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Ces personnes qui développent une réaction allergique sévère aux piqûres de moustiques

L’histoire de certains patients bouscule l’idée que nous nous faisons d’ordinaire de ces petits incidents estivaux. Loin du bouton qui provoque des démangeaisons, les lésions prennent chez eux une tournure spectaculaire, voire inquiétante.

Ces personnes qui développent une réaction allergique sévère aux piqûres de moustiques
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C’est l’histoire d’un sexagénaire américain qui, depuis sept ans, ne supporte plus l’été, mais pas comme ceux qui craignent les fortes chaleurs ou les méduses. Non, lui, ce sont les moustiques qu’il redoute le plus. Chaque été, la même scène se répète. Dans les vingt-quatre à quarante-huit heures qui suivent chaque piqûre d’arthropode, la peau gonfle, devient rouge et douloureuse. Un prurit s’installe : les démangeaisons deviennent alors intenses. De grandes cloques remplies de liquide se forment. Certaines éclatent et laissent des cicatrices brunâtres sur les jambes. Les lésions bulleuses sont si grandes qu’elles nécessitent un traitement corticoïde.

Le cas de ce patient, publié en juin 2025 dans les Mayo Clinic Proceedings, a été rapporté par trois cliniciens de la clinique éponyme de Rochester (Minnesota) : un médecin interniste, une dermatologue et un allergologue. Il illustre combien des piqûres de moustique peuvent provoquer chez certaines personnes des réactions cutanées sévères, hors de proportion avec l’agression initiale.

Syndrome de Skeeter : une réaction allergique locale exagérée

Il faut d’abord rappeler ce qui se produit lors d’une piqûre de moustique. Lorsqu’il enfonce son rostre dans la peau, il injecte de la salive pour faciliter la succion du sang. Celle-ci contient des dizaines de protéines étrangères à l’organisme. Le système immunitaire les repère, les identifie comme indésirables et déclenche une réaction inflammatoire locale : cette petite papule rouge qui démange. Chez la plupart des gens, tout rentre dans l’ordre en quelques heures.

Mais chez certains individus, le système immunitaire réagit de façon disproportionnée aux protéines contenues dans la salive du moustique. Il envoie des contingents de cellules immunitaires - notamment des éosinophiles, une catégorie de cellules sanguines impliquées dans les réactions allergiques - envahir la peau autour du point de piqûre.

Le résultat n’est plus une simple papule, mais une grande lésion cutanée, rouge, chaude, prurigineuse, évoluant vers la formation de lésions bulleuses remplies de liquide. Ce tableau clinique porte un nom : le syndrome de Skeeter (skeeter étant un terme familier américain pour désigner le moustique).

Ce syndrome a été décrit pour la première fois par deux allergologues canadiens en 1999 dans le Journal of Allergy and Clinical Immunology. Il touche surtout les jeunes enfants, dont le système immunitaire n’a pas encore été suffisamment exposé aux protéines salivaires du moustique pour apprendre à les tolérer. Avec le temps et les piqûres répétées, une désensibilisation naturelle s’installe : l’organisme finit par reconnaître ces protéines comme inoffensives et les réactions allergiques s’atténuent. La plupart des enfants touchés voient ainsi leurs symptômes disparaître en grandissant.

Le syndrome de Skeeter ressemble beaucoup, en apparence, à une cellulite infectieuse, c’est-à-dire une infection bactérienne de la peau, qui devient rouge, chaude, gonflée. La distinction est pourtant cruciale, car les traitements sont radicalement différents.

L’élément clé est la chronologie. Alors que dans le syndrome de Skeeter, les lésions apparaissent dans les heures qui suivent la piqûre du moustique, une cellulite infectieuse s’installe progressivement sur plusieurs jours.

Le syndrome de Skeeter survient le plus souvent chez des enfants ayant déjà un terrain atopique, comme un eczéma, une rhinite allergique ou un asthme. Ce syndrome guérit spontanément en une à deux semaines avec de simples antihistaminiques et sans antibiotiques.

Lorsque le syndrome de Skeeter survient chez l’adulte, il est important de chercher une pathologie sous-jacente. Le patient de la Mayo Clinic en est un exemple éloquent.

Plusieurs années auparavant, les médecins lui avaient diagnostiqué un lymphome à cellules B, un cancer qui se développe aux dépens des lymphocytes B, une variété de globules blancs. Après une chimiothérapie lourde, l’imagerie médicale a montré une stabilisation de la maladie. Cela dit, son organisme demeure profondément marqué par cette anomalie immunitaire. Une biopsie de lésions cutanées montre une infiltration massive de cellules inflammatoires, notamment d’éosinophiles.

L’hypothèse des médecins est que la prolifération des cellules B tumorales, même résiduelle, perturbe la réponse immunitaire du patient de façon durable, la rendant anormalement réactive face à des stimuli qui seraient anodins chez une personne saine.

Ce cas souligne que chez un adulte présentant des réactions sévères aux piqûres d’insectes, le clinicien doit envisager la présence d’une maladie du sang (leucémie lymphoïde chronique, lymphome du manteau, ou une autre hémopathie maligne) et donc prescrire des examens complémentaires pour éventuellement déceler un processus cancéreux. Dans certains cas, les réactions cutanées sévères aux piqûres de moustique peuvent même précéder le diagnostic du cancer du sang.

Rapporté en avril 2026 dans la revue Frontiers in Immunology, un autre cas, encore plus déroutant, a été décrit par des médecins du service de dermatologie de l’hôpital n°1 de la ville de Wuhan (Chine). Ce cas concerne un homme de 70 ans dont l’histoire est encore plus complexe et, à bien des égards, plus inquiétante.

Depuis les trois derniers étés, les piqûres de moustiques ont transformé sa peau en champ de bataille. Tout commence par de nombreuses plaques rouges et gonflées. Puis apparaissent des cloques remplies de sang (bulles hémorragiques). Par ailleurs, l’examen clinique révèle la présence, dans le dos et sur les membres inférieurs, de zones ulcérées et de nombreuses cicatrices atrophiques qui témoignent d’anciennes lésions liées aux attaques de moustiques.

Deux mois avant de consulter, ce septuagénaire a souffert d’une recrudescence particulièrement sévère après avoir été piqué par des moustiques, accompagnée de douleurs, de démangeaisons intenses et d’une fièvre intermittente atteignant 37,8 °C, avec des frissons et des maux de tête.

Les analyses sanguines révèlent un taux élevé de lymphocytes. Parmi ces globules blancs, ce sont surtout les cellules NK (Natural Killer ou cellules tueuses naturelles) qui prolifèrent de façon anormale : leur nombre est environ neuf fois supérieur à la normale.

Les cellules NK font partie du système immunitaire inné, la première ligne de défense de l’organisme humain.

Une charge virale EBV très élevée

Par ailleurs, les médecins détectent dans son sang une quantité élevée du virus Epstein-Barr, plus connu sous le nom d’EBV. La charge virale EBV est très élevée : plus de 8 000 copies/mL, alors que la valeur normale se situe en deçà de 400 copies/mL.

Quant à la biopsie cutanée, elle montre une nécrose de l’épiderme, de même qu’une infiltration diffuse par de nombreux globules blancs (lymphocytes, dont des cellules NK, et éosinophiles). L’analyse moléculaire des échantillons de peau confirme la présence de l’ARN du virus EBV.

Le virus d’Epstein-Barr (EBV), membre de la famille des virus herpès, infecte la majorité de la population. Le premier contact avec le virus s’effectue en général dans les premiers mois de la vie. Il est alors asymptomatique ou entraîne une pharyngite. On estime qu’environ 95 % de la population adulte est infectée. L’infection par l’EBV peut aussi survenir à l’adolescence. Elle provoque alors, dans un tiers des cas, une mononucléose infectieuse, syndrome comprenant une pharyngite, de la fièvre et de gros ganglions.

Le virus persiste ensuite dans l’organisme à l’état dormant pendant toute la vie. L’infection est donc latente. Chez certains individus, le virus se réactive et infecte de nouvelles cellules immunitaires et les pousse à proliférer de façon incontrôlée. On parle alors de maladie chronique active à EBV (Chronic Active EBV Disease, CAEBVD). Le virus infecte non seulement les lymphocytes B, mais aussi les cellules NK et les lymphocytes T, deux autres types de cellules immunitaires.

SMBA : quand la piqûre de moustique agit comme un déclencheur sur le virus EBV

C’est précisément dans ce contexte que s’inscrit ce que les médecins appellent la SMBA (Severe Mosquito Bite Allergy) ou allergie sévère aux piqûres de moustiques.

Aujourd’hui, les scientifiques considèrent que la SMBA, maladie immunologique, appartient au spectre des proliférations anormales de cellules immunitaires NK et T associées au virus Epstein-Barr (EBV).

Voici comment ils comprennent la physiopathologie de cette affection : les protéines présentes dans la salive du moustique stimulent certains lymphocytes T, qui à leur tour réveillent le virus EBV latent dans les cellules NK, provoquent leur prolifération et leur migration vers la peau, où elles induisent des lésions nécrotiques et ulcérées autour du point de piqûre.

Sur ce terrain particulier, le moustique, en piquant, déclenche donc une tempête immunologique. Contrairement à une allergie « classique » aux moustiques, le problème ne vient donc pas seulement de la piqûre elle-même mais du fait que les protéines injectées par le moustique semblent déclencher la prolifération de cellules immunitaires infectées par l’EBV. Dans le cas de la SMBA, la lésion cutanée n’est finalement que la partie visible d’un processus immunologique beaucoup plus profond.

La SMBA touche majoritairement les enfants et adolescents, avec un âge moyen au diagnostic d’environ 6 ou 7 ans. Elle a d’abord été décrite en Asie de l’Est, des cas ayant également été rapportés en Amérique latine.

Un détail clinique est particulièrement frappant : entre deux épisodes déclenchés par les piqûres, les patients paraissent en bonne santé. Ils n’ont aucun symptôme. Pourtant, leurs bilans sanguins racontent une tout autre histoire : taux d’IgE élevés, charge virale EBV persistante, prolifération anormale de cellules NK. Ces paramètres biologiques témoignent d’une infection EBV chronique silencieuse. Cette apparente accalmie est donc trompeuse.

Chez ces patients, contrairement au syndrome de Skeeter, le pronostic est souvent sombre : la maladie peut évoluer vers un lymphome NK/T ou une leucémie agressive, ou encore vers une complication redoutable appelée hémophagocytose lympho-histiocytaire (HLH). Ce syndrome associe notamment fièvre, augmentation de volume du foie et de la rate, ganglions volumineux et diminution des plaquettes, globules blancs et globules rouges.

Il n’existe pas de protocole standard pour traiter la SMBA. La prévention des piqûres est essentielle, mais insuffisante. Les corticoïdes restent un pilier pour contrôler l’inflammation, tandis que des immunomodulateurs, comme le méthotrexate ou la ciclosporine, peuvent aider à contenir la prolifération des cellules lymphoïdes.

L’efficacité des antiviraux est limitée par le fait que l’enzyme qu’ils ont pour cible est inactive dans les cellules qui hébergent l’EBV à l’état latent. De nouvelles immunothérapies semblent prometteuses. La greffe de cellules souches hématopoïétiques provenant d’un donneur demeure à ce jour la seule option potentiellement curative pour certaines formes de maladie chronique active à EBV.

Un cas mortel de SMBA compliqué par une hémophagocytose lympho-histiocytaire (HLH) a récemment été rapporté en Chine chez un garçon de 14 ans qui présentait des bulles hémorragiques et nécrotiques sur les jambes et les mains après des piqûres de moustique, accompagnées de fièvre et de maux de tête. Les analyses avaient révélé une infection chronique active au virus d’Epstein-Barr (EBV), avec plus de 24 000 copies/mL.

Le patient de Wuhan présente une double particularité. D’abord, il est âgé de 70 ans. Or, la SMBA à début tardif, chez un adulte sans antécédent connu depuis l’enfance, est extrêmement rare. Sur neuf cas recensés dans la littérature mondiale depuis 2000, six patients avaient en réalité un SMBA d’apparition pédiatrique. Chez deux patients ayant un SMBA avec début à l’âge adulte, la maladie a rapidement évolué vers un lymphome à cellules NK/T.

Le patient de Wuhan déjoue pour l’instant les pronostics les plus sombres. Traité par prednisone (corticoïde), méthotrexate et ganciclovir (un antiviral), il a vu ses symptômes généraux disparaître et ses lésions cutanées s’améliorer nettement en quelques semaines.

L’autre particularité de ce patient tient à l’évolution de sa maladie. Après deux ans de suivi, il n’a pas développé de complications systémiques majeures. Ses lésions réapparaissent après de nouvelles piqûres, certes, mais sans fièvre récurrente, sans atteinte d’organe, sans transformation maligne détectable. Un traitement associant corticoïdes, immunomodulateurs (méthotrexate, ciclosporine A) et anticancéreux (étoposide) est souvent utilisé pour contrôler le lymphome.

Il serait cependant dangereux de tirer de ce cas une conclusion rassurante. Les médecins qui le suivent sont formels : l’évolution indolente de son SMBA constitue l’exception, pas la règle. Ce cas illustre la grande hétérogénéité de la maladie chronique à EBV, certains patients se dégradant rapidement tandis que d’autres restent stables pendant des années sans traitement. Le risque de transformation en maladie hématologique agressive reste bien réel car la maladie peut changer de visage au fil du temps. Une surveillance biologique et clinique rigoureuse s’impose donc sur le long terme.

Ces deux histoires, publiées à quelques mois d’intervalle, méritent d’être connues bien au-delà des cercles spécialisés en immuno-allergologie, pour plusieurs raisons. La première tient à la vigilance diagnostique. Une réaction cutanée excessive à une piqûre de moustique - surtout si elle est récurrente, s’accompagne de fièvre ou survient chez un adulte sans explication évident - ne doit pas être banalisée. Elle peut être le révélateur d’un dérèglement du système immunitaire, voire le reflet d’un cancer hématologique sous-jacent, qu’il faut rechercher activement.

Le deuxième enseignement tient au fait qu’un système immunitaire perturbé par une hémopathie maligne (lymphome, leucémie) ou par l’EBV, un virus dormant, peut transformer une agression par un minuscule insecte en un cataclysme biologique.

Enfin, la troisième leçon que l’on peut tirer de ces cas cliniques tient à l’importance de la recherche sur ces maladies rares. La SMBA et les réactions cutanées sévères aux arthropodes dans les hémopathies malignes restent peu connues, peu diagnostiquées, et sans traitement standardisé à ce jour. Il a fallu attendre la révision de la classification internationale des tumeurs lymphoïdes par l’Organisation mondiale de la Santé en 2022 pour que la SMBA soit officiellement reconnue comme une entité à part entière, rangée parmi les proliférations EBV-positives de lymphocytes T et NK. Cette reconnaissance institutionnelle, tardive, illustre à quel point ces pathologies ont longtemps été ignorées.

Que retenir de ces observations cliniques ? S’agissant du clinicien, qu’il est important qu’il connaisse l’existence d’un syndrome rare d’allergie sévère (SMBA) dans lequel les lésions cutanées, les examens sanguins et la présence de l’EBV racontent finalement la même histoire. Il ne s’agit pas non plus d’alarmer chaque vacancier devant des boutons qui grattent. Mais qu’il sache reconnaître les signes qui sortent manifestement de l’ordinaire - papules rouges de grande taille, bulles apparaissant dans les 24-48 heures, ulcérations nécrotiques, fièvre, cicatrices d’anciennes piqûres - et retienne qu’ils peuvent révéler un dérèglement immunitaire, voire une maladie sous-jacente.

Pour en savoir plus :

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Kimura H, Cohen JI. Chronic active Epstein-Barr virus disease : molecular pathogenesis, evolving concepts, and emerging therapies. Blood. 2026 Apr 2 ; 147 (14) : 1562-1573. doi : 10.1182/blood.2025032277

Dolu KO, Unay IF, Tepe Y, et al. Mosquito bite hypersensitivity in children : Clinical features outweigh specific IgE in diagnosis. Allergy Asthma Proc. 2026 Mar 1 ; 47 (2) : 112-119. doi : 10.2500/aap.2026.47.250103

Bian S, Huang C, Wen L. Case Report : Localized hyperinflammatory response in the bulla after mosquito bites in a patient with systemlupuic lupus erythematosus. Front Immunol. 2026 Mar 13 ; 17 : 1785094. doi : 10.3389/fimmu.2026.1785094

Luniewski A, Chaudhary S, Goldfarb A, Obiorah IE. EBV-Driven NK/T-Cell Lymphoproliferative Disorders : Clinical Diversity and Molecular Insights. Lymphatics. 2026 Mar ; 4 (1) : 7. doi : 10.3390/lymphatics4010007

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Higa M, Atsumi E, Hoshino H, et al. Extranodal natural killer/T-cell lymphoma with lung involvement in a young adult with suspected mosquito bite hypersensitivity : A case report. Respir Investig. 2025 Sep ; 63 (5) : 872-876. doi : 10.1016/j.resinv.2025.07.002

Lay R, Wieland C, Chiarella SE. Skeeter Syndrome With Bulléosinous Lesions. Mayo Clin Proc. 2025 Jun ; 100 (6) : 993-994. doi : 10.1016/j.mayocp.2025.03.011

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Said J, Smart C. Severe mosquito bite allergy : an unusual EBV + NK cell lymphoproliferative disorder. Blood. 2019 Feb 28 ; 133 (9) : 999. doi : 10.1182/blood-2018-11-886341

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Marc Gozlan

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