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Pyromanes et incendiaires. Ce que la science établit sur les auteurs de feux de forêt

Derrière la figure médiatique du « pyromane » se cache une réalité que la criminologie et la psychiatrie médico-légale décrivent depuis des décennies, souvent à rebours des idées reçues. Le pyromane clinique, mû par une pulsion sans mobile, est une figure rare ; l’incendiaire mû par

  • Derrière la figure médiatique du « pyromane » se cache une réalité que la criminologie et la psychiatrie médico-légale décrivent depuis des décennies, souvent à rebours des idées reçues.

  • Le pyromane clinique, mû par une pulsion sans mobile, est une figure rare ; l’incendiaire mû par un motif — vengeance, vandalisme, intérêt — est la règle.

  • Fragilité des statistiques, biais des échantillons : les profils dégagés par la recherche doivent être lus avec prudence.

Chaque été, les feux de forêt ravagent des dizaines de milliers d’hectares en France, et le soupçon de la main criminelle resurgit à chaque grande catastrophe. Mais qui met le feu, et pourquoi ? Derrière la figure médiatique du « pyromane » se cache une réalité que la criminologie et la psychiatrie médico-légale décrivent depuis plusieurs décennies, souvent à rebours des idées reçues. Cet article propose une synthèse de l’état des connaissances autour de trois points : la distinction cardinale entre le pyromane et l’incendiaire, la fragilité des statistiques disponibles, et les profils sociologiques et psychologiques dégagés par la recherche.

La part humaine et volontaire des feux : une donnée fuyante

En France, la quasi-totalité des départs de feu — de l’ordre de neuf sur dix — sont d’origine humaine1. Encore faut-il distinguer l’imprudence (mégots, travaux, brûlages agricoles, lignes électriques), de loin la plus fréquente, de la malveillance délibérée. Or c’est précisément là que les chiffres se dérobent. Selon les sources, la part des feux réellement volontaires est estimée dans une fourchette très large, d’environ un dixième à près d’un tiers des départs2. Cet écart considérable tient à une difficulté méthodologique majeure : pour une proportion importante de sinistres, la cause demeure « inconnue » ou « indéterminée », faute d’enquête aboutie ou de preuve de l’intention. Toute statistique sur la criminalité incendiaire doit donc être maniée avec prudence : elle repose sur les feux dont l’origine a pu être établie, et sur les seuls auteurs identifiés — un double filtre qui en fausse la représentativité.

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Pyromane n’est pas incendiaire

La confusion la plus répandue consiste à assimiler le pyromane et l’incendiaire.

La pyromanie est pourtant un diagnostic psychiatrique précis et rare. Le DSM-5 la classe parmi les troubles du contrôle des impulsions3 et en fixe des critères stricts : une mise à feu délibérée et répétée, une fascination durable pour le feu, un état de tension avant le passage à l’acte suivi d’un soulagement ou d’un plaisir, et surtout l’absence de tout mobile rationnel — ni argent, ni vengeance, ni idéologie, ni dissimulation d’un autre délit. Ces conditions cumulatives sont rarement réunies. Les études sur les incendiaires récidivistes montrent que seule une infime minorité d’entre eux relève d’une authentique pyromanie4.

L’immense majorité de ceux qui allument volontairement un feu ne sont pas des pyromanes ; ils agissent pour un motif. Réduire l’incendiaire au pyromane, c’est psychiatriser à tort un comportement le plus souvent instrumental.

Les typologies de l’incendie volontaire

La grille d’analyse la plus citée est celle de David Canter et Katarina Fritzon, qui différencient les incendies selon deux axes : un acte instrumental (moyen au service d’un but) ou expressif (décharge émotionnelle), dirigé contre des personnes ou contre des objets5. De cette matrice se déduisent les grands mobiles répertoriés par la littérature6 : la vengeance et le conflit interpersonnel, de loin les plus fréquents ; le vandalisme et la recherche d’excitation ou la lutte contre l’ennui, souvent le fait d’adolescents ; l’intérêt matériel (fraude à l’assurance, déblaiement de terres, spéculation foncière) ; la dissimulation d’un autre crime ; le besoin d’attention ou d’héroïsme — dont le cas particulier du « pompier pyromane », qui allume pour ensuite secourir ; et, plus rarement, le mobile idéologique ou terroriste. Des travaux plus récents raffinent encore ces catégories en sous-types comportementaux7, mais tous confirment la prééminence des mobiles expressifs, en particulier la colère et la vengeance.

Profils sociodémographiques

Les études menées sur les incendiaires interpellés dessinent un profil récurrent, sans qu’il faille y voir un déterminisme. Il s’agit très majoritairement d’hommes, souvent jeunes : une étude de référence sur des incendiaires en série relève que près de 60 % des feux avaient été allumés avant l’âge de 18 ans, et 80 % avant 29 ans8. S’y ajoutent fréquemment un faible niveau scolaire, un parcours familial marqué par des relations froides ou violentes, et une surreprésentation des troubles liés à l’alcool. Pour la question des feux de forêt, la contribution la plus pertinente est une étude de 2024 portant sur 450 incendiaires ruraux : 61 % d’entre eux présentaient des problèmes de santé mentale et d’alcool, et une part notable exerçait dans l’agriculture, la sylviculture ou l’artisanat9 — un profil enraciné dans le monde rural qu’il incendie, sur fond de conflits locaux, de vengeance ou de rapport ambivalent au feu pastoral.

La dimension psychiatrique, sans surinterprétation

Les troubles psychiatriques sont statistiquement surreprésentés chez les incendiaires par rapport aux autres délinquants, mais deux précautions s’imposent. D’une part, ce qui domine relève des troubles de la personnalité — notamment antisociale — et de l’abus de substances, bien plus que d’une pathologie « du feu ». D’autre part, la psychose occupe une place singulière : une vaste étude cas-témoins fondée sur les registres nationaux suédois a établi que le risque d’avoir commis un incendie volontaire est fortement associé à la schizophrénie, avec un rapport de cotes ajusté de 22,6 chez les hommes, ce qui range l’incendie, aux côtés de l’homicide, parmi les crimes les plus liés aux troubles psychotiques10. Ce résultat frappant ne doit toutefois pas être renversé : la grande majorité des incendiaires ne sont pas psychotiques, et l’écrasante majorité des personnes souffrant de psychose ne mettront jamais le feu. La corrélation éclaire une population clinique particulière ; elle ne brosse pas le portrait de l’incendiaire ordinaire.

Conclusion : lire les profils avec prudence

Deux réserves méthodologiques doivent encadrer toute lecture de ces profils. La première tient à l’échantillon : les caractéristiques décrites proviennent des incendiaires arrêtés et jugés, or les auteurs les plus organisés ou les plus « rationnels » échappent davantage à la justice, ce qui biaise mécaniquement le portrait vers les cas les plus désorganisés ou les plus vulnérables.

La seconde tient aux données de départ : tant que la cause d’une large part des feux reste indéterminée, la mesure même de la « criminalité incendiaire » demeure incertaine. La science n’en délivre pas moins un enseignement solide : le pyromane clinique est une figure rare, l’incendiaire mû par un mobile est la règle, et derrière chaque départ de feu criminel se cache moins une pulsion mystérieuse qu’un faisceau de causes sociales, relationnelles et parfois pathologiques qu’il reste à documenter finement dans le cas français.

1. Observatoire des forêts, « Les causes des incendies de forêt et de végétation en France », ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, en ligne ; voir aussi les bilans de la Base de données sur les incendies de forêts en France (BDIFF). 2. La fourchette reflète la divergence des sources : le ministère de l’Intérieur retient une part de feux volontaires proche de 10 %, tandis que l’Office national des forêts (ONF) l’estime plus élevée, jusqu’à environ un tiers des départs dont la cause est connue. 3. American Psychiatric Association, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), 2013, section « Troubles disruptifs, du contrôle des impulsions et des conduites », entrée « Pyromanie ». 4. N. Lindberg et al., « Looking for pyromania: characteristics of a consecutive sample of Finnish male criminals with histories of recidivist fire-setting between 1973 and 1993 », BMC Psychiatry, 2005 — la pyromanie stricte n’est retenue que pour une petite minorité des récidivistes examinés. 5. D. Canter, K. Fritzon, « Differentiating arsonists: A model of firesetting actions and characteristics », Legal and Criminological Psychology, vol. 3, 1998, p. 73-96. 6. P. R. S. Burton, D. E. McNiel, R. L. Binder, « Firesetting, Arson, Pyromania, and the Forensic Mental Health Expert », Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law, vol. 40(3), 2012, p. 355-365. 7. L. Dalhuisen, F. Koenraadt, F. Liem, « Subtypes of firesetters », Criminal Behaviour and Mental Health, vol. 27(1), 2017. 8. A. D. Sapp et al., Report of Essential Findings from a Study of Serial Arsonists, FBI, National Center for the Analysis of Violent Crime — 58,7 % des feux allumés avant 18 ans, 79,7 % avant 29 ans. 9. « A typology of rural arsonists: characterising patterns of criminal behaviour », Psychology, Crime & Law, 2024 — échantillon de 450 incendiaires ruraux, dont 61 % présentent des troubles de santé mentale et une consommation problématique d’alcool. 10. S. Anwar, N. Långström, M. Grann, S. Fazel, « Is Arson the Crime Most Strongly Associated With Psychosis? A National Case-Control Study of Arson Risk in Schizophrenia and Other Psychoses », Schizophrenia Bulletin, vol. 37(3), 2011, p. 580-586 (rapport de cotes ajusté de 22,6 pour la schizophrénie chez les hommes).

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