Kim Philby, Donald Maclean, Guy Burgess, Anthony Blunt et John Cairncross : cinq jeunes Britanniques de l’élite recrutés par Moscou dans les années 1930.
La vraie question n’est pas de savoir comment ils ont trahi, mais pourquoi leur milieu fut si longtemps incapable de les démasquer.
Leur appartenance à l’establishment, loin d’être un obstacle à l’espionnage, en fut la meilleure couverture.
Une victoire soviétique ou l’échec d’un système ?
« L’espionnage n’est pas une partie de plaisir. » — John Le Carré, L’espion qui venait du froid (1963).
Leur histoire pourrait se résumer à une extraordinaire affaire d’espionnage. Elle est en réalité beaucoup plus complexe. Car la question essentielle n’est peut-être pas de savoir comment cinq jeunes Britanniques, Kim Philby (1912-1988), Donald Maclean (1913-1983), Guy Burgess (1911-1963), Anthony Blunt (1907-1983) et John Cairncross (1913-1995), ont pu être recrutés par les Soviétiques, mais pourquoi ils ont été sensibles, presque au même moment, à une idéologie qui les conduisait à trahir leur propre pays — et pourquoi leur milieu social et professionnel fut si longtemps incapable de les démasquer. Ils constituent d’abord une cinquième colonne*, avant de former un réseau qui durera environ dix-sept ans. Leur engagement prend racine dans une Grande-Bretagne profondément bouleversée par les crises de l’entre-deux-guerres. Pour certains, l’adhésion au communisme ne relève alors ni d’un calcul matériel ni d’une simple fascination pour une puissance étrangère. Elle exprime la conviction exaltée de se trouver du « bon côté » de l’Histoire. Mais cette histoire est aussi celle d’une révolte paradoxale. Ces futurs espions rejettent, chacun à leur manière, les conventions et les valeurs de la classe à laquelle leur éducation les destine. Or leur révolte ne les conduit pas à quitter les cercles du pouvoir : elle les conduit à y entrer plus profondément encore. C’est précisément ce qui rend leur parcours si singulier. Leur appartenance à l’élite britannique, loin d’être un obstacle à leur engagement clandestin, va contribuer à le rendre possible. Leur « milieu » les protège. Et leurs recruteurs soviétiques vont utiliser ce paradoxe. Pour comprendre leur trahison, il faut dès lors regarder vers Cambridge et se demander ce que cette université, cette classe sociale et cette Grande-Bretagne des années 1930 avaient fait de ces cinq hommes.
Cambridge : la fabrique des élites
L’université de Cambridge constitue le premier cadre (après certaines public schools, voir encadré) dans lequel se rencontrent plusieurs des éléments qui vont rendre leur engagement possible : l’origine sociale, la formation intellectuelle, les codes de l’élite britannique et, surtout, leur approche de la crise politique et morale de l’Europe des années 1930. Lorsque les Cinq arrivent à Cambridge, ils appartiennent à une génération qui ne regarde plus le monde avec les certitudes de leurs parents. La Grande Guerre a profondément ébranlé l’ordre européen et, pour une partie de la jeunesse intellectuelle britannique, le libéralisme parlementaire et l’ordre social traditionnel apparaissent non seulement vieillissants, mais incapables de répondre aux bouleversements du temps. Le communisme va offrir une grille de lecture globale du monde et permettre d’interpréter la crise du capitalisme, la montée du fascisme et les inégalités sociales comme les manifestations d’un système appelé à disparaître. Surtout, il donne à ceux qui l’adoptent le sentiment d’appartenir à une force historique porteuse d’un avenir nouveau.
C’est là que l’intuition du commissaire du peuple soviétique aux Affaires étrangères, Maxime Litvinov (1876-1951), va se révéler juste. L’idée est de profiter de la désaffection d’une partie des jeunes élites britanniques envers leur système de caste — d’autant qu’elles ne peuvent que progresser vers les hautes sphères de l’État britannique. À Cambridge, cette politisation prend une dimension particulière. L’université est à la fois un lieu de tradition et un foyer d’effervescence intellectuelle. Les étudiants qui s’y rencontrent ne sont pas des marginaux : beaucoup sont destinés à rejoindre les professions les plus prestigieuses de l’État, de la diplomatie, du journalisme ou de la culture. Les lieux de rencontre sont très politisés à gauche : la société secrète des Apôtres, fréquentée par Anthony Blunt et l’économiste John Maynard Keynes (1883-1946) ; le Comité marxiste de l’université de Cambridge (Cambridge Marxist Society) ; et, surtout, un groupe informel réuni autour du professeur Maurice Dobb (1900-1976), baptisé « la Maison rouge ».
C’est ici qu’intervient ce que l’on pourrait appeler, avec prudence, un romantisme révolutionnaire, teinté d’homosexualité surtout chez Burgess et Blunt. Cette homosexualité favorisera d’ailleurs le recrutement de « collaborateurs secrets » par Burgess et Blunt eux-mêmes. Pour certains jeunes intellectuels de cette génération, le communisme ne se réduit pas à une doctrine : il devient une aventure morale et historique. La clandestinité, le secret, le sentiment d’appartenir à une minorité éclairée, une « élite de l’ombre », et la conviction de participer à une lutte décisive donnent à l’engagement une dimension presque héroïque ou, du moins, politiquement « pure ». Ajoutons à ces critères une dose d’excitement (au sens très anglais du terme) et une sorte de nonchalance très « britannique », et nous avons une vue assez complète du comportement des Cinq de Cambridge.
À partir de 1936, la guerre d’Espagne (1936-1939) va renforcer cette perception, en tant que laboratoire du conflit qui se prépare en Europe. L’Union soviétique apparaît alors comme la seule puissance réellement engagée dans la lutte contre le fascisme. Les services soviétiques vont trouver à Cambridge des jeunes hommes intelligents, ambitieux, politiquement engagés, dotés de relations sociales remarquables et susceptibles, surtout, d’occuper un jour des positions importantes dans l’État britannique. Un jour : donc pas immédiatement. C’est un calcul. Rémi Kauffer l’explique : « La conjugaison de trois facteurs — l’esprit contestataire estudiantin, la vulnérabilité de l’élite, fruit de son esprit de caste, et le détachement par Moscou d’un personnel qualifié — va bientôt rendre possible cet exploit concrétisant le projet de Litvinov : l’infiltration des Cinq de Cambridge au cœur des services secrets de Sa Majesté. »
Manipulations soviétiques et naïveté britannique ?
Il ne faut surtout pas sous-estimer l’autre moitié de l’histoire. Car une conviction politique, même radicale, ne suffit pas à faire un espion. Entre le sympathisant communiste et l’officier traitant clandestin, il existe un travail de recrutement, de sélection, de formation et de contrôle que les services soviétiques vont mener avec une remarquable efficacité. C’est ici que les figures de ces officiers traitants prennent toute leur importance. Arnold Deutsch (1903-1942) est le plus célèbre d’entre eux, mais il ne faut pas réduire le dispositif soviétique à sa seule personne. D’autres rezidenty vont lui succéder — parmi lesquels Theodore Maly (1894-1938), Alexander Orlov (1895-1973), Iouri Modine (1922-2007), dans des contextes et à des périodes différents — et participer à un système clandestin plus vaste. Les Britanniques peuvent voir chez ces jeunes hommes leur intelligence, leur culture et leur patriotisme apparent ; les Soviétiques, eux, voient autre chose : une disposition idéologique susceptible d’être convertie en loyauté clandestine.
Les Cinq ne sont pas recrutés pour devenir de brillants espions vivant dans l’ombre. Leur force réside précisément dans le fait qu’ils vont continuer à vivre au grand jour. Leur couverture n’est pas une invention : c’est leur appartenance sociale. Et c’est ce qui fait que l’establishment ne verra pas la trahison, ou alors tardivement, avec une sorte d’indulgence courtoise. Le véritable problème est plus subtil : les mêmes mécanismes qui permettaient à l’establishment britannique de fonctionner efficacement pouvaient aussi le rendre vulnérable à une infiltration venue de l’intérieur.
Le premier de ces mécanismes est social. Dans la Grande-Bretagne de l’entre-deux-guerres, l’appartenance aux bons réseaux compte énormément. Les écoles, les universités, les familles et les relations personnelles constituent une forme de capital social particulièrement puissant. On fait confiance à quelqu’un parce qu’il vient du même monde, parce qu’il connaît les mêmes personnes, parce qu’il possède les mêmes références et semble partager les mêmes codes. Cette logique produit un paradoxe particulièrement dangereux : plus un candidat est proche du centre du pouvoir, moins il paraît nécessaire de s’interroger sur ses motivations. Autrement dit, suspecter Philby, c’est aussi se demander si ceux qui lui font confiance se sont trompés.
Le second mécanisme est psychologique. Il existe alors un biais presque inévitable : on soupçonne plus facilement celui qui semble étranger au système que celui qui en est l’incarnation parfaite. Les recruteurs soviétiques ont cherché des hommes capables de pénétrer l’establishment britannique précisément parce qu’ils lui appartenaient. Le système britannique, de son côté, utilisait cette appartenance comme un indice de fiabilité. L’establishment possède en effet une définition implicite de l’homme fiable : quelqu’un de bien éduqué, bien introduit, convenable, cultivé et conforme aux codes du milieu. Stewart Menzies (1890-1968), directeur du MI6 (le service de renseignement extérieur), fait confiance à Philby même lorsque les preuves de sa trahison deviennent évidentes.
Et même cette formulation est peut-être encore trop simple. Car certains de ces espions ne se considèrent probablement pas comme hostiles à la Grande-Bretagne. Ils peuvent continuer à aimer leur pays et leur culture tout en estimant que, dans certaines circonstances, une autre fidélité doit primer. Les services britanniques ne sont pas simplement aveugles ; ils voient, mais ils ont longtemps du mal à croire ce qu’ils voient. Et lorsque cette confiance commence enfin à se fissurer, les conséquences sont considérables : Maclean est exfiltré à Moscou, Burgess s’enfuit avec lui, Philby est progressivement mis en cause, Blunt finit par avouer et Cairncross est identifié.
Conclusion
Les Cinq de Cambridge appartiennent à un monde qui n’existe plus. L’Union soviétique a disparu, la guerre froide également, et les méthodes du renseignement ont été bouleversées par la révolution numérique. Ce qui demeure actuel dans l’affaire des Cinq n’est pas tant le communisme qui les a convaincus que le mécanisme humain du recrutement. Derrière l’espion se trouve presque toujours un individu avec ses convictions, ses ambitions, ses frustrations, ses fragilités et son besoin de reconnaissance (le renseignement humain, ou HUMINT). Le modèle MICE — Money, Ideology, Compromise, Ego — permet de le comprendre simplement : l’argent peut attirer, l’idéologie convaincre, la compromission retenir et l’ego valoriser. Les proportions varient selon les individus, mais les ressorts fondamentaux restent étonnamment stables.
Chez les Cinq, l’idéologie occupe une place exceptionnelle. À cette conviction s’ajoutent d’autres ressorts : le goût du secret, le sentiment d’appartenir à une avant-garde, la volonté de jouer un rôle dans une histoire qui les dépasse, parfois aussi la fascination pour la transgression. Leurs trajectoires personnelles, y compris leur rapport aux normes sociales et sexuelles de leur époque, peuvent éclairer certains aspects de cette disposition au secret ou à la marginalité. Mais elles ne constituent jamais, à elles seules, une explication. Il n’existe pas de cause unique de la trahison : il existe une rencontre entre une personnalité, une époque et un recruteur.
Les Cinq de Cambridge appartiennent à l’histoire. Mais la leçon ne serait-elle pas que les systèmes politiques ne sont jamais aussi vulnérables que lorsqu’ils érigent leurs propres normes sociales en garanties de sécurité ?
Encadré — Another Country : dans le monde clos des élites britanniques
Il faut regarder Another Country pour comprendre d’où viennent les hommes qui formeront, quelques années plus tard, le plus célèbre réseau d’espions soviétiques de Grande-Bretagne. Le film de Marek Kanievska, sorti en 1984, est adapté de la pièce de Julian Mitchell. Il lance la carrière de Rupert Everett — Guy Bennett dans le film — et de Colin Firth, qui incarne Tommy Judd, deux personnages à rapprocher des figures de Guy Burgess et d’Anthony Blunt.
Le film nous transporte dans une public school britannique des années 1930, inspirée d’Eton, où sont éduqués les fils de l’élite. Les élèves y apprennent bien davantage que les matières scolaires : ils assimilent les codes d’une classe appelée à diriger le pays. Ils apprennent à parler, à se comporter, à commander, à obéir et, surtout, à reconnaître ceux qui appartiennent au même monde qu’eux. L’atmosphère est celle d’un entre-soi masculin extrêmement codifié. Le sport y occupe une place centrale ; la virilité constitue une norme sociale ; les sentiments et les vulnérabilités doivent rester dissimulés. L’homosexualité, lorsqu’elle apparaît, ne peut être vécue qu’à travers le secret et la transgression.
L’école constitue moins une parenthèse qu’une première étape dans la fabrique des élites britanniques. C’est précisément ce qui rend le film intéressant pour comprendre les futurs espions de Cambridge : l’univers qu’il montre produit aussi sa propre contestation. Guy Bennett, le personnage inspiré de Guy Burgess, ne rejette pas le monde des élites parce qu’il lui serait extérieur ; il le connaît de l’intérieur, en maîtrise les codes et en comprend les mécanismes de pouvoir. Sa révolte est celle d’un homme qui refuse les valeurs de la classe à laquelle il appartient. Le titre Another Country peut alors prendre plusieurs sens : désigne-t-il l’Union soviétique, cet « autre pays », et le communisme vers lequel Bennett se tourne à la fin du film ? Ou renvoie-t-il aux public schools, qui, avec leur système éducatif si particulier, forment bien un « autre univers » ?
D’après A. Millot, « Another Country et la représentation de la culture. Du pouvoir des élites dans les public schools anglaises », Marché et organisations, 2019/2.
* L’expression « cinquième colonne » a été employée pendant la guerre d’Espagne par le général Mola, instigateur du coup d’État militaire de 1936 : « Nous avons quatre colonnes qui convergent vers Madrid ; la cinquième est déjà à l’intérieur. »
Pour aller plus loin :
Rémi Kauffer, Les Espions de Cambridge, Tempus, 2025. Robert Littell, Portrait de l’espion en jeune homme, Points, 2012. Iouri Modine, Mes camarades de Cambridge, Robert Laffont, 1994. John Le Carré, La Taupe, Points, 2018. Ben Macintyre, Kim Philby : l’espion qui trahissait ses amis, Ixelles, 2014. Kim Philby, Ma guerre silencieuse, Nouveau Monde, 2024.
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