[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 23 mai 2026, et republié le 19 juin]

Par sa façade, le bâtiment sis au 32, rue du 10-Août dans le centre historique d’Ivanovo ne paie pas de mine. Au début du siècle dernier, la maison appartenait à un marchand local. Aujourd’hui, c’est juste un bâtiment en briques recouvertes d’enduit, comme il y en a tant en Russie. Au rez-de-chaussée, une agence de gestion des créances, un tabac et un café ; au premier, des bureaux, parmi lesquels se cache la petite bibliothèque George-Orwell. C’est précisément elle qui attire dans cette maison les personnes aux intérêts les plus divers : des habitants de la ville engagés aux agents de la brigade de lutte contre l’extrémisme.

La bibliothèque a été fondée en 2022 par un groupe de militants. Bouleversé par l’offensive à grande échelle que la Russie venait de lancer en Ukraine, l’entrepreneur Dmitri Siline est descendu dans les rues d’Ivanovo [à 250 kilomètres au nord-est de Moscou] avec une pancarte portant la photo de son grand-père vétéran et l’inscription “Mon grand-père a combattu pour la paix” [durant la Seconde Guerre mondiale]. Il a pris sa voiture pour sillonner la ville en diffusant à fond les baffles le nouveau tube du groupe rock Nogu Svelo, Nam ne noujná voïná (“On ne veut pas de la guerre”). Selon ses proches, le caractère de Siline “ne lui permettait tout simplement pas de rester à l’écart”.

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Quelques jours seulement après l’offensive du 24 février [2022], l’entrepreneur a acquis dans une librairie une centaine d’exemplaires de 1984, le roman dystopique d’Orwell, qui peint l’existence dans un État totalitaire militarisé. Il voulait, comme le dit l’une de ses futures collaboratrices, “que les gens s’instruisent, fassent quelques analogies et comprennent ce qui se passe dans notre pays”. Tous les jours, Siline est allé planter sa petite table pliante dans des lieux fréquentés : le plus souvent, il s’est posé en face de la bibliothèque scientifique, près de l’Académie de médecine, de la fac de chimie ou de l’Institut du textile, là où passe la jeunesse.

“Ne pas se retrouver seuls”

Certains jours, Siline parvenait à distribuer plusieurs dizaines de livres ; d’autres, pas plus de cinq. Bientôt, d’autres activistes se sont unis à l’entrepreneur. En août 2022, le groupe a accueilli la septuagénaire Olga (prénom modifié), qui avait passé toute sa vie à étudier et à enseigner la Rome antique dans l’une des universités publiques de la ville. Elle et Siline s’étaient rencontrés lorsqu’ils travaillaient tous deux comme observateurs électoraux indépendants. Aux intéressés, Olga et ses partisans proposaient non seulement Orwell, mais aussi d’autres dystopies ainsi que des livres sur la guerre : Nous autres de Zamiatine, Le Meilleur des mondes de Huxley, Hadji Mourat de Tolstoï, Il est difficile d’être un dieu des frères Strougatski.

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Presque chaque jour, dès 4 heures de l’après-midi et jusqu’au crépuscule, Olga se rendait sur la berge la plus fréquentée de la ville pour distribuer des livres aux promeneurs. Plus tard, pour anticiper les froids d’automne, Siline et les autres ont décidé de créer une petite bibliothèque privée avec des livres jugés importants.

“Notre idée, c’était que la situation qui s’était formée en Russie ne pouvait pas être éternelle. Et lorsqu’une fois de plus les choses changeront, il sera nécessaire que les gens aient au moins un peu d’expérience, des contacts, des liens avec des personnes qui partagent les mêmes idées, pour ne pas se retrouver seuls face à un monde en pleine mutation”, explique l’une des activistes.

“Nous avons pensé qu’une bibliothèque pouvait devenir le lieu parfait pour permettre aux gens de rencontrer ceux qui partagent leurs valeurs et de discuter de questions importantes. Un endroit conçu pour construire une communauté civique tournée vers l’avenir.”

L’irritation de la police locale

En septembre 2022, Dmitri Siline a donc acheté une réserve de livres et ouvert une bibliothèque publique dans l’un des locaux de son entreprise. Pour un petit salaire, Olga en est devenue la bibliothécaire. L’entrepreneur lui prêtait souvent main-forte. Au début, la bibliothèque a fonctionné pendant les jours ouvrables. Aujourd’hui, pour s’adapter aux visiteurs souvent occupés en semaine, elle accueille du vendredi au dimanche.

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Les activités de Siline ont irrité la police locale. “Ils avaient du mal à trouver un prétexte légal, car Dmitri prenait soin d’agir toujours dans le cadre de la loi, afin de lutter le plus longtemps possible”, raconte l’une de ses camarades. Néanmoins, Siline a été arrêté à plusieurs reprises pour des piquets de protestation solitaires [il manifestait seul en brandissant une pancarte] et a reçu des procès-verbaux pour désobéissance aux forces de l’ordre.

En mai 2022, l’entrepreneur a été condamné à une amende pour “discréditation de l’armée”. Sans attendre la suite des événements, il a quitté le pays en décembre 2022, coupant toute collaboration avec ses camarades restés en Russie. Néanmoins, ceux-ci ont décidé de maintenir en vie la bibliothèque, qui, depuis lors, n’existe que grâce aux dons et contributions privées.

Caviardages

Depuis que le petit établissement a ouvert, l’accès à la littérature “libre pensante” en Russie s’est considérablement compliqué. Éditeurs, librairies et bibliothèques publiques sont constamment confrontés à de nouvelles interdictions. Qu’un livre fasse mention d’usage de drogues, que les pouvoirs y voient une “propagande des rapports homosexuels”, ou pour quelque autre un désaccord avec la loi en vigueur, le titre concerné est entièrement retiré de la vente. Dans d’autres ouvrages (souvent en accord avec les auteurs), des paragraphes, voire des pages entières, sont censurés : simplement supprimés, ou alors caviardés pour que le lecteur comprenne bien que le texte devant ses yeux est incomplet.

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Actuellement, les individus auxquels l’État russe confère le statut d’“agents de l’étranger” n’ont plus le droit d’exercer une “activité éducative” (un concept que la loi interprète très librement), et leurs livres sont de facto interdits. Ces auteurs sont maintenant plus d’un millier, parmi eux de nombreuses plumes connues comme Boris Akounine, Alexandre Arkhangelski et Dmitri Gloukhovski. Peu de maisons osent proposer leurs livres à la vente. En réponse au durcissement de la législation sur la propagande de stupéfiants, les librairies et les éditeurs se conforment : même des ouvrages sur Pouchkine et Magellan portent sur leur couverture un avertissement pour l’acheteur.

Aujourd’hui, la bibliothèque George-Orwell d’Ivanovo compte un peu plus d’un millier de volumes. Une partie a été acquise auparavant par Siline, les autres ont été obtenus par les militants et les lecteurs eux-mêmes. Sur les étagères, les livres aux passages noircis n’ont pas leur place. “Le conseil de la bibliothèque estime que c’est une violation grossière autant des droits civiques que des droits d’auteur”, explique Olga.

“En Russie au XIXe siècle, il existait un comité de censure [officiel], poursuit-elle. On savait qui en faisait partie, on pouvait entrer en contact avec [le censeur], connaître ses motivations, etc., alors qu’aujourd’hui nous recevons simplement ces livres barbouillés. Qui les a censurés ? Sur quelle base ? Quel est le statut de ces personnes ? Quel est leur parcours ? On ne comprend plus rien.” Dans le fonds de la bibliothèque se trouvent des titres qui ne sont plus réédités en Russie pour des raisons de censure, ainsi que des éditions antérieures, complètes, de livres aujourd’hui expurgés.

La peur des délateurs

“Dans notre bibliothèque, actuellement, il y a beaucoup d’ouvrages écrits par des agents de l’étranger”, dit une militante qui se reprend aussitôt : “Enfin… nous avons beaucoup de livres écrits par ceux que notre État a déclarés agents de l’étranger. Comme nous sommes une association civile, les autorités ne peuvent pas nous imposer les mêmes règlements qu’aux bibliothèques publiques. Mais nous avons tout de même retiré une partie des livres des rayons pour éviter de tomber sur un délateur, et nous ne les prêtons qu’à des lecteurs que nous connaissons personnellement et qui viennent nous voir pour un livre bien précis.”

Notre interlocutrice poursuit : “Selon la loi, ce sont uniquement les ouvrages reconnus comme extrémistes que nous n’avons pas le droit de prêter, or cette décision est prise par un tribunal pour chaque livre séparément. Tant qu’il n’y a pas eu de décision de justice, nous avons le droit de ne pas les retirer.”

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Dans le petit local, il y a aussi un écran plasma et un ordinateur. On y organise parfois des conférences et des projections de films en petit comité, quelques dizaines de personnes seulement. Ainsi, courant avril, il a été prévu d’y voir Mr. Nobody Against Poutin, récemment récompensé par l’Oscar du meilleur documentaire. “Naturellement, lors des discussions autour de ces films, nous ne parlons pas seulement de leur dimension artistique. Nous abordons aussi des thèmes qui nous préoccupent : par exemple, les inégalités de genre ou la prétendue ‘opération militaire spéciale’”, explique une activiste de la bibliothèque.

“Mais ce qui est important, c’est que nous ne parlons jamais directement de la guerre en Ukraine. Nous discutons seulement des guerres en général, de leurs conséquences, de la manière dont elles brisent les destins et influencent l’avenir.”

En février 2026, Elizaveta (prénom modifié), une psychothérapeute de 35 ans, également employée d’une organisation de défense des droits civils à Saint-Pétersbourg, est venue comme d’habitude récupérer un colis dans un point de retrait de la plateforme Ozon [enseigne russe leader de l’e-commerce]. Mais cette fois-ci, l’employé lui a demandé de présenter son passeport.

Plusieurs filières pour s’approvisionner

“Je n’ai pas compris pourquoi il voulait voir mes papiers, raconte Elizaveta. Je lui ai demandé : ‘Qu’est-ce qui est interdit aux mineurs là-dedans ?’ Sa réponse : ‘Un livre. Sans votre passeport, on ne peut pas vous le remettre.’ L’ouvrage coupable : Una vez Argentina, roman de l’écrivain hispanophone Andrés Neuman [non traduit en français], une saga familiale qui décrit l’existence de plusieurs générations d’immigrés en Amérique latine.

À peu près à la même époque, Elizaveta a appris dans les médias qu’on retirait des livres des bibliothèques. Elle a tout de suite compris qu’il s’agissait précisément des titres qu’elle avait dans sa collection personnelle. “Je n’arrivais tout simplement pas à y croire”, confie-t-elle à Veter.

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Et ainsi, voilà Elizaveta propriétaire d’une grande collection d’ouvrages interdits – déjà interdits sous le régime précédent, interdits de nouveau aujourd’hui. “En regardant les tranches, j’arrive à adopter une métaposition par rapport à la situation politique actuelle”, observe-t-elle.

“Chacune de mes étagères est comme une strate de notre histoire politique. Les années 2020 ne sont qu’un étage de plus dans cette immense pièce montée.”

Pour de nombreux livres, Elizaveta se tourne désormais vers les bouquinistes : “C’est un endroit étrange, on a la sensation de s’évader, il n’y a pas de problème, pas de question, tout est comme d’habitude, tout est accessible.” Pour des ouvrages plus “hardcore”, elle fait appel à “des amis du milieu universitaire qui se rendent à l’étranger”.

En règle générale, les Russes qui veulent se procurer des livres n’hésitent pas à recourir aux moyens les plus baroques pour contourner la censure. “Parfois, en passant par des connaissances, on parvient à s’entendre avec tel auteur [ou éditeur] pour qu’il fournisse le manuscrit du livre à un nombre limité d’utilisateurs, raconte Alina, modératrice d’un club de lecture où on lit notamment de la littérature interdite. Certains auteurs acceptent d’envoyer le texte en format PDF. Ce n’est pas la pratique la plus répandue, mais ça n’a rien d’exceptionnel. Vous savez, comme en Russie au XIXe siècle, quand les livres indésirables circulaient sous la forme de copies manuscrites. Ou comme à l’époque soviétique, avec le samizdat [système de diffusion clandestin, notamment sous forme polycopiée, d’ouvrages interdits ou introuvables].”

“La censure m’a comme attisée”

Elizaveta avoue être un peu un rat de bibliothèque. “La censure m’a frappée de plein fouet. Moi, je lis peu d’auteurs russes, surtout de la littérature étrangère, mais je ne maîtrise pas suffisamment bien l’anglais pour lire des textes littéraires complexes. Donc je dépends de la langue russe, ou plus précisément de la censure russe.”

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Pour la jeune psychothérapeute, la situation a des airs de défi. Un défi qu’elle se dit prête à relever.

“La censure m’a comme attisée. Elle a renforcé mon désir de participer au mouvement de défense des droits humains. J’ai envie de rester en Russie, mais je ne vois pas l’intérêt de rester cachée. Ce n’est vraiment pas le moment de se taire.”

Elizaveta a commencé à intervenir lors de grands événements éducatifs qui donnent la parole aux psychothérapeutes et psychiatres. “L’un de mes sujets principaux est la sexologie, raconte-t-elle. Et ces dernières années je constate que les personnes qui, disons, n’ont pas eu le temps de s’imprégner des acquis scientifiques modernes finissent par régresser. Sur les sujets LGBT, maintenant, les gens réagissent souvent de manière très agressive, voire autoagressive. Il y a davantage d’homophobie tournée vers soi-même. Après les conférences, je recevais des messages disant qu’il fallait être fêlée pour parler comme moi. Mais ceux qui ont besoin de moi, je suis toujours disponible pour les aider : je leur fais suivre des textes publiés en russe qui normalisent tout ce dont ils ont tellement peur d’être porteurs. Pour moi, il est important de leur garantir l’accès à l’information.”

“Je n’ai pas la moindre intention de vendre ma bibliothèque, même si mon compagnon dit en plaisantant que ce serait un bon moyen de nous financer une relocalisation [terme apparu après l’invasion de l’Ukraine et qui désigne l’exil à l’étranger]”, conclut Elizaveta.

“Je me sens comme un dragon tapi sur son trésor de livres. Et je compte bien continuer à l’accroître !”

Des îlots de liberté

“Je pense que, pour commencer, on devrait admettre qu’on est tous complètement timbrés, confesse Marina, étudiante en deuxième année de journalisme dans une université de Moscou, à propos d’elle-même et de certains de ses camarades. Compte tenu de la masse de livres qu’on doit lire pour nos examens, fonder en plus un club de lecture, c’est de la folie pure.” “En même temps, ne pas en créer un aurait été une folie encore pire”, rétorque son amie Varvara.

“Déjà qu’on nous a supprimé les moyens d’écrire ce qu’on veut, maintenant on ne peut plus lire ?… Demain, on nous interdira quoi, de respirer ?”

Varvara raconte que l’idée de créer un club de lecture leur était venue “sur un coup de colère”, une colère née notamment de l’attitude de leurs enseignants. “En énumérant en cours les nouvelles œuvres à étudier, ils s’amusaient à faire des réflexions du type : ‘Lisez-le tant que c’est autorisé.’ C’était leur façon de dire qu’elles décrivaient des relations homosexuelles, dit-elle. Franchement, quand la plaisanterie devient une réalité quotidienne, on a juste envie de lever la main et de leur demander franchement : vous entendez ce que vous dites, là ?”

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Lors d’une énième discussion de groupe enflammée sur le thème de la censure, Marina a proposé à ses camarades d’aller lire ensemble “ce qui a déjà réellement été interdit. Progressivement, des gens d’autres groupes nous ont rejoints, aujourd’hui on est 42, raconte-t-elle. Chaque mois, on choisit un livre qui intéresse plus ou moins tout le monde, puis on se réunit pour en discuter. Certains viennent parfois avant d’avoir pu finir le livre, simplement parce que pour eux ce club est leur îlot de liberté, ils ont envie d’en faire partie.”

Ne pas participer à “la bouffonnade”

“Cette quête, quand on va à la recherche d’un livre dans sa version non censurée dans les petites annonces sur Avito [l’équivalent russe du Bon Coin] ou dans les abysses de VKontakte [le Facebook russophone], ça fait peur, mais c’est excitant aussi”, ajoute Varvara.

“Je ne vois pas l’intérêt de s’inscrire en fac de journalisme si on n’est pas prêt à défendre la liberté d’expression au moins de cette manière-là.”

Ce projet n’est pas unique en son genre. Des espaces où on lit, entre autres, de la littérature potentiellement dangereuse, il en apparaît dans toute la Russie. Selon notre interlocutrice Alina, qui a créé son propre club en 2021, pendant la pandémie de Covid-19, “ces derniers temps, de très nombreux clubs de lecture sont apparus, certains consacrés spécifiquement aux problématiques queers, d’autres à d’autres thèmes”.

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Dans le club d’Alina, il y a des règles à respecter. “Nous nous sommes mis d’accord pour prendre des auteurs d’actualité, de la SF, mais aussi obligatoirement des livres dans d’autres langues que le russe et l’anglais. Nous lisons aussi de la ‘littérature interdite’, c’est pour nous une question de principe”, explique-t-elle. La chaîne Telegram du club compte aujourd’hui environ 200 abonnés.

Pour Alina et pour les autres participants, la lecture collective est “une manière de se réapproprier son libre arbitre, de parler de ce que l’on estime nécessaire”. “Tu vois cette bouffonnade se dérouler devant tes yeux, mais tu ne veux pas participer au spectacle, réfléchit Alina. Tout ce que tu veux, c’est continuer de vivre ta vie à toi.”