C’est l’histoire d’un double meurtre commis à Linköping (Suède), resté sans réponse pendant seize ans, alors même que la police scientifique disposait du profil ADN de l’agresseur. Une affaire ancienne, en apparence figée, que la généalogie génétique finira par élucider. Publié en avril 2026 dans la revue Forensic Science International : Genetics, un article retrace les étapes de cette enquête policière hors norme et en éclaire les enjeux.
Le 19 octobre 2004, au petit matin, dans un quartier paisible de Linköping, Mohammed Ammouri, un petit garçon de huit ans, quitte son domicile pour se rendre à l’école. Quelques minutes plus tard, il est violemment attaqué à l’arme blanche sur un chemin piétonnier. Anna-Lena Svensson, une femme de 56 ans qui se trouve à proximité et tente de lui porter secours, est à son tour prise pour cible. Les deux victimes succombent rapidement à leurs blessures. L’auteur des faits prend la fuite et disparaît.
D’emblée, l’affaire suscite une émotion considérable en Suède. L’âge de l’enfant, l’absence de mobile identifiable, tout contribue à faire de ce double meurtre une énigme. Une enquête d’ampleur est aussitôt lancée. Des centaines de personnes sont interrogées, des milliers de signalements examinés.
Ce crime, d’une brutalité inouïe, reste longtemps sans explication en dépit d’une intense mobilisation policière. Pendant des années, l’enquête multiplie les actes de médecine légale et de police scientifique sans jamais parvenir à identifier le coupable.
Les enquêteurs ont pourtant relevé des traces biologiques sur la scène de crime. Ils disposent d’un élément clé : un profil ADN masculin, retrouvé sur plusieurs objets liés au parcours supposé du meurtrier. Du sang a été retrouvé sur un couteau papillon, dont la lame, dissimulée entre deux manches articulés, se déploie comme les ailes d’un papillon. Celui-ci est couvert de sang mêlant celui des deux victimes et celui d’un homme inconnu.
Mais ce n’est pas tout. La police découvre, le long de l’itinéraire de fuite présumé, un bonnet caché à l’intérieur d’un présentoir à journaux. Sur celui-ci, une empreinte digitale ensanglantée est relevée. Recherchée dans les bases de données de la police suédoise ainsi que dans les registres d’entrée aux États-Unis (via le FBI), elle ne donne aucune correspondance.
Le bonnet est ensuite soumis à un examen approfondi. On y récupère plusieurs fragments de cheveux blonds, ainsi que des taches de sang, prélevées pour analyse génétique. L’ADN extrait correspond à celui du même homme que celui identifié sur le couteau.
Au total, près de 130 analyses ADN sont réalisées. Treize prélèvements, issus du bonnet, du couteau et du présentoir à journaux, révèlent tous l’ADN du même homme inconnu. Plusieurs échantillons de sang prélevés sur le bonnet présentent par ailleurs un profil STR (répétitions courtes en tandem), des marqueurs utilisés en médecine légale pour identifier une personne. Ici, ce profil est unique et correspond à cet homme.
En parallèle, les enquêteurs mènent un travail colossal : ils interrogent près de 9 000 personnes et prélèvent des échantillons d’ADN de référence chez plus de 6 000 individus, afin de les comparer au profil STR de la personne recherchée. Ce dépistage, le plus vaste jamais réalisé en Suède, cible spécifiquement les hommes âgés de 15 à 30 ans dans la région.
Aucune correspondance n’apparaît dans les bases de données nationales ou internationales, dont celle d’Interpol. Les prédictions phénotypiques, fondées sur l’ADN, suggèrent que le suspect a les cheveux blonds et les yeux bleus, un phénotype si courant en Scandinavie qu’il s’avère inutilisable. Malgré ces efforts, et malgré une reconstitution faciale (portrait-robot), rien ne permet d’identifier le coupable.
À l’époque, l’analyse génétique fonctionne selon un principe binaire : un profil ADN inconnu est comparé à ceux enregistrés dans les bases de données criminelles. En l’absence de correspondance (match), l’enquête ne peut plus avancer sur le plan de la génétique médico-légale.
C’est exactement ce qui se produit : le profil ADN du tueur ne correspond à aucun individu fiché. Ce n’est ni un récidiviste connu, ni un suspect impliqué dans une autre affaire. Pourtant, malgré des investigations approfondies, l’enquête s’enlise. Les années passent et l’affaire devient l’un des cold cases les plus célèbres du pays.
L’affaire semble désespérément sans issue, d’autant plus que les échantillons ADN contiennent une proportion extrêmement élevée d’ADN simple brin (jusqu’à 95 %), rendant leur analyse impossible par les méthodes traditionnelles. Les enquêteurs suédois décident alors de recourir à une méthode inédite en Europe : la Forensic Investigative Genetic Genealogy (FIGG), ou généalogie génétique forensique.
À la recherche de liens de parenté avec des ancêtres communs
La généalogie génétique appliquée aux enquêtes criminelles constitue une rupture conceptuelle. Contrairement aux méthodes traditionnelles, elle ne se limite pas à chercher une correspondance parfaite entre un profil ADN inconnu et les fichiers de la police. Elle mise sur la recherche de liens de parenté, même éloignés, au sein d’une vaste base de données génétiques.
En d’autres termes, son principe est simple : si l’ADN du suspect n’est pas présent dans ces bases, celui de ses apparentés peut s’y trouver. Tandis que les méthodes classiques se contentent de comparer des profils ADN dans des bases de données criminelles, la FIGG exploite les données de SNP afin d’identifier des liens familiaux dans des bases de données généalogiques publiques, comme GEDmatch ou FamilyTreeDNA (FTDNA).
La FIGG repose sur une démarche en plusieurs étapes et ne s’appuie pas sur les marqueurs STR (Short Tandem Repeat), classiques en médecine légale. Ces marqueurs sont de courts fragments d’ADN où une séquence fixe est répétée un nombre variable de fois selon les individus. Leur profil, extrêmement utile en criminalistique, permet d’identifier un individu avec une grande précision lorsqu’on compare une trace biologique à un échantillon de référence.
La généalogie génétique forensique repose, elle, sur des centaines de milliers de SNP (Single Nucleotide Polymorphisms ou polymorphismes nucléotidiques). Ces variations ponctuelles, réparties sur l’ensemble du génome, permettent d’estimer des liens de parenté à différentes échelles. Un SNP correspond à une position spécifique de l’ADN où une seule lettre (A, T, C ou G) diffère d’un individu à l’autre. Par exemple, à un emplacement donné, une personne peut avoir un A, une autre un G. Ces points de variation, omniprésents dans le génome, servent de repères comparables entre individus.
Pris isolément, un SNP ne permet pas d’identifier une personne. Mais analysés en grand nombre, ils permettent d’identifier des segments d’ADN partagés entre deux personnes, hérités d’un ancêtre commun. C’est cette accumulation de variations qui rend possible l’estimation de liens de parenté, parfois jusqu’à des cousins éloignés.
L’objectif n’est donc pas d’identifier directement un individu, mais de situer son ADN dans un réseau familial, en repérant les branches auxquelles il est susceptible d’appartenir. En d’autres termes, il s’agit d’identifier des individus partageant des segments d’ADN avec le profil inconnu, signe qu’ils partagent un ancêtre commun.
Comment la FIGG oriente une enquête
La généalogie génétique appliquée aux enquêtes criminelles débute, comme toute investigation médico-légale, par la sélection d’un échantillon biologique pertinent : sang,
salive, cellules laissées sur une scène de crime, objet manipulé par l’auteur des faits. Mais au lieu de se limiter aux marqueurs STR, les analyses visent ici à produire un profil génétique bien plus riche, basé sur des centaines de milliers de SNP.
Ces données génétiques sont ensuite analysées par des outils bioinformatiques pour reconstituer un profil exploitable dans le cadre de la recherche de parenté. Ce profil est comparé à ceux présents dans des portails généalogiques accessibles aux forces de l’ordre, comme GEDmatch ou FamilyTreeDNA, qui regroupent des personnes ayant volontairement partagé leur ADN soit pour rechercher des liens de parenté, soit pour retracer leurs origines familiales.
À partir de ces correspondances, parfois lointaines, un travail de généalogie débute. Les spécialistes recoupent les informations issues des bases de données avec des archives publiques (registres d’état civil, recensements, arbres généalogiques en ligne) afin de reconstruire des arbres familiaux sur plusieurs générations.
Ils remontent vers les ancêtres communs, puis redescendent vers leurs descendants vivants, parmi lesquels pourrait figurer la personne inconnue. L’objectif : réduire le nombre d’individus susceptibles de correspondre au profil ADN recherché.
La FIGG associe génétique médico-légale et généalogie afin d’orienter une enquête vers une personne inconnue à partir d’indices ADN partiels.
Ce travail fournit plusieurs pistes, que les enquêteurs examinent ensuite à l’aune d’éléments classiques : âge du suspect, localisation du crime, parcours de vie de la personne recherchée. L’étape finale reste toujours la même : confirmer l’hypothèse par une analyse ADN conventionnelle, fondée sur les marqueurs STR. Seule cette dernière permet d’établir l’identité avec certitude.
Pour le double meurtre de Linköping, les scientifiques du National Forensic Centre (NFC) optent pour le séquençage complet du génome (Whole Genome Sequencing, WGS), une technique permettant d’obtenir un jeu de données de SNP assez dense pour être comparé aux bases de données généalogiques.
Les premiers essais, réalisés en août et octobre 2019 sur un échantillon de sang prélevé sur le bonnet en maille, échouent faute d’une couverture suffisante : seulement 850 000 SNP, puis 150 000, sont obtenus pour les recherches initiales dans GEDmatch.
Mais après plusieurs mois de travail, incluant la préparation d’un deuxième extrait d’ADN à partir d’une autre tache de sang et des cycles successifs de WGS, les chercheurs parviennent enfin à obtenir des données exploitables, capables de révéler des apparentés au-delà des cousins au quatrième degré. En décembre 2019, un deuxième séquençage permet d’atteindre 910 000 SNP. En mai 2020, un troisième extrait aboutit à un jeu de données de haute qualité, avec 1,25 million de SNP, une couverture suffisante pour entreprendre des recherches fiables.
Ces données sont alors chargées dans deux portails américains de généalogie génétique, FamilyTreeDNA (FTDNA) et GEDmatch, où elles sont comparées aux profils des utilisateurs. Dans GEDmatch, les analyses ne révèlent que des correspondances trop lointaines - moins de 30 centimorgans (cM), c’est-à-dire des liens très distants, au-delà du quatrième degré de cousinage. Cela correspond à des ancêtres communs remontant à plusieurs générations. À ce niveau éloigné de parenté, des centaines, voire des milliers de personnes peuvent être concernées.
En revanche, dans FTDNA, les chercheurs identifient 890 correspondances, dont 28 sont retenues pour une analyse approfondie.
Les deux meilleures correspondances partagent entre 60 et 100 centimorgans (cM) avec l’inconnu recherché, ce qui correspond à des cousins du troisième ou du quatrième degré. Parmi elles, 18 personnes vivent en Suède et 10 aux États-Unis.
Le reference testing, un accélérateur décisif
Alors que le généalogiste a identifié ces 28 correspondances prometteuses, une question se pose : comment affiner ces pistes parmi des centaines de noms et de branches familiales ? C’est ici qu’intervient le reference testing, une méthode visant à cibler des individus stratégiques pour confirmer ou infirmer des hypothèses généalogiques, et ainsi réduire drastiquement le champ des suspects.
Dans le cas du double meurtre de Linköping, le généalogiste a reconstitué des arbres familiaux remontant jusqu’au XVIIIe siècle, identifiant entre 600 et 700 ancêtres, ainsi qu’une centaine de personnes vivantes comme descendants potentiels du suspect. Mais parmi elles, lesquelles sont réellement liées à l’inconnu recherché ? Pour le savoir, il aurait fallu tester leur ADN et comparer les segments partagés avec celui du suspect. Reste une question : quelles pistes prioriser ?
À l’époque, le généalogiste se concentre sur la reconstitution d’arbres familiaux pour des personnes originaires d’une même région de Suède : le comté d’Östergötland, dont Linköping est la capitale.
Le travail crucial du généalogiste
Pour identifier plus rapidement des correspondances ADN et accélérer le processus, le généalogiste recommande de recourir à des tests de référence. Ceux-ci sont réalisés sur 15 individus se déclarant originaires de la région. Les personnes sélectionnées - d’anciens collègues des enquêteurs, un journaliste ayant couvert l’affaire, une collègue de ce dernier et un ami - sont informées du contexte et invitées à fournir un échantillon ADN de référence. Les échantillons sont ensuite envoyés à FTDNA pour analyse.
En intégrant ces 15 nouveaux échantillons, les enquêteurs permettent une comparaison directe et cohérente avec les profils déjà analysés, au sein du même portail. Cela facilite le repérage des liens de parenté et le ciblage de branches familiales précises. Il ne s’agit plus de rechercher passivement des correspondances existantes, mais d’en générer de nouvelles, plus ciblées.
Des volontaires, sélectionnés pour leur ancrage géographique dans la région, acceptent de fournir un échantillon d’ADN. Celui-ci est analysé selon les mêmes standards que celui du suspect, puis intégré à FTDNA. Leur profil peut alors être comparé directement à celui de l’inconnu, avec une précision accrue dans l’estimation des liens de parenté.
Ainsi, le portail FTDNA a été utilisé à deux moments distincts de l’enquête, mais selon deux logiques complémentaires : d’abord comme outil de prospection, ensuite comme levier pour tester et valider des hypothèses généalogiques.
L’apport du reference testing se révèle rapidement déterminant. L’un des volontaires présente une proximité génétique marquée avec le profil de l’inconnu recherché : il partage environ 350 centimorgans d’ADN, dont un segment de 96 centimorgans. En généalogie génétique, un tel degré de correspondance indique un lien familial très proche, impliquant un ancêtre commun récent, avec un décalage d’une génération.
Une telle proximité génétique est précieuse car elle permet de situer le suspect dans une sous-branche familiale bien plus restreinte. Cette information marque un tournant pour le travail généalogique, le généalogiste pouvant désormais limiter ses recherches à un nombre réduit d’individus.
Pour avancer, il contacte la volontaire et ses parents afin de recueillir des informations sur leur famille, tout en leur demandant de garder le silence pour ne pas compromettre l’enquête.
Ces échanges déclenchent cependant des discussions au sein de la famille, chacun s’interrogeant sur l’identité du meurtrier parmi leurs proches. Au-delà du risque de compromettre l’enquête ou de provoquer une fuite, cette démarche soulève des questions éthiques et de respect de la vie privée. Les émotions suscitées sont décrites comme intenses : choc, excitation, incrédulité et malaise.
Il s’avère ensuite que l’individu recherché est le neveu de la volontaire, le fils de son cousin germain.
Dans cette affaire, les tests de référence se révèlent particulièrement efficaces : en quelques jours seulement, le généalogiste a pu reconstituer l’arbre familial après réception des résultats. Sans eux, il aurait fallu examiner un nombre bien plus important de personnes pour établir les liens de parenté, ce qui aurait considérablement rallongé l’enquête. Ce travail titanesque aurait pu prendre des mois, voire des années. Grâce au reference testing, il peut se concentrer sur une seule famille, celle de la volontaire, et identifier deux frères comme suspects principaux.
Les éléments de contexte (âge, localisation, parcours) conduisent à privilégier l’un d’eux, âgé d’une vingtaine d’années au moment des faits. Son frère, approché pour un prélèvement de référence, confirme le lien familial. Une vérification par analyse ADN classique, basée sur les marqueurs STR, confirme alors la correspondance avec le profil relevé sur la scène de crime.
L’individu, Daniel Nyqvist, est arrêté en juin 2020 et passe aux aveux, mettant fin à seize années d’enquête. Le procès aboutit à sa condamnation à une prise en charge psychiatrique, pour une durée indéterminée. Pour la première fois en Suède, une affaire criminelle majeure est ainsi résolue grâce à la généalogie génétique.
L’efficacité du reference testing dans cette affaire apparaît manifeste. Pourtant, elle soulève d’importantes interrogations. D’un côté, cette approche permet de réduire considérablement le nombre de personnes indirectement impliquées dans l’enquête, en évitant d’examiner des milliers de descendants potentiels. De l’autre, elle implique de contacter des individus sans lien direct avec les faits, en leur demandant de contribuer à une investigation criminelle via leur ADN. La frontière entre efficacité judiciaire et respect de la vie privée s’en trouve ténue.
Comme le soulignent Andreas Tillmar, du département de génétique et toxicologie forensiques au Conseil national de médecine légale de Linköping, et ses collègues de la police suédoise, dans leur article dans Forensic Science International : Genetics, cet équilibre reste difficile à définir. Il dépendra, à l’avenir, des cadres juridiques et des pratiques adoptés. L’expérience suédoise montre cependant que, dans certaines affaires exceptionnelles, le reference testing peut constituer un levier décisif, à condition d’être utilisé avec prudence, transparence et discernement.
Un parcours légal semé d’embûches
Le déploiement de la FIGG en Suède s’est heurté à plusieurs obstacles juridiques. Dès 2018, les autorités s’y intéressent, dans le sillage des résultats obtenus aux États-Unis, notamment l’identification du Golden State Killer, tueur en série californien actif dans les années 1970 et 1980 et finalement arrêté en 2018.
Dans ce contexte, la même année, la méthode est testée la même année pour la première fois en Suède dans l’affaire dite de l’Ekeby Man, portant sur des restes humains non identifiés depuis 2003. La FIGG permet alors d’établir que cet individu a des origines croates, dans la région de Rijeka, mais la pandémie de COVID-19 retarde les investigations sur place, et l’affaire reste, à ce jour, non résolue.
Entre 2018 et 2019, le National Forensic Centre (NFC) engage une analyse juridique approfondie pour déterminer dans quelles conditions la FIGG pourrait être utilisée en Suède. Les garde-fous envisagés sont stricts : la méthode ne doit intervenir qu’en ultime recours, une fois les autres pistes épuisées. Elle suppose également que les traces ADN soient suffisamment exploitables et que le transfert de données vers des bases américaines, considérées comme des pays tiers au sens du RGPD, puisse être juridiquement justifié.
Le double meurtre de Linköping est retenu comme affaire pilote, en raison de sa gravité et de l’échec des approches traditionnelles. En janvier 2019, le directeur du NFC donne son feu vert, sous réserve qu’un inventaire complet des mesures d’enquête déjà menées soit établi et que les bases de données généalogiques concernées acceptent explicitement les recherches à des fins policières.
En novembre 2020, alors que l’équipe police-NFC soumet un projet de cadre opérationnel pour l’usage de la FIGG, l’Integritetsskyddsmyndigheten (IMY), l’autorité suédoise de protection des données, s’y oppose. Selon elle, le transfert de données génétiques vers des sociétés privées basées aux États-Unis contrevient au droit national, en l’absence de base légale clairement définie. La Suède est alors contrainte de suspendre le recours à la FIGG, y compris après le succès obtenu dans l’affaire de Linköping.
Pour surmonter cette impasse, le ministère de la Justice suédois met en place, en 2022, un comité spécialisé sur les questions biométriques. Ce comité est chargé à la fois de revoir le cadre légal et d’examiner spécifiquement la FIGG. En juin 2023, il remet un rapport proposant de modifier la loi de 2018 sur le traitement des données par la police, afin d’autoriser explicitement le recours à la FIGG pour les affaires de meurtre et de viol aggravé, qu’elles concernent des adultes ou des mineurs.
En février 2025, le Parlement approuve ces modifications à une large majorité. La nouvelle loi entre en application en juillet 2025, faisant de la Suède le premier pays européen à se doter d’un cadre juridique explicite pour l’usage de la FIGG.
Désormais, la FIGG ne peut être mobilisée qu’à certaines conditions : un procureur doit prendre, pour chaque affaire, une décision explicite ; l’échantillon ADN doit présenter un lien suffisamment solide avec la personne recherchée ; la méthode doit être jugée réellement nécessaire pour faire avancer l’enquête. Par ailleurs, les bases de données généalogiques utilisées doivent respecter des règles strictes en matière de consentement des utilisateurs et de suppression des données. La gestion des données relève désormais du National Forensic Centre (NFC). Enfin, la FIGG est classée comme une technique forensique plutôt que purement investigatrice, ce qui consolide sa place dans le dispositif juridique suédois.
Un cadre légal strict
Ce point est essentiel : il montre que la FIGG n’est pas seulement une innovation technique, mais qu’elle s’inscrit dans un cadre juridique et institutionnel. Avant même de l’utiliser, il faut vérifier que la trace ADN est suffisamment liée à l’auteur présumé, que l’usage de cette méthode est essentiel à l’enquête et qu’aucune approche moins intrusive ne permettrait d’atteindre le même objectif.
L’enjeu n’est donc pas simplement d’autoriser l’emploi d’une technique, mais de construire une procédure traçable, documentée, limitée à des catégories de crimes précises, assortie de garanties de contrôle, de conservation et d’effacement des données, et compatible avec l’exigence de protection de personnes qui peuvent n’être ni suspectes ni impliquées dans l’affaire.
Ce cadre, élaboré en Suède, ne reste pas isolé. En juillet 2025, le Danemark a obtenu un soutien juridique explicite pour la généalogie génétique à visée judiciaire. Sa législation, très proche de celle de la Suède, permet l’usage de la FIGG dans les enquêtes sur des affaires de meurtre, de viol et d’actes de terrorisme.
Les enjeux éthiques et sociétaux
L’usage de la FIGG soulève également des questions éthiques et sociétales délicates. Cette approche repose sur des bases de données privées contenant des informations génétiques sensibles, alors que de nombreux utilisateurs n’ont pas pleinement conscience que leur ADN peut servir à des investigations policières. Par ailleurs, le transfert de ces données vers des entreprises situées aux États-Unis soulève des enjeux de conformité avec le RGPD, le règlement général sur la protection des données de l’Union européenne.
Face à ces contraintes, les plateformes de généalogie ont ajusté leurs conditions d’utilisation. FTDNA et GEDmatch, par exemple, demandent désormais aux utilisateurs de consentir explicitement à l’exploitation de leur ADN dans le cadre d’enquêtes criminelles.
Un autre enjeu majeur tient à la révélation de liens familiaux jusqu’alors cachés. La généalogie génétique peut en effet dévoiler des secrets de famille (adultères, relations incestueuses, filiations inattendues, prédispositions à certaines maladies héréditaires) avec des répercussions psychologiques et sociales potentiellement lourdes pour les personnes concernées. L’affaire de Linköping l’illustre : le généalogiste a dû solliciter directement certains individus pour des tests ADN de référence, suscitant des interrogations sur le respect de la vie privée et l’impact émotionnel de ces démarches au sein des familles.
Pour tenter de répondre à ces inquiétudes, la Suède a instauré plusieurs garde-fous. En 2025, une analyse d’impact complète (Data Protection Impact Assessment, DPIA) a été menée. Elle impose que l’accès aux données soit limité à un personnel spécifiquement formé, que les arbres généalogiques soient conservés dans des conditions de sécurité renforcées, et que chaque dossier fasse l’objet d’un réexamen annuel afin de supprimer les informations devenues inutiles.
Le débat public a, lui aussi, pesé dans la balance. Dès 2019, des enquêtes d’opinion avaient indiqué un large soutien de la population à l’usage de la généalogie génétique dans les affaires de meurtre. Parallèlement, les médias s’étaient emparés du sujet, en particulier après la résolution du double meurtre de Linköping, contribuant à informer le public et à rendre cette méthode plus acceptable socialement.
Le livre Genombrottet (La Percée), coécrit par la journaliste Anna Bodin et le généalogiste Peter Sjölund, retrace en détail l’enquête ayant permis d’identifier l’auteur du double meurtre de Linköping seize ans après les faits.
La mini-série suédoise Le Crime à la racine (The Breakthrough en anglais), diffusée sur Netflix, s’en inspire et met en scène cette collaboration entre police et généalogie génétique. Ensemble, le livre et la série ont largement contribué à faire connaître la FIGG au grand public et à nourrir les débats sur ses enjeux éthiques.
Un changement de paradigme pour la criminalistique
Au-delà de l’identification du coupable, cette affaire met en lumière plusieurs éléments déterminants. D’abord, l’importance cruciale de la conservation des scellés : sans les prélèvements effectués en 2004 et conservés dans des conditions adéquates, aucune réanalyse n’aurait été possible.
Dans cette affaire, l’intérêt de la FIGG tient à sa capacité à sortir une enquête d’un blocage prolongé, là où les bases de données ADN classiques et le criblage massif ont échoué. Une trace ADN ne correspond pas immédiatement à l’identité de l’individu recherché : elle devient d’abord un lien familial, puis un réseau de parentés, puis conduit éventuellement à une personne. C’est précisément ce passage du biologique au généalogique qui change la donne.
Avec la généalogie génétique, l’ADN permet donc d’orienter l’enquête et de formuler une hypothèse d’identité. Une fois ce candidat identifié, on revient à la génétique médico-légale classique pour confirmer ou exclure cette hypothèse, en utilisant les marqueurs STR. Pour la médecine légale, c’est un véritable changement de paradigme.
À l’avenir, la FIGG pourrait bénéficier de nouvelles innovations technologiques. Le long-read sequencing, par exemple, permettrait de mieux gérer l’ADN fragmenté, tandis que l’intelligence artificielle pourrait automatiser partiellement la construction des arbres généalogiques.
Au-delà de cette affaire de Linköping et de quelques autres récemment rapportées dans la littérature médicale et forensique internationale, la généalogie génétique ouvre des perspectives considérables pour la résolution de cold cases. Elle pourrait transformer la criminalistique dans les années à venir.
En transformant une trace ADN anonyme en une histoire généalogique, cette technique peut permettre d’identifier un criminel ayant trop longtemps échappé à la justice. À condition de s’inscrire dans un cadre légal strict, assorti de garde-fous, et de s’appuyer sur une collaboration étroite entre autorités policières, spécialistes du droit et de l’éthique, ainsi que scientifiques experts en séquençage et bioinformatique.
Pour en savoir plus :
Fagerholm SA, Ansell R, Tillmar A. When DNA leads the way : The introduction of Forensic Investigative Genetic Genealogy in Sweden and its first use in Europe. Forensic Sci Int Genet. 2026 Apr ; 83 : 103432. doi : 10.1016/j.fsigen.2026.103432
Wang M, Chen H, Luo L, et al. Forensic investigative genetic genealogy : expanding pedigree tracing and genetic inquiry in the genomic era. J Genet Genomics. 2025 Apr ; 52 (4) : 460-472. doi : 10.1016/j.jgg.2024.06.016
Ferreira MR, Carratto TMT, Frontanilla TS, et al. Advances in forensic genetics : Exploring the potential of long read sequencing. Forensic Sci Int Genet. 2025 Jan ; 74 : 103156. doi : 10.1016/j.fsigen.2024.103156
Tillmar A, Fagerholm SA, Staaf J, et al. Getting the conclusive lead with investigative genetic genealogy - A successful case study of a 16 year old double murder in Sweden. Forensic Sci Int Genet. 2021 Jul ; 53 : 102525. doi : 10.1016/j.fsigen.2021.102525
Tillmar A, Fagerholm SA, Staaf J, et al. Getting the conclusive lead with investigative genetic genealogy - A successful case study of a 16 year old double murder in Sweden. Forensic Sci Int Genet. 2021 Jul ; 53 : 102525. doi : 10.1016/j.fsigen.2021.102525