ?
Deux ans auparavant, un ouvrage de l’anthropologue américain William Arens (université Stony Brook, New York), intitulé The Man-Eating Myth (« le mythe du mangeur d’homme », Oxford University Press, non traduit), avait fait grand bruit dans les cercles ethnographiques. Arens prétendait que, en dehors de circonstances liées à la survie (famines, accidents), le cannibalisme « culturel », c’est-à-dire socialement accepté pour des raisons guerrières et/ou rituelles, n’avait jamais existé. Comment trancher cette question ?
« J’ai décidé de relever le gant », nous raconte Tim White, depuis la ville de Burgos (Espagne), où vit aujourd’hui le professeur émérite. Cette plongée dans le cannibalisme l’a conduit loin de ses terrains habituels d’Afrique, mais plus près de son alma mater. En 1973, des fouilles de sauvetage menées dans un ancien village anasazi, à Mancos Canyon, dans le sud-ouest du Colorado, avaient révélé la présence d’une trentaine d’individus suspectés d’avoir été victimes de cannibalisme, vers 1100 après J.-C. La scène du crime était quasiment intacte.
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