Il pleut. J’ai traîné mon canapé de l’autre côté de la table basse pour me rapprocher de la lampe. Devant moi, j’ai une pile de copies à corriger. L’eau mise à chauffer pour me préparer un thé est froide depuis une heure et, plutôt que de travailler, je suis sur Wikipédia, à chercher l’âge de célébrités de seconde zone. Est-ce que mon après-midi est foutu ? Suis-je en proie à la procrastination la plus noire ?
La procrastination a toujours eu mauvaise réputation. Les psychologues y voient un signe de forte anxiété, de mauvaise estime de soi, voire de dépression. Et les magazines (comme ceux que je viens de trier par date de parution) cumulent les articles aux titres chocs : “Arrêtez de procrastiner !” Dois-je comprendre que j’appartiens aux 20 % de la population atteints de “procrastination chronique” ? Que je vais passer ma vie à remettre à plus tard ce que je pourrais faire tout de suite ? Il y a quelques années, une telle pensée m’aurait rendu malade. Mais c’est fini. Je sais maintenant apprécier ces journées à leur juste valeur. J’ai en effet découvert, dans un ouvrage de théologie médiévale, une autre conception de la procrastination, qui m’a appris à relativiser.
Depuis plus de dix ans, mon travail de recherche porte sur l’histoire des sept péchés capitaux. Un système élaboré en Égypte, dans le désert, il y a plus de mille six cents ans, afin de cartographier le fonctionnement de l’esprit et ses travers (orgueil, envie, colère, paresse, avarice, gourmandise et luxure). La pensée médiévale a repris cette classification et en a tiré des enseignements qui se transposent parfaitement dans notre monde moderne. Étudier l’orgueil m’a par exemple appris à ne pas me faire avoir par les personnes narcissiques. Mais c’est surtout l’étude du quatrième péché, la paresse, qui m’a ouvert les yeux.
La paresse n’a en fait jamais été synonyme de “fainéantise”. Il s’agit là d’une mauvaise traduction. Le terme grec est acedia [l’acédie], qui recouvre plutôt un mélange d’ennui, de dépression, d’anxiété et de désespoir, à en croire le Summa de vitiis (le “Traité sur les vices”), un best-seller du XIIIe siècle. L’acédie est comparable à un navire sans gouvernail : on sait bien dans quelle direction on devrait orienter sa journée, sa semaine ou même sa vie, mais on se trouve totalement incapable de redresser la barre. La paresse, ce n’est pas s’ennuyer faute de savoir où aller, c’est s’ennuyer alors que l’on sait parfaitement où l’on devrait aller.
Il serait vain de résister
Dans les ouvrages des XIIIe et XIVe siècles sur le sujet, j’ai découvert qu’il y avait deux approches face à la procrastination : l’une destructrice, l’autre positive, et même source d’inspiration. Et la seule différence vient de notre perception des choses et de notre état d’esprit.
Pour Dante, auteur italien de la Divine Comédie, la “mauvaise” approche serait proche du somnambulisme, et nous mènerait droit vers la catastrophe. Dans son poème, le pèlerin gravit la montagne du Purgatoire, et s’arrête pour faire une sieste sur la terrasse de la Paresse. En rêve, il voit une femme à la voix suave chanter pour lui, et il se laisse envoûter. Mais alors Virgile, qui lui sert de guide dans son ascension, soulève la robe de la femme, découvrant les lambeaux de chair putride qui s’y cachent. Le message transmis par Dante est macabre mais efficace. L’ennui endort notre esprit, nous laisse sans défense face à la manipulation. Alors la tentation est grande de se lancer à la poursuite de choses séduisantes et aux apparences trompeuses.
Mais quelle serait donc la solution ? Les meilleurs théologiens du Moyen Âge sont convaincus de l’impossibilité de nous débarrasser de ces péchés. Ils savent qu’ils sont trop profondément ancrés en nous, et sont à l’origine des instincts qui font de nous des hommes. Ils pensent donc que la “bonne” approche à adopter face à la procrastination n’est pas de résister, mais de l’accueillir afin de faire le bien, à la fois pour soi et pour son prochain.
C’est Bernard de Clairvaux, moine et intellectuel le plus important que l’Europe ait jamais connu, qui exprime le mieux cette idée. Vivre une vie vertueuse est semblable à courir un marathon sur un terrain accidenté : bien que conscient de la direction à prendre et de l’emplacement de la ligne d’arrivée, il ne faut pas s’attendre à courir tout le long à la même allure. Certains jours, l’apathie, l’ennui ou la torpeur nous gagnent. Il faut alors redoubler de vigilance afin de rester éveillé et alerte. Tant que l’on est présent à soi-même, on trouve un apaisement, même dans les distractions les plus triviales, qui éveille nos cœurs endormis.
L’ennui comme porte d’entrée
Dante connaît bien cette sensation, il fait d’ailleurs apparaître Bernard de Clairvaux au sommet du Paradis de sa Divine Comédie. Dans son traité philosophique, Le Banquet, il raconte une période qu’il a traversée, en proie à un ennui profond et à une dépression, “sensation étrange” de n’avoir pas envie de faire des choses qu’il adorait pourtant auparavant. Pour se changer les idées, il prend deux livres : De la consolation de la philosophie, de Boèce, et De l’amitié, de Cicéron. Mais, alors qu’il cherche seulement à trouver un palliatif, il connaît en fait une véritable révélation. Ces livres lui insufflent l’amour de la philosophie, et leurs leçons bouleversent son existence : tant qu’il cherchera, au travers de l’écriture, à se rapprocher de la vérité plutôt qu’à justifier ses désirs ou ses ambitions, l’écriture ne le rendra plus jamais malheureux.
Dante vient en fait de redécouvrir la formule magique des penseurs du Moyen Âge : utiliser l’ennui comme porte d’entrée vers la connaissance de soi. De nombreux poèmes médiévaux commencent par mettre en scène un héros en proie à l’éparpillement. Dans le Parzival de Wolfram von Eschenbach, le héros éponyme aspire à devenir un chevalier héroïque, mais il n’arrive qu’à parcourir fébrilement la campagne. Le narrateur endeuillé de La Perle chasse quant à lui dans un jardin et se laisse distraire par la contemplation des plantes et des fleurs. Pour autant, ces héros ont alors des révélations inouïes. Les vagabondages de Parzival le conduisent au Saint-Graal, et le narrateur de La Perle, captivé par la végétation, tombe peu à peu dans une rêverie où il peut revoir sa défunte fille au paradis. Les deux héros finissent par trouver bien plus que ce qu’ils cherchaient au départ. Et tous deux parviennent à une meilleure connaissance d’eux-mêmes en s’écartant du chemin habituel.
Alors, la solution face à ces après-midi de léthargie est de comprendre la procrastination comme une parenthèse, une aération mentale, et de l’accepter. Il ne faut surtout pas oublier que tant que l’on reste alerte, on peut avoir une révélation, même sur la page Wikipédia d’une célébrité de seconde zone. Je finirai évidemment par noter les copies de mes étudiants. Mais aujourd’hui, j’attends que ce moment de déconcentration passe et j’accepte l’idée qu’un peu de procrastination est indispensable à toute croissance intellectuelle. Pour citer le Traité sur les vices, “on apprécie plus le champ qui donne, après les épines et les chardons, des fruits à foison, que le champ qui n’a produit ni épine ni chardon mais ne donne rien”.
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