Après neuf semaines de procès, un tribunal fédéral à Miami a reconnu quatre hommes du sud de la Floride coupables d’avoir comploté en vue de tuer le président haïtien Jovenel Moïse, abattu dans sa chambre en juillet 2021. “Cette affaire est très simple. C’est une affaire de cupidité, d’arrogance et de pouvoir”, a déclaré au jury l’assistant du procureur fédéral, Sean McLaughlin, lors des plaidoiries finales.

Pour les Haïtiens, cependant, elle n’est ni simple ni résolue. Ne serait-ce que parce que “les condamnations pour complot n’ont pas permis de déterminer qui avait ordonné son assassinat”, comme le souligne The New York Times.

Les limites de ce procès étaient connues d’avance. La justice américaine s’est prononcée sur le complot ourdi sur son sol, non sur l’assassinat en lui-même. Il a fait la lumière sur des éléments importants, notamment le fait que, pour à peine plus de 300 000 dollars (soit 254 730 euros), ces hommes, liés à une entreprise de sécurité privée, ont pu embaucher un commando d’une vingtaine d’anciens soldats colombiens afin de renverser violemment Moïse.

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Mais si, selon les procureurs, leur but était de le remplacer par un nouveau président prêt à leur accorder des contrats lucratifs de sécurité et d’infrastructures en Haïti, le procès n’a pas levé les doutes sur les véritables commanditaires.

“De nombreux observateurs haïtiens ont exprimé leur frustration après ce nouveau procès. Ils n’ont pas entendu les noms qu’ils espéraient voir apparaître parmi les accusés ou les condamnés”, regrette ainsi Le Nouvelliste dans une tribune signée de son rédacteur en chef Frantz Duval, pour qui “il appartient à la justice haïtienne de faire son travail, de solliciter l’aide internationale nécessaire et d’aller jusqu’au procès”.

L’enquête haïtienne piétine

L’enquête haïtienne, pour laquelle 50 suspects sont inculpés, dont l’ancienne première dame, Martine Moïse, n’a toujours pas abouti.

Figure controversée en Haïti, Jovenel Moïse avait refusé de quitter ses fonctions après la fin présumée de son mandat, en février 2021. Il comptait de nombreux ennemis, et de nombreuses théories et fantasmes courent sur l’île quant aux véritables responsables de son assassinat.

Le fil de l’ancien président, Joverlein Moïse, a publié un communiqué se félicitant d’une décision judiciaire qui représente “un rare moment de reddition de comptes” dans l’histoire de l’impunité liée à la crise haïtienne, alors que les juridictions internationales se sont “complètement désintéressées” du dossier et que les autorités haïtiennes ont été défaillantes, raconte Gazette Haïti.

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Selon les avocats de la défense, leurs clients n’auraient eu pour intention que de signifier un mandat d’arrêt au président, écrit par un avocat haïtien qui a ensuite pris la fuite, et au moment où les Colombiens sont arrivés pour l’arrêter Moïse avait déjà été tué par ses propres agents de sécurité et des responsables de son gouvernement, rapporte le Miami Herald. “C’est un complot haïtien, une conspiration haïtienne”, a déclaré l’avocat Emmanuel Perez, soutenant que les hommes servaient de boucs émissaires.

Cinq ans après l’assassinat de Jovenel Moïse, ce crime reste un traumatisme national. Il a abouti à un vide institutionnel et à une instabilité politique qui ont aggravé l’emprise des gangs sur le pays et entraîné l’explosion d’une extrême violence provoquant le déplacement de centaines de milliers d’Haïtiens.

“Une infime partie du problème”

“Sur la route qui doit conduire au procès pour le crime le plus sidérant commis dans le pays au cours de ce siècle apparaissent toutes les insuffisances, toutes les défaillances de la justice haïtienne mais aussi celles de toutes les institutions qui auraient dû prévenir le crime, le contrecarrer, enquêter après sa perpétration”, estime Le Nouvelliste.

Vendredi 8 mai, le verdict a ainsi été accueilli avec un mélange de satisfaction et de frustration. “Pour des dizaines d’Américains d’origine haïtienne qui ont assisté au procès de deux mois dans le centre-ville de Miami, l’issue fut une source de joie, même si les nombreuses preuves n’ont pas révélé les noms du commanditaire de ce complot meurtrier ni de l’agresseur qui a tué Moïse par balle”, résume le Miami Herald.

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Pour Jake Johnston, du Centre de recherche économique et politique de Washington, il aurait été une “erreur de croire” que le procès permettrait de répondre à toutes les questions entourant le meurtre, rapporte The Guardian. “L’équipe de Miami ne représente qu’une infime partie du problème”, a déclaré le chercheur, qui craint que “nous n’ayons jamais toute la vérité”.