Depuis le début de l’offensive russe en Ukraine, le conflit n’est plus seulement raconté à la télévision russe, évoqué lors des cours patriotiques ou affiché sur les panneaux de recrutement pour l’armée. Il se coule dans le granit et s’aligne sur des plaques commémoratives. Depuis janvier, les régions russes ont déjà engagé “plus de 36 millions de roubles [environ 435 000 d’euros]” de contrats liés à de nouveaux monuments aux participants de l’“opération militaire spéciale”, observe le média régional indépendant Govorit NeMoskva, après avoir épluché les commandes publiques.
Les montants sont parfois modestes : 1,9 million de roubles, soit plus de 22 000 d’euros, financeront, par exemple, le monument Être guerrier, vivre éternellement ! à Paranga, commune de la république des Maris située dans l’ouest de la Russie. À Douki, dans le kraï de Khabarovsk, dans l’Extrême-Orient russe, l’enveloppe atteint 3,2 millions de roubles, soit un peu plus de 38 000 euros. Dans le même kraï, dans un petit village de Maïak, le contrat prévoit, relève Govorit NeMoskva, des plaques “avec réserve”, afin d’y inscrire les noms de futurs morts.
Ailleurs, à Tcheboksary, capitale de la Tchouvachie, dont 1 789 habitants ont déjà perdu la vie, selon le décompte de Mediazona, la mémoire change d’échelle. Vot Tak a décortiqué un appel d’offres de 513,1 millions de roubles (environ 6 millions d’euros) pour créer un complexe mémoriel dédié aux morts de la guerre en Ukraine. Un premier volet de 428,4 millions doit financer le parc de la Victoire, avec stèles retraçant “les événements clés de l’histoire russe” et dalle portant les noms des participants à l’invasion, explique le média indépendant russophone. Le chef de la république, Oleg Nikolaïev, y voit un “symbole du courage et de l’exploit” de ceux qui “créent une nouvelle histoire”.
La propagande dans la pierre
Cette mémoire officielle ne s’arrête pas aux frontières russes. Dans les pages de Novaïa Gazeta Europe, média en exil, l’historien Iouri Latych décrit comment Moscou “marque” les territoires ukrainiens occupés à coups de nouveaux monuments et de reconstructions d’anciens mémoriaux soviétiques. À Krasnyi Loutch, dans la région occupée de Louhansk, l’ancien mémorial soviétique du “Mius front” [ligne défensive fortifiée des forces armées allemandes sur la rive ouest du fleuve], érigé en 1967, a été remanié : aux soldats de 1941-1943 s’ajoutent désormais un guerrier de la Rus’ de Kiev, daté de 1185, et un combattant de la “SVO” [sigle russe qui signifie ‘opération militaire spéciale’], daté de 2025. Le mémorial relie “des événements de 1185, 1941-1943, 2022-2025”, preuve, selon Sergueï Kirienko, haut responsable de l’administration présidentielle, que le Donbass serait “le cœur de la Russie”. En intégrant la Rus’ de Kiev – l’État médiéval dont l’Ukraine et la Russie revendiquent toutes deux l’héritage –, Moscou utilise ce mémorial pour légitimer son ancrage historique sur ces terres.
Le message, souligne l’historien, est transparent. Cette continuité permet à la Russie de faire croire à une continuité naturelle entre la Rus’ de Kiev, la victoire soviétique contre l’Allemagne nazie et l’invasion actuelle. Dans cette mise en scène, les soldats russes deviennent les héritiers d’une longue lignée de “défenseurs”, tandis que les Ukrainiens sont rejetés du côté des “nazis”. À Marioupol, ravagée par le siège russe, une stèle de 17,5 mètres présente ainsi la prise de la ville en 2022 comme “une libération des nazis”.
“Que les enfants soient de notre côté”
“Nos grands-pères combattants se retourneraient dans leur tombe”, s’indignent des habitants, cité par le site indépendant 7x7, en raison de l’effacement de la mémoire récente pour imposer ce récit officiel. Le média raconte qu’à Iakoutsk un monument aux exilés polonais et aux victimes des répressions, disparu en 2023 “pour des raisons obscures”, doit être remplacé par un monument à un participant de la guerre en Ukraine. À Svetly, dans l’oblast de Kaliningrad, un hommage aux vétérans des conflits locaux a cédé la place à un mémorial aux “héros de la SVO” et de la Grande Guerre patriotique.
Une fois gravée dans l’espace public, cette mémoire vise les plus jeunes. Dans une autre enquête, Vot Tak affirme avoir recensé “au moins 153 musées de l’opération militaire spéciale” ouverts en trois ans en Russie, en Crimée annexée et dans les territoires occupés. Près de 60 % se trouvent dans des lieux destinés aux jeunes : écoles, collèges, universités, centres patriotiques, et même les jardins d’enfants. “Il faut que les enfants soient de notre côté, explique à Vot Tak le fondateur d’un musée privé de Saint-Pétersbourg. Parce qu’ils sont toujours, dans tous les cas, du côté de quelqu’un. Autant qu’ils soient du nôtre.”
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