[Cet article a été publié le 1er juin 2024 et republié le 14 août 2026]
Une pointe de culpabilité à lire cet article ? Son sujet n’a pourtant rien de bien indécent, non, vous culpabilisez parce que vous avez autre chose à faire. Vous êtes peut-être en pause, mais vous ne pouvez pas vous empêcher de penser à la charge de travail qui vous attend.
Si c’est le cas, vous êtes probablement débordé. Ce n’est pas la découverte de l’année : la plupart des gens ont des agendas trop chargés. Selon des études réalisées ces dernières années par le Pew Research Center, 52 % des Américains font souvent plusieurs choses à la fois, et 60 % ont parfois le sentiment d’avoir trop à faire pour pouvoir profiter de la vie. En ce qui concerne les parents d’enfants de moins de 18 ans, 74 % assurent qu’ils sont parfois trop débordés pour prendre du bon temps.
La solution face à cet excès de tâches à accomplir est pourtant simple : en faire moins. Sauf que c’est plus facile à dire qu’à faire. Notre emploi du temps surchargé est généralement lié aux autres (votre patron, vos enfants). Pour autant, certaines recherches indiquent que les vraies raisons de cette charrette permanente sont peut-être un peu plus compliquées. Et donc, si vous pouvez comprendre pourquoi vous en êtes arrivé là – avec pas assez de temps et trop de choses à faire – vous pouvez trouver des stratégies pour vous attaquer au problème, faire baisser votre stress et être plus heureux.
Deux heures de temps libre en moyenne
Les chercheurs ont découvert que, pour être heureux, il fallait avoir une dose raisonnable de choses à faire. Comme vous le savez déjà, ne pas avoir assez de temps pour soi affecte notre bien-être. Mais trop de temps libre peut également avoir des effets négatifs, et donner le sentiment d’être inutile.
Vous avez sûrement déjà fait l’expérience d’un travail où il n’y avait pas grand-chose à faire. Au début, c’est un plaisir de buller, mais rapidement vous commencez à tourner en rond. En 2021, des chercheurs de l’université de Pennsylvanie et de UCLA ont calculé les niveaux de bien-être chez des sujets en fonction du temps libre à leur disposition. Les chercheurs ont découvert que certains avaient neuf heures et trente minutes [par jour] de temps libre – soit plus de la moitié du temps que nous passons éveillés.
Entre votre travail et vos obligations familiales, vous avez sans doute moins de neuf heures et trente minutes de temps libre par jour, et vous n’en aurez peut-être jamais autant. D’ailleurs, la moyenne du temps libre de l’ensemble des participants ne dépassait pas les deux heures. Mais, même si avoir autant de temps libre n’est pas réaliste, travailler trop a une incidence sur le stress et peut avoir des conséquences à plus long terme sur la santé.
Peur panique de l’ennui
Selon l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation internationale du travail, en 2016, dans le monde, 398 000 personnes sont mortes d’un accident vasculaire cérébral et 347 000 d’une maladie cardiaque parce qu’elles travaillaient plus de cinquante-cinq heures par semaine. Ainsi, même si vous ne vous approchez jamais des neuf heures et trente minutes de temps libre quotidien, passer moins de temps à travailler est recommandé en matière de santé et de bien-être pour la plupart des gens – et probablement pour vous aussi. Alors pourquoi les Américains ne réclament-ils pas un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée ?
“Il a dirigé l’un des groupes de réflexion conservateurs les plus puissants de Washington, il est désormais un gourou du développement personnel”, écrivait en septembre 2023 Politico dans le titre d’un portrait consacré au spectaculaire changement de trajectoire de celui qui est désormais le chroniqueur psychologie vedette de The Atlantic, Arthur C. Brooks.
Entre 2008 et 2019, celui-ci était à la tête de l’American Enterprise Institute, “bastion de la liberté du marché et partisan acharné d’une politique de centre droit”, un think tank qui figurait, au milieu des années 2010, en pole position pour définir l’orientation qu’allait prendre le Parti républicain après ses échecs face à Barack Obama.
Mais c’était avant que l’émergence de Donald Trump sur la scène politique n’emporte tout au sein de la droite américaine. Y compris, raconte Politico, les idées d’Arthur C. Brooks, qui s’est, dès lors, attelé à se réinventer pour s’embarquer “dans une nouvelle carrière : il est désormais l’un des ‘spécialistes du bonheur’ les plus en vue du pays, un mélange de sociologue, de coach de développement personnel, de conférencier motivateur et de guide spirituel”.
La réponse, c’est qu’avoir trop de temps libre est plus déstabilisant que l’inverse. Et nous mettons donc en place des stratégies pour l’éviter. Si nous ne savons pas comment mettre à profit notre temps libre, c’est la porte ouverte au désœuvrement, et donc à l’ennui. Or l’être humain a une peur panique de l’ennui. Et donc, quand nous n’avons pas grand-chose à faire, un ensemble de régions cérébrales interconnectées s’activent pour mettre notre cerveau en mode par défaut et nous amener à ruminer et à avoir des pensées négatives.
Éviter l’état de rumination
Les pensées qui nous traversent quand ce réseau est activé peuvent être des plus triviales (“Je me demande bien pourquoi mes ongles sont aussi sales ?”) ou angoissantes (“Mais où se trouve mon ado en ce moment ?”). Pour éviter d’activer cet état de rumination improductif, nous cherchons des moyens de nous occuper, comme scroller sur les réseaux sociaux ou nous lancer dans une tâche bien précise. En d’autres termes, cet emploi du temps chargé à bloc qui ne vous laisse même pas le temps d’aller aux toilettes pourrait bien – en partie du moins – être une création que vous vous imposez, en acceptant de trop nombreuses tâches pour vous empêcher de passer en mode par défaut.
En plus d’être une stratégie d’évitement, s’imposer de crouler sous les tâches s’explique également par deux autres facteurs. Premièrement, dans la culture américaine, avoir un agenda bien rempli confère un certain statut social. Les chercheurs l’ont démontré en 2017 avec une série d’expériences. Par exemple, ils demandaient à des personnes de deviner le statut social d’une personne à partir de ses posts sur Facebook. Selon les conclusions des chercheurs, les posts qui mettaient en avant des journées très remplies étaient associés à des gens ayant une position sociale prestigieuse. Deuxièmement, il y a souvent une corrélation positive entre la performance professionnelle et le fait d’être très occupé.
Des chercheurs ont aussi démontré, en 2016, que les gens les plus occupés traitaient plus rapidement les tâches, avaient une meilleure mémoire, de meilleures capacités de raisonnement et davantage de culture que les gens moins occupés. Il est tout de même bon de noter que la relation causale entre ces deux faits reste floue : les plus gros bosseurs au travail sont peut-être tout simplement des gens qui s’imposent de travailler plus, et ils seraient peut-être tout aussi efficaces et productifs (et plus heureux) s’ils allégeaient un peu leur agenda.
Une liste de tâches plaisantes et créatives
Pour la plupart des gens, le problème de la surcharge de travail, c’est qu’elle grignote insidieusement leur temps libre. C’est peut-être inévitable, et certaines personnes ont beaucoup moins de marge de manœuvre en matière de gestion de leur emploi du temps. Mais, comme le suggère la recherche, de nombreuses personnes semblent s’infliger une activité plus intense que nécessaire, par simple peur du désœuvrement.
La solution commence par prendre conscience de cette réalité et vouloir y remédier. Observez attentivement votre emploi du temps et vos engagements pendant une semaine. Si vous avez un trou dans votre planning, y ajoutez-vous tout de suite une réunion qui pourrait attendre ou des tâches qui ne vous concernent pas ? Quand vous avez une heure de libre à cause d’un rendez-vous qui a été annulé, en profitez-vous pour caser tout de suite du travail à faire, comme des appels ou des courriels qui pourraient attendre ? Si oui, ce sont des signes révélateurs de votre peur de ne rien faire.
Une solution serait de créer une liste de tâches facultatives, plaisantes et créatives, mais qui ne sont pas urgentes. Pour moi, cela veut dire noter des idées pour mon prochain livre dans un carnet que j’ai toujours sur moi. Dès que j’ai un moment de libre, je sors mon carnet et je commence à y noter les idées qui me passent par la tête. Cela me conduit inévitablement dans un état d’apaisement et de flow [“un état dans lequel la personne est tellement impliquée dans son activité que rien ne peut la perturber”, d’après le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi] qui me redonne de l’énergie – et me donne envie de m’imposer encore plus de plages de temps libre de ce genre. À un moment de ma carrière, quand j’étais à la tête d’une grande entreprise, cette observation m’avait conduit à bloquer systématiquement un créneau de deux heures le matin, le moment idéal pour faire travailler son cerveau.
La méthode Google
Outre le plaisir qu’elle procure, cette pratique peut révolutionner votre carrière. Google réserve 20 % du temps de travail de ses ingénieurs à des projets qu’ils ont choisi. Pour travailler, en somme, sur ce qu’ils veulent. Cette journée sans contraintes a donné naissance à plus de la moitié des produits qui rapportent le plus d’argent à l’entreprise, comme Gmail, Google Maps et Google Earth.
Si votre employeur ne propose pas de programme similaire, essayez de caser un créneau dans votre emploi du temps, en vous astreignant à réaliser vos tâches obligatoires sur une période plus courte, ce qui vous laissera du temps pour laisser libre cours à votre créativité et à votre passion.
Si, malgré ce conseil, vous êtes encore complètement débordé, j’ai une autre technique que m’a apprise il y a quelques années une spécialiste en productivité. Elle préconise de faire une liste des 20 choses que l’on pense devoir faire le lendemain, et de les classer par ordre de priorité. Ensuite de prendre les 10 premières et de les classer en fonction de notre envie de les faire. Et pour finir de prendre un crayon et de barrer les 15 dernières. Vous avez alors sous les yeux votre programme pour la journée : les cinq premières tâches de la liste.
“Mais alors, et les autres ?” lui ai-je demandé, stupéfait. Sa réponse : “Vous les laissez tomber, et personne ne va s’en apercevoir, ou s’en inquiéter, parce que tout le reste sera fait, et bien fait.” De toute évidence, il y a des limites à cette stratégie. Si opérer quelqu’un en urgence pour une appendicite n’est pas dans vos cinq priorités parce que vous n’avez pas envie, il faudra quand même vous y coller. Mais, dans les grandes lignes, elle avait raison, et ma vie s’en est trouvée grandement allégée.
Pensez à votre carrière, prenez des vacances !
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !